L’IMPAIR : Chapitre #24

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Fonder une famille.

Désir profond, viscéral.

J’ai grandi au sein d’une fratrie de quatre enfants, avec des parents présents, aimants. Il y avait de l’animation à la maison, des disputes, des rires, de la complicité, parfois de la distance, mais mon enfance fut heureuse.

Je me souviens des repas le soir où je monopolisais trop la parole, où mes soeurs tentaient de raconter leur journée, où mon frère supportait comme il pouvait ses trois pipelettes de petites soeurs. Souvent fâchée pour un rien, l’une de nous quittait la table pour partir bouder, et se faisait rattraper au passage par mon père qui la serrait contre lui.

Je me souviens des jeux avec mes soeurs, de ces deux petites copines toujours partantes pour créer un univers, pour jouer « A la dame », pour obéir aux règles despotiques que je leur imposais en tant qu’aînée. Celles à qui j’échangeais des trucs nuls contre leurs plus beaux objets, profitant allègrement de leur naïveté. Celles à qui je lisais des « Chair de poule » pour leur faire peur et qui finissaient par rejoindre mon lit en pleine nuit, prises par des cauchemars.

Je me souviens de mon grand frère qui testait sur nous ses prises de judo et soupirait quand on se disputait pour une brosse à cheveux.

Je me souviens de beaucoup de disputes avec eux, mais d’une faculté incroyable à oublier nos conflits en quelques minutes pour retrouver notre complicité.

Je me souviens des prières le soir, tous ensemble. De ces moments où parfois on se confiait, où parfois on s’excusait.

Je me souviens de la messe chaque dimanche matin, de ce moment si important pour nous tous. Du pain que l’on courait acheter à la sortie, espérant pouvoir garder secrètement la monnaie, de ces discussions interminables des parents avec leurs amis, de la faim qui tiraillait en les attendant, puis du repas tous ensemble à la maison, ou parfois chez Flunch à la surprise des parents.

Je me souviens de ces nuits où je me glissais dans leur chambre, ne parvenant pas à dormir. Je m’accroupissais au pied de leur lit, la tête posée au creux de la main de mon père qui me caressait les cheveux jusqu’à ce que, rassurée, je tombe de sommeil par terre.

Je me souviens de mon père, toujours au travail et pourtant si présent. De tous ces soirs où il rentrait et passait sans faute dans chaque chambre s’assoir un instant avec ses enfants, écoutant les conflits, les larmes, les problèmes d’égo, les réussites et les échecs scolaires. De ces problèmes de maths qu’il essayait de résoudre avec nous à 22h, les yeux rouges de sa journée qui avait commencé à 6h.

Je me souviens de toutes ces réponses qu’il m’a apportées. De ce soir-là où je lui ai demandé pourquoi je n’avais pas le droit de l’embrasser sur la bouche, et qu’il m’a expliqué la signification de ce geste et à qui je pourrais le donner à l’âge adulte. De ce jour-là seul en voiture avec ses trois filles où il s’est retrouvé matraqué de questions sur les publicités pour protections hygiéniques et qu’il a dû nous expliquer bien embêté ce qu’étaient les règles et ce qui nous attendait.

Et je me souviens de ma mère.

De ces rares samedis soirs où ils sortaient dîner chez des amis, de nos cris d’admiration lorsqu’elle entrait dans le salon pour nous dire bonsoir, et que nous la découvrions maquillée, parfumée, en robe de soirée, nous battant pour obtenir un bisou qui sent bon avec du rouge sur nos joues.

Je me souviens de sa patience.

De ces quatre enfants pas toujours sages que nous étions. De chacun de ces repas pour six qu’elle a préparé pendant 20 ans. De ses silences quand elle partait loin dans ses pensées. De ces kilomètres de tissus qu’elle a cousu pour nous créer des robes sur mesure. De ses soupirs quand elle en avait marre de nous. De ces quelques cigarettes que je l’ai surprise à fumer le soir. De sa jeunesse. De ses dessins, ses tableaux, ses icônes, sa porcelaine qu’elle peignait pour s’évader.

De cette fragilité que je sentais si fort en la regardant. De sa timidité. De ses « Oh non ! » quand mon père la filmait avec le gros caméscope, zoomant beaucoup trop sur les visages.

Je me souviens de cette enfance qu’ils m’ont offerte. De cette sécurité qu’ils m’ont apportée. De cet amour qu’ils nous ont donné.

Ce sont chacun de ces souvenirs et les milliers d’autres qui font qui je suis. Ce sont chacune de ces sensations qui m’ont toujours donné une certitude : je veux moi aussi fonder ma famille.

