L’IMPAIR : Chapitre #22

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Les secrets de famille.

Il y en a partout. Partout.

Dans les grandes familles, les petites, les bourgeoises, les populaires. Il y en a des tous petits, insignifiants, et des gros, dangereux et lourds.

Un secret est un mensonge. On peut prétendre vouloir protéger quelqu’un en le tenant à l’écart de la vérité, mais on ne fait qu’aggraver, que repousser l’échéance.

Car tous les secrets éclatent un jour.

Bientôt sept ans que le notre pourrissait. Mes grands-parents maternels étaient protégés de la vérité : leur petite-fille est mariée avec une femme. Ne pas leur infliger ça. Ne pas nous infliger à tous leur réaction. Alors on ne dit rien, c’est plus simple, plus facile. Mais ma mère souffrait de plus en plus. Cette situation de « facilité » était en fait devenue insupportable. Car en sept ans, elle avait évolué. Incapable au départ de pouvoir me soutenir ou me défendre, elle n’imaginait pas pouvoir affronter la colère et les reproches de ses parents. Il lui a fallu ces années pour accepter, elle, cette situation, avant de pouvoir en parler.

Elle savait que ça ne pouvait plus durer, que cela devenait absurde de mentir à ce point.

Alors un jour, elle s’est lancée. Avec l’amour et le soutien de mon père, elle a enfin, elle aussi, sauté dans le vide.

Elle leur a dit.

Ce dimanche après-midi, en mai 2016, ma mère m’annonce au téléphone qu’elle leur a tout dit. Tout. Elle est allée les voir et elle a fait mourir ce secret.

Je suis hébétée. Sans mots. Je ne pensais même plus que cela pourrait arriver.

Comment ont-ils réagi ? Elle ne me donne pas tous les détails, je sens que je ne dois pas tout savoir, mais apparemment, « pas trop mal ». Sous-entendu, je ne suis pas répudiée. Ils ne sont pas contents, surtout pour le mariage, mais ils ont insisté sur le fait que je restais leur petite-fille, qui que je sois. Je suis émue au téléphone, et profondément soulagée. Par pour moi d’abord, mais pour ma mère. Je suis tellement heureuse qu’elle ai sauté le pas, qu’elle ai pris un risque, qu’elle se soit bousculée, enfin. Ce secret la faisait souffrir depuis des années, l’empêchait de dormir. C’est enfin terminé. Et il n’y a pas eu de catastrophe.

Je la remercie. Car au delà du soulagement pour elle, c’est la première fois, depuis toujours je crois, que j’ai la sensation qu’elle me défend, qu’elle me fait passer avant sa peur de ses parents. Nous sommes tous un peu plus libres ce jour-là.

Après la surprise, je n’ai qu’une hâte : reprendre contact avec mes grands-parents. Ils m’ont tant manquée, je veux leur parler de toute ma vie, échanger avec eux, les faire évoluer sur leurs pensées, je suis pleine d’entrain. Je me sens plus légère, ils étaient les dernières personnes devant lesquelles je n’avais pas le droit d’être qui je suis et c’est terminé. Enfin. Je souffle.

Et je m’emballe trop.

Quelques jours après, je décide de les appeler. Je veux leur proposer d’aller les voir avec Aurore, de leur présenter celle qui partage ma vie depuis des années. Je veux qu’ils la rencontrent, qu’ils l’aiment, qu’elle les fasse rire comme elle fait rire tout le monde. Je veux leur partager nos joies, mon bonheur, renouer.

Alors j’appelle.

Il est 15h, je sors d’un rendez-vous chez un client, je marche dans les rues de Paris et j’appelle mes grands-parents, à qui je ne parle plus avec vérité depuis sept ans.

Mon grand-père décroche :

« Bonjour Bon-Papa, c’est Marie-Clémence. »

« Bonjour Marie-Clémence. »

« Je vous appelle parce que Maman m’a dit qu’elle vous avait parlé de moi, de ma situation, d’Aurore. »

« Oui, et on est vraiment pas contents du tout. »

Ah. Je sens que le ton est dur, sévère, et que la discussion ne va pas se passer du tout comme je l’imaginais.

« Ah oui ? Pourquoi ? Vous savez, je suis amoureuse, je suis heureuse, je ne fais pas de mal. »

La conversation a duré vingt minutes, qui font partie des moments les plus difficiles de ma vie.

Ils étaient en fait très remontés. Ma grand-mère a rejoint mon grand-père au téléphone, et tous les deux se sont lancés dans des discours ahurissants. Ils ne comprenaient pas que je puisse vouloir être avec une femme. Ils étaient persuadés que je faisais une énorme bêtise, que j’avais changé, que je m’étais laissée embrigader par Aurore. Et le pire pour eux: ce mariage.

