L’IMPAIR : Chapitre #25

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Décembre 2016.

Nous vivons dans le Sud Ouest depuis quatre mois, et si la vie nous plaît ici, je déprime. Parce qu’on ne parle plus du tout bébé, parce que ce désir n’a plus de connotation positive, parce qu’il est associé à goût amer, un déséquilibre dans notre couple.

J’aime Aurore plus que tout, je n’ai aucun doute depuis sept ans qu’elle est bien la seule personne avec laquelle je souhaite passer ma vie. Elle m’a toujours amenée vers des chemins que je n’aurai pas empruntés seule, mais je ne me résous pas à faire une croix sur la maternité. Je n’avais jamais envisagé que cela ne fasse pas partie de ma vie. Et je me tais désormais, car évoquer ce sujet devient douloureux, car je ne peux pas contrôler la pensée d’Aurore et avancer à sa place.

Je me tais.

Je n’en parle plus.

Je me mets en veille.

Si je savais combien de temps je dois attendre avant qu’elle ne soit prête, je pourrais me fixer cette échéance et garder espoir, mais je n’ai pas de date, je n’ai pas de repères. Peut-être sera-t-elle prête demain, peut-être dans quelques mois, peut-être jamais.

Je n’en parle plus.

Je me mets en veille.

Je me protège.

Et ça me démange.

Le 23 décembre 2016, nous déménageons de Seignosse, en bord d’océan où nous vivons depuis la rentrée, pour aller vivre dans une jolie maison à Dax, moins isolée. Nous avons passé la journée dans les cartons, nous sommes épuisées. Nous allons dîner dans un restaurant japonais de Capbreton, en jogging et gros pull sous ce froid glacial.

Nous parlons de tout et de rien, et soudain, à la seule seconde depuis des mois où je n’attends plus rien, à la seule seconde depuis des mois où je n’espère plus rien, dans certainement l’instant le plus lambda que nous vivons depuis des années, alors que j’ai la tête baissée sur mon plateau de sushis, j’entends cette phrase :

« Ah oui, je voulais te dire aussi, ça y est, je crois que je suis prête. »

Je laisse un temps, je lève doucement mes yeux du maki que je m’apprêtais à engloutir et je la regarde, mon Amour infini.

« Pardon ? »

« Ben… je suis prête, prête pour avoir un bébé. »

Je la regarde, la femme de ma vie. Je plonge dans ses yeux et je vois toute la peur. Sa voix est tremblante, elle est terrifiée. Elle vient de faire un plongeon bien plus grand que celui qu’elle avait fait le jour de sa demande en mariage. Elle est là, devant moi, si puissante et si fragile.

Je suis hébétée, sans voix. Parce qu’à la fois j’ai envie de lui sauter au cou, de crier ma joie, et en même temps je sens que c’est extrêmement fragile, que cette annonce, cette décision, peut se briser à tout moment.

Alors je reçois et je manipule ce cadeau avec la plus grande précaution.

Au delà de ma joie, au delà du soulagement évident que je ressens après des mois, des années d’attente, d’espoir, de doute, je comprends que j’ai, à partir de maintenant, une immense responsabilité, ne pas briser sa confiance.

Si j’avais rêvé que nous nous jetterions dans cette aventure avec entrain et excitation, je dois m’adapter à une réalité. Nous avancerons, certes, mais avec prudence, douceur et patience. Je veux avoir un enfant avec elle, pas juste un enfant, je dois donc apprendre à cheminer dans ce projet avec elle, avec sa fragilité, et freiner mes ardeurs.

Je suis émue.

Je l’aime tellement.

Nous sortons du restaurant et là, dans la rue, je plonge dans ses bras. On se sert si fort, longtemps. Pendant une seconde, je crois que nos corps ont fusionné.

Nous pouvons reprendre cette route à deux. Je l’attendais pour continuer d’avancer. Elle a des bagages plus lourds que les miens, elle ne pouvait pas courir vers ce futur comme moi. Il lui fallait du temps.