Jamais je n’ai envisagé que ma vie se passe sans enfants. C’est une évidence, j’ai toujours voulu reproduire ce schéma familial qui m’a rendue si heureuse. C’est d’abord de là qu’est né ce désir de maternité. Je n’ai jamais ressenti le besoin de porter un enfant, de me sentir mère. Mais j’ai par contre toujours su que je voulais avoir des enfants pour les regarder grandir, rire, pleurer, se disputer, et vivre chacun de ces moments que j’ai eu la chance de vivre.

Et bizarrement, en rencontrant Aurore, je n’ai jamais envisagé qu’être avec une femme puisse être un obstacle à tout ça.

Au début de notre histoire, nous en parlions déjà un peu. Avec légèreté, sachant très bien qu’il nous fallait déjà un temps pour nous construire toutes les deux. Aurore a huit ans de plus que moi, et me disait souvent : « Moi je suis prête, c’est quand tu veux. » J’avais vingt ans et même si je rêvais déjà que l’on s’agrandisse, je savais aussi qu’on avait le temps de profiter de notre vie à deux.

Les années sont passées, et nous nous sommes mariées. J’ai commencé à relancer le sujet, me sentant tout à fait prête à me lancer dans cette aventure avec elle. Mais Aurore avait bien changé depuis, et j’ai vite été calmée dans mes ardeurs. Car en discutant j’ai réalisé qu’elle m’avait dit tout cela en espérant que je ne lui fasse jamais la demande.

Car en réalité, elle ne voulait pas d’enfant. Elle n’en ressentait ni le besoin, ni l’envie. Et la liste des raisons était longue.

« Quelle serait ma place ? Ni la mère, ni le père, alors qui ?

Pourquoi se rajouter la pression de devoir s’occuper d’un petit être alors qu’il est déjà bien assez stressant de s’occuper de soi ?

Comment peut-on savoir si on aimera cet enfant alors qu’on ne le connaît pas ? Et si je ne ressens pas d’amour ?

L’arrivée d’un enfant déclenche des conflits au sein du couple et mène parfois à la rupture.

On est bien, que toutes les deux, non ?

Et s’il est malade ?

Moche ?

On ne pourra plus jamais rêver de tout plaquer pour vivre à l’étranger dans une paillote.

Est-ce qu’on s’aimera encore ?

Et à l’adolescence, est-ce que notre enfant nous reprochera de ne pas avoir de père ? »

En bref, j’ai découvert qu’un immense chantier m’attendait : éveiller en elle le désir de maternité et de famille.

Dans la génération d’Aurore, être homosexuel signifiait qu’on ne peut pas se marier ni avoir d’enfants. Cela faisait partie du package. Elle s’est donc construite au fil des années sans jamais réellement envisager que tout cela puisse en être autrement.

Mais en moi au contraire, cette volonté ne faisait que grandir et devenir de plus en plus forte.

Alors j’ai pensé au mariage, et je me suis dit qu’il s’agissait juste, encore une fois, de lui donner envie de me faire confiance et de me suivre dans cette aventure. Mais à chaque fois que j’abordais le sujet, elle détournait la conversation, ou en plaisantait. Nous n’avancions pas.

Les gens autour de nous ont commencé à nous interroger. C’est pour quand, les enfants ? Alors je répondais à chaque fois pour nous deux, disant que c’était en projet et que nous nous penchions sur la question.

Mais je ne voulais pas voir la réalité. Ca l’effrayait et elle ne sentait pas de gérer un enfant. Elle cherchait à me donner des échéances : on en parle dans un an ? dans six mois ? quand on aura déménagé ? Mais je voyais bien qu’elle tentait désespérément de repousser.

Alors je l’ai tannée. Et puis un jour, on a tapé dans la main, on a décidé qu’on se lancerait en septembre 2016, soit dans un an. Un an pour qu’elle se prépare, un an pour quitter Paris.

L’été qui a suivi, à un mois de la deadline, je n’en pouvais plus. Je déprimais. Je fuyais cette réalité, ce « non-dit » entre nous depuis plus d’un an, et je n’avais pas de solution. Je voyais bien que malgré mes longs discours, elle n’avançait pas sur le sujet. A chaque fois que je l’abordais, je sentais une gêne. Elle me disait : « Tu en parles tout le temps ! ». Et je culpabilisais d’en parler. Mais comme nous approchions de septembre, j’y pensais tout le temps.

Alors que nous parlions pour la énième fois de ce sujet, Aurore m’a dit un jour : « Tu en as envie à 85%, moi le reste, c’est pas mal, non ? »

« Tu en as envie à 15% ? »

J’étais abasourdie. Je croyais qu’elle avait avancé sur ce sujet depuis un an, et au bout de tout ce temps, elle n’en n’avait envie qu’à 15% ?

Non, je ne suis pas d’accord. Je ne veux pas fonder une famille avec quelqu’un qui en a envie à 15%. Ca, ce n’est pas dans mes projets.