J’ai tenté de leur expliquer que j’avais voulu me marier pour nous protéger légalement, mais aussi tout simplement par amour. Que je n’avais pas prétendu à un mariage à l’église, que je ne touchais pas à leur religion, mais je ne faisais qu’envenimer les choses et le ton montait :

« Ton discours est effrayant, ça ne te ressemble pas. Il y a quelque chose qui ne va pas, ce n’est pas normal, il y a quelque chose qui n’est pas fini chez toi. Tu nous fais peur. Ton discours fait peur ! Ce n’est pas normal d’avoir un discours comme celui-là, quel que soit ton âge. »

Tout était aussi régulièrement ramené à la religion :

« Vas-tu à l’église ? Combien de fois y es-tu allée dernièrement ? Tu as rencontré un prêtre avant de faire ça ? »

Bien sûr que non, je ne suis pas allée demander l’autorisation à un prêtre avant de tomber amoureuse d’Aurore ! Cette discussion était surréaliste. Je restais calme, tentant de les calmer, mais j’étais traitée comme une malade.

« Je me souviens de toi à ta confirmation, tu étais si souriante, épanouie. Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé dans ta tête pour que tu aies fait ça ! »

Je leur ai dit que ma foi était l’amour des autres, c’est ce que j’ai appris de notre religion. Je ne fais donc de mal à personne, je n’ai pas l’intention de nuire, je ne fais qu’aimer. Je leur ai dit que, certes, il s’agit d’une femme, mais que je ne commets pas de délit.

A tout cela, ma grand-mère a ricané :

« Tu dis n’importe quoi, tu t’éloignes du sujet. »

Ils essayaient de me culpabiliser, persuadés que je n’étais plus la même personne qu’ils avaient connue et aimée. Et j’avais beau leur répéter que je n’avais pas changé, que j’étais toujours la même, ils martelaient :

« Si, tu as changé ! On ne savait pas, mais maintenant on sait qu’en réalité tu avais changé depuis longtemps ! Nous n’approuvons pas du tout ce choix de vie que tu as fait. Que tu aies un choix amoureux, c’est le tien, nous devons l’accepter, mais pas le mariage, c’est contre nature. »

Je leur ai proposé de venir les voir avec Aurore pour leur présenter et discuter avec eux de tout cela. Mais ma grand-mère m’a répondu :

« Tu peux venir, oui, mais seule. Cette fille ne viendra jamais chez nous. Tu es notre petite-fille et nous t’aimerons toujours, mais jamais Aurore ne fera partie de la famille. Nous n’aurons jamais une once d’affection pour elle, car elle n’existe pas pour nous. Nous n’acceptons pas ce mariage, ça ne représente rien. Il est donc hors de question que tu viennes à la maison avec elle, jamais. »

Ils m’ont dit avoir consulté un prêtre pour leur parler de ma « situation », qui leur a dit qu’il fallait faire preuve de piété. C’est-à-dire ne pas me renier, et maintenir un lien avec moi. Mais en réalité, s’ils ne me rejetaient pas moi directement, ils ne me donnaient pas pour autant le droit d’être qui je suis avec qui je veux, puisqu’Aurore n’avait pas le droit de venir chez eux.

Toute la discussion n’a été que mots blessants. J’étais tremblante, au téléphone, ne parvenant pas à me ressaisir. Je ne voulais pas m’énerver, je n’arrivais pas à leur répondre. J’étais la petite-fille face aux adultes, qui se fait reprendre. Je n’arrivais pas à placer un mot. Ils étaient déçus de moi, déçus de ce que je devenais, et insistaient beaucoup là-dessus. J’ai préféré garder mon calme, et surtout, surtout, ne pas pleurer., pour ne pas leur donner raison. Ne montrer aucune faiblesse. Ma gorge était serrée, mon coeur battait à toute vitesse, j’avais envie d’éclater en sanglots, de crier de douleur. Car oui, je souffrais intensément à cet instant.

Je vivais de plein fouet le rejet et l’homophobie. J’étais devenue une paria, je les dégoûtais. En sept ans, jamais je n’avais entendu de mots si violents. Je savais que beaucoup de gens avaient ces pensées, j’avais entendu de nombreux discours de ce type à la télévision pendant les débats, j’avais même perdu un ami dans la bataille, mais entendre ces mots de la bouche de mes grands-parents, et pas en s’adressant à une globalité, mais à moi en particulier, je n’étais pas préparée, je n’étais pas armée.

J’ai terminé la discussion avec beaucoup de calme, leur indiquant que je ne viendrais pas les voir.

J’ai raccroché, je me suis effondrée dans la rue.

Mon cerveau a vrillé. Vrillé.

Et si ils avaient raison ? Si j’avais vraiment changé ? Si je faisais une énorme bêtise, la plus grosse erreur de ma vie ? Si j’avais vraiment renié tout ce que j’étais ? Si je m’étais laissée embarquer dans quelque chose qui ne me ressemble pas ?

Je paniquais, je suffoquais au milieu de la rue.

Puis j’ai pensé à Aurore. Est-ce que je veux la quitter ? Et reprendre une vie classique, me ranger, re-devenir la petite-fille aimée de mes grands-parents ?

Qu’est-ce que je serai prête à faire pour qu’ils m’aiment à nouveau ?