« L’amour prend patience. »

Et je commence à avoir peur. Evidemment. J’ai fantasmé ce moment, toute ma vie. Depuis mon enfance je rêve de fonder ma famille.

Cet instant est là, maintenant, et je tremble.

La petite Marie-Clémence, si bien préparée depuis toute petite à la maternité, qui n’a pas de gros bagages à porter, elle, qui a eu la chance de naître dans une famille où ces choses-là sont naturelles, elle est morte de trouille.

Terrifiée.

Suis-je vraiment prête, finalement ?

Maintenant que c’est là, est-ce que j’en ai vraiment envie ?

Je suis envahie de doutes.

Je ne dois surtout, surtout pas le montrer à Aurore.

Nous échangeons beaucoup ce soir-là. Elle me dit qu’elle se sent prête, qu’elle l’est à plus de 15%, contrairement à il y a quelques mois, mais qu’elle a peur, elle n’est pas sûre que tout cela la rende heureuse, nous rende heureuses. Et je ne peux rien lui promettre, je ne peux pas lui jurer que nous serons heureuses, mais je peux lui garantir que nous avons droit à ce bonheur autant qu’un autre couple.

Les jours passent et nous décidons de commencer à explorer les différentes possibilités qui s’offrent à nous.

Il y en a trois.

Adopter.

Avoir recours à une PMA avec un donneur que nous connaissons.

Avoir recours à une PMA avec un donneur anonyme.

L’idée de l’adoption ne me gêne pas, au contraire. C’est, je trouve, une démarche très humaniste, très belle, et je serai heureuse d’accueillir dans notre vie un enfant à la recherche d’une famille. Mais je sais aussi que, si mon corps le permet, je souhaiterai vivre l’expérience d’une grossesse, et si la loi nous permet d’adopter, nous connaissons la réalité. Notre dossier de couple homosexuel croupira en bas de la pile.

Il nous reste donc la PMA.

Une chose est certaine, et nous en avons déjà discuté à de nombreuses reprises, Aurore ne veut pas porter d’enfant. Elle qui a un parcours identitaire complexe, qui a eu tant de mal à accepter d’être née dans le corps d’une femme, m’a toujours dit qu’elle refuserait de tomber enceinte.

Cela tombe bien, je suis prête et heureuse de pouvoir porter la vie.

Nous nous mettons assez vite d’accord sur le fait que nous souhaitons un donneur anonyme. J’ai lu quelques témoignages de couples de femmes qui ont « fait un enfant » avec un ami gay par exemple, mais cela ne nous convient pas. Nous voulons que ce projet ne nous concerne que nous, n’y intégrer personne d’autre. Il est déjà suffisamment compliqué de fonder une famille à deux, et on ne sait pas quelles relations on entretiendra dans dix ou vingt avant avec ces amis d’aujourd’hui.

Il est donc temps de lancer les recherches. Où ? Comment ? Combien ? Tant de questions et aucune réponse.

Je passe du temps à fouiller Internet, à la recherche de témoignages auxquels je pourrais m’identifier. Je n’en trouve aucun. Je ne parviens pas à me projeter dans les quelques forums d’échanges que je trouve.

Ces femmes ne me ressemblent pas. Ces femmes ne nous ressemblent pas. Je ne porte aucun jugement sur ce qu’elles sont, leur style, leurs désirs, mais chacun est unique, et je ne trouve aucune phrase qui me rassure.

En réalité, en faisant ces recherches, je ne trouve aucun réconfort. Moi qui ai toujours voulu que mon histoire soit traitée par la société et mon entourage comme une banale histoire d’amour, j’ai l’impression ici d’être en marge, d’appartenir à une « communauté ».

Une « communauté » ?