J’avais rêvé de vivre avec quelqu’un qui aurait le même désir que moi de fonder une famille, je nous imaginais trépigner d’impatience d’entamer les démarches. Mais la réalité était bien différente. Et elle me plongea dans une profonde déprime.

Que faire ?

La « forcer » à se lancer avec moi dans ce projet ? C’était un pari trop risqué. Selon moi, elle allait trouver son bonheur et son équilibre dans la maternité, mais si ce n’était pas le cas ? Elle pourrait me lâcher en route, ou me quitter dans quelques années.

J’avais aussi peur car je savais que le parcours serait long, semé d’embûches, qu’il allait falloir s’accrocher, affronter mes parents, ma famille, la société. Si je ne suis pas épaulée, soutenue, si elle n’a pas ce désir d’enfant comme moi, je ne tiendrai pas seule.

Je ne parvenais pas à me faire à cette idée qu’elle puisse ne jamais se décider. Mais je devais l’envisager. Envisager que ma vie se termine sans avoir eu des enfants. Et c’était douloureux. Je devais choisir entre ce désir qui prend au ventre et mon amour inconditionnel pour Aurore. Je ne voulais pas la perdre, mais je savais aussi que je ne serai pas heureuse toute ma vie sans enfants.

J’avais réellement le sentiment que, si nous étions très heureuses à deux, une place était libre dans notre foyer. Nous avions assez de stabilité, d’amour, de force, pour accueillir un enfant et l’élever. Je ne voulais pas faire un enfant seule, je voulais faire un enfant avec Aurore, ou rien.

Cette tension grandissante, ce malaise régulier à chaque fois que je tentais d’aborder le sujet, a fini par exploser. Nous avons discuté toutes les deux longuement, et elle a reconnu qu’elle ne se sentait toujours pas prête à avoir un enfant, et qu’elle ne savait pas si elle le serait un jour. J’étais dévastée. Je l’aimais infiniment, de tout mon être depuis notre rencontre, mais je n’arrivais pas à me résoudre à abandonner mon plus grand désir. J’avais lâché beaucoup de rêves de petite fille depuis le début de notre histoire, mais celui-ci était trop important, je n’y arrivais pas.

Nous étions au pied du mur.

J’ai décidé de ne plus lui en parler. Je lui ai annoncé qu’à partir de ce jour, je n’aborderai plus du tout le sujet. Oui ça m’obsédait, j’y pensais tout le temps, mais je ne supportais plus de me sentir seule. Je ne supportais plus ce malaise à chaque fois que j’en parlais, je ne supportais plus qu’elle me donne l’impression d’en parler tout le temps. J’allais être radicale, ce sujet s’arrêtait là.

C’était douloureux pour elle aussi. Elle m’aimait et voulait me rendre heureuse, elle avait peur que je la quitte, mais elle ne parvenait pas à faire naître en elle un désir qui n’existait pas, elle ne pouvait pas se mentir.

Les mois qui ont suivi ont été très lourds. Nous étions toujours profondément heureuses ensemble, amoureuses, mais la tension sur ce sujet était palpable. Je fuyais tout ce qui me ramenait à la maternité : les vidéos sur internet, les publicités, les réseaux sociaux, j’avais l’impression d’être envahie de femmes enceintes.

Je tentais tant bien que mal de faire le deuil par amour de mon souhait le plus cher. Fonder ma famille. Dire adieu à ces souvenirs d’enfance que je voulais revivre à travers mes enfants.

Trois mois se sont écoulés, jusqu’au 23 décembre 2016, jour que je n’attendais plus.


J’attends vos retours !

Merci pour tous vos messages privés, commentaires, mails… de plus en plus nombreux ❤

MC

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6 réflexions sur “L’IMPAIR : Chapitre #24

  1. Oooooh non faut pas s’arreter comme ça je veux la suite moi !!!!!
    Encore et toujours une si belle écriture qui prend aux tripes et qui nous tiens comme prisonnier de ton histoire mais dont on n’a pas envie de s’echapper.
    Hate de lire la suite.
    Des bisous à vous 3

    Aimé par 1 personne

  2. A coeur ouvert… Merci de partager tout ca. Je pense que la question de la parentalité à 2 n’est pas toujours facile pour etre pret au meme moment, avoir les memes envies et que ce soit dans le cas d’un couple homo ou hetero, meme si la demarche peut être differente… Cest drôle de te lire tout en sachant la fin.. 🙂 mais en meme temps la question d’avoir envie d’un enfant est si particulière. Je comprends les interrogations qu’on peut avoir car finalement ce n’est pas forcement rationnel cest une envie de vouloir donner la vie ou avoir des enfants. Mais von je m’eloigne de votre histoire et en meme temps j’aime toutes ces questions qui se soulèvent quand je te lis. Virement la suite!!!

    Aimé par 1 personne

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