Non, je ne peux pas ! Je l’aime. Je ne peux pas vivre sans elle. Je ne peux pas concevoir une vie sans elle.

Oui, pendant quelques secondes, j’ai douté. Car toute mon enfance j’ai admiré mes grands-parents, je les idolâtrais. Ils étaient le symbole pour moi du contrôle, de la perfection. Tout était si lisse et ça me rassurait. Et d’un coup, ceux qui étaient pour moi des modèles me rejetaient. Je vivais un bouleversement intérieur très fort, car ils remettaient en question toute l’image que j’avais de moi, tous mes repères d’enfance.

Mais ce qui me faisait tenir, c’était mon amour pour Aurore. Et j’ai pensé à ce moment à tous ces jeunes ou moins jeunes qui vivent le rejet de leurs familles. Certains sont en couple, amoureux, et peuvent se raccrocher à ce sentiment pour ne pas douter d’eux. Mais ceux qui sont célibataires ou plus fragiles, comment faire lorsqu’on entend de ses parents ou grands-parents un discours pareil ? Il y a de quoi devenir cinglé.

Il y avait là une rupture irréparable. Si je me suis toujours battue pour faire évoluer les pensées de ma mère, j’ai compris pendant cette discussion qu’il n’y avait aucune chance, aucune, qu’ils évoluent. Que le temps, cette fois-ci, ne ferait rien. Car cela ne les faisait pas souffrir de ne plus m’avoir dans leur vie. Ils préféraient me sortir de leur vie plutôt que d’accepter qui je suis. Leur décision de ne pas vouloir rencontrer Aurore était ferme, définitive.

J’avais besoin de parler à mon père. Je devais lui raconter. Surtout pas à ma mère. Elle serait trop bouleversée, je ne voulais pas qu’elle souffre, que ce qu’elle avait tant redouté pendant ces dernières années soit arrivé. Je voulais l’épargner.

Mais mon père ne répondait pas au téléphone. J’ai appelé sur le téléphone fixe, et c’est ma mère qui a répondu. Je n’ai pas tenu, j’ai éclaté en sanglots et je lui ai raconté.

Elle a été incroyable, ma mère. Elle m’a soutenue, m’a assurée de son amour. Elle était désolée que j’ai eu à encaisser ces propos.

Elle m’a demandé de mettre par écrit ce que je lui avais reporté et de lui envoyer par mail.

Elle leur a parlé, ils ont nié une partie des phrases qu’ils ont dites. Ma grand-mère a bien insisté sur le fait que « j’exagérais », que j’avais inventé tout ça. Mais ils maintenaient le sens profond de leur pensée : j’avais changé, je n’étais pas celle qu’ils avaient connue et aimée, et ils ne voulaient pas entendre parler d’Aurore. Ils me faisaient passer pour une folle, mais jamais, même dans mes pires cauchemars, je n’aurai pu inventer les phrases que j’ai entendues. Ma mère m’a dit au téléphone :

« Ne t’inquiète pas, on est là, avec toi. »

C’est tout simple, tout bête, mais je me suis sentie protégée par mes parents, et par ma mère surtout. Elle m’a réconfortée. Si elle ne pouvait pas avoir la garantie que mes propos étaient vrais, elle savait que même si on modifie deux ou trois mots dans leurs phrases, le sens reste le même. Elle savait que je souffrais vraiment, profondément.

J’étais fragile, sensible, épuisée après la mort de Christophe dont je ne parvenais pas à faire le deuil, et cet échange au téléphone était un coup de poing. Je n’avais plus de forces.

Il m’a fallu du temps pour me « remettre » complètement. Car ils avaient fait naître au fond de moi le pire. Le doute. Pas le doute d’aimer ou non Aurore, mais le doute sur le bienfait de mes actes. Suis-je une mauvaise personne ? Est-ce que je suis en train de commettre un péché ? Est-ce que je fais du mal à mon entourage ?

J’ai repris toutes mes forces, je me suis accrochée à l’amour d’Aurore, au soutien de mes parents et de mes frères et soeurs, et j’ai dit adieu à une autre partie de mon enfance, une autre partie de moi : mes grands-parents.

Mais ce deuil allait être long et, qu’ils le veuillent ou non, ils allaient rencontrer Aurore.


J’attends vos retours…

Merci de me lire.

MC ❤

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10 réflexions sur “L’IMPAIR : Chapitre #22

  1. Plus je te lis et plus j’ai vraiment l’impression d’ouvrir mon livre à la page 57 du chapitre 22.
    J’ai envie de continuer de tourner les pages comme un livre qui m’empêche de dormir.
    Et puis d’un coup je me dis mais c’est pas u’e fiction… Et c’est tellement intense !
    Hâte de te lire à chaque fois

    Aimé par 1 personne

  2. Merci de nous partager tout cela ! Quel combat ! Que d’épreuves ! Mais tellemeng d’amour !! Je lis, comme les autres, chaque chapitre avec beaucoup d’attention et d’émotions. Ton écriture est tellement vivante ! Bravo et encore merci !

    Aimé par 1 personne

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