Je ne m’y retrouve pas. Je ne veux pas être dans une case, être une minorité, être différente. Je ne veux pas de forums spécialisés lesbiennes, de clubs, de pseudonymes louches pour poser des questions en tout anonymat. Je veux juste être traitée comme n’importe quelle femme sur cette terre qui ne peut pas avoir d’enfant naturellement et qui veut fonder une famille. C’est tout. Peut-être parce que je ne me sens toujours pas homosexuelle, même après sept ans avec Aurore.

J’ai beau chercher, je ne trouve rien.

Comment est-ce possible ? Pourquoi est-ce que je ne trouve aucune femme ayant partagé son expérience avec transparence sur ce sujet ? Il y en a certainement, mais je ne les vois pas.

Alors puisque je n’ai aucun outil, aucun conseil, aucun repère, comme on chercherait un bureau de Poste à proximité, nous nous mettons en quête de la clinique d’insémination la plus proche.

Nous savons que la pratique est autorisée et fréquente dans des pays comme la Belgique ou l’Espagne. Nous vivons à Dax, tout près de la frontière espagnole, nous décidons donc de nous orienter vers ce coin-là.

Nous repérons deux cliniques qui ont des sites internet en français plutôt accessibles. L’une se trouve à Barcelone, l’autre à San Sebastian. Et encore une fois, pour briser encore un peu plus le charme du moment, je me retrouve à faire des demandes de devis en ligne.

Chaque clinique vente ses statistiques, ses bons résultats, son équipe francophone, à coup de schémas, de photos de couples heureux, de bébés. J’ai l’impression de choisir entre deux coiffeurs et pourtant je suis en train de sélectionner la clinique qui nous accompagnera dans une des étapes les plus importantes et incertaines de notre vie.

Déroutant.

Ces quelques semaines de « recherches » me font réaliser à quel point nous sommes isolées et mal informées. Je me confies peu ou pas à mes amies sur ce projet, nous n’en parlons pas, car nous savons que tout le monde est aussi largué que nous. Ils auront encore plus de questions auxquelles nous n’auront pas de réponses, et nous allons paniquer.

Mais il faut se lancer. Déjà un mois qu’Aurore m’a donné son feu vert et nous en sommes au point mort. Je n’avais pas pensé à tout ça, je ne m’y étais pas préparée, ou du moins je ne m’étais pas autorisée à faire ces recherches en amont, de peur qu’elle ne soit jamais prête à me suivre.

A coup de plouf, nous choisissons de sélectionner la clinique Quiron qui se trouve à San Sebastian. Elle se trouve à seulement un peu plus d’une heure de la maison, c’est ce qui fait la différence. C’est bête.

Maintenant, il faut appeler. C’est ce qui est écrit sur leur site. Appeler pour prendre un rendez-vous.

Nous sommes excitées, terrifiées, le téléphone entre les mains. Ce moment en devient comique tant nous sourions bêtement.

16 janvier 2017, je compose le numéro de la clinique Quiron et je demande à parler au service des inséminations.

C’est parti.

Si je crois à cet instant donner le starter à cette aventure, si je crois à cet instant que tout va aller très vite, je suis bien loin d’imaginer à quel point mon désir d’enfant va être mis à rude épreuve.


 

Vos retours, vos retours ! La suite arrive…

Merci de me lire.

MC

 

 

 

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8 réflexions sur “L’IMPAIR : Chapitre #25

  1. Le désir d’une famille. Je suis comme toi j’ai grandi dans cet idéal et j’espère un jour aussi pouvoir fonder la mienne.
    Allez raconte nous vite la suite même si je connais une partie suite à ton article sur ton parcours sur la PMA. D’ailleurs merci pour chacun de tes témoignages.
    Bisous à vous 3

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour Marie-Clémence,

    Bon et bien voilà … Je suis accroc … En deux jours a peine j’ai lu votre histoire pleine de tendresse et d’amour ! Parce que c’est de ça dont il s’agit, une belle histoire d’amour ! Moi qui, a la base, chercher un témoignage récent sur un couple ayant eu recours à la PMA, j’ai découvert un récit bien plus intense ! Tout simplement merci !

    Aimé par 1 personne

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