L’IMPAIR : Chapitre #21

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Nous sommes mariées depuis bientôt cent jours, ensemble depuis plus de six ans, et mes grands-parents ne sont toujours pas au courant. Le secret de ma mère, puisqu’il s’agit bien du sien et non du mien, tient malgré le temps qui passe.

Je ne les ai pas vus depuis près de deux ans. Jamais je n’avais passé autant de temps loin d’eux. Avant ma rencontre avec Aurore, je les appelais régulièrement, je participais au maximum aux réunions familiales pour avoir l’occasion de les voir. Mais ce n’est plus possible. Parce que je n’ai pas le droit de me montrer telle que je suis auprès d’eux. Si ma mère a énormément évolué en six ans, sa plus grande peur est intacte : ses parents ne doivent pas connaître ma situation amoureuse.

Ils sont âgés, de plus en plus sensibles, malades, et surtout de plus en plus fermés à tout ce qui sort des carcans religieux. Il y a quelques années encore, j’aurai pu avoir une discussion relativement ouverte avec eux sur de la politique ou un sujet de société, mais aujourd’hui, c’est impossible. Même mes parents ne peuvent plus leur parler librement. Ils se braquent et deviennent anti-gauche, conservateurs et homophobes. Alors leur annoncer que leur petite-fille est en couple avec une femme, et qui plus est mariée et installée, ce serait prendre le risque de les tuer. Littéralement. Car oui, je sais ce qui me pend au nez. Quand j’ai appris que ma grand-mère avait vomi pendant deux jours parce que mon cousin avait loupé un examen d’entrée dans une grande école, il en faut peu pour imaginer sa réaction possible si elle apprend ma relation homosexuelle. Alors je vis avec cette pression de détenir un secret qui aurait l’effet d’une bombe. J’ai peur qu’ils l’apprennent, que ça se passe mal, et que même s’il leur arrive quelque chose des mois après, par le plus grand des hasards, chacun se dise intérieurement que cette annonce a accéléré les choses. C’est ce que moi, je me dirai, dans tous les cas.

Mais je n’arrive pas à faire semblant, je les évite donc au maximum depuis deux ans. Je sais qu’ils demandent des nouvelles à mes parents régulièrement. J’ai de la peine car j’ai peur qu’ils pensent que je les ai oubliés, que je les snobe, trop préoccupée par ma vie parisienne. Mais c’est faux, je pense à eux très souvent et ils me manquent, bien que je sache que nous avons des opinions différentes. Je refuse donc la plupart des invitations aux anniversaires et réunions de famille où ils seront présents. Bien sûr, je pourrais m’y rendre sans Aurore, mais je reste fixée sur ma position de départ : soit toutes les deux, soit rien. Je ne veux pas être acceptée à moitié. Or le temps passe et je sens que la situation ne se débloquera peut-être pas.

Ne reverrais-je jamais mes grands-parents ? Je n’arrive pas à me faire à cette hypothèse.

Alors j’ai décidé de jouer avec le feu.

Très peu de temps après notre mariage, j’ai reçu un carton d’invitation. Ma cousine issue-de-germaine se marie en septembre. Si Aurore fait partie de toutes les réunions familiales du côté de mon père, elle n’a en revanche jamais été conviée à quelque événement que ce soit du côté de ma mère, puisque personne ne sait pour nous, officiellement du moins. Mais sur ce carton, il y a bien nos deux noms. Ma cousine, cette adorable jeune femme, a eu l’intelligence de ne pas jouer à l’autruche. Bien sûr qu’ils savent tous. Je ne me cache pas de cette histoire sur les réseaux sociaux, et Aurore est très souvent en Bourgogne, elle les a souvent vus. Mais nous n’avons jamais dit ouvertement que nous étions ensemble. Je me suis d’abord excusée auprès de cette cousine de ne pas les avoir invités à mon mariage. J’ai eu peur qu’ils pensent tous que je ne voulais pas d’eux, mais c’est que je ne pouvais pas.

Je sais que mes grands-parents seront à ce mariage. Si, au premier abord, j’ai le réflexe de vouloir décliner l’invitation, je suis prise de tristesse. Je ne les ai pas vus depuis trop longtemps. Je culpabilise de voir le temps qui passe. Mais je suis têtue et je ne veux pas aller seule à ce mariage. Cet événement serait l’occasion de les voir, de passer un peu de temps avec eux. Mais comment faire avec Aurore ? Ma cousine m’informe qu’ils ne sont invités qu’au cocktail, pas à la soirée.

Parfait, nous allons mettre en place un plan un peu fou.

Nous décidons qu’elle sera invisible jusqu’au dîner. Il faudra tenir la cérémonie, le cocktail, puis nous pourrons profiter ensemble de la fête.

Samedi 26 septembre 2015.

Nous avons retrouvé mes parents et mes frères et soeurs, et nous nous rendons tous ensemble à l’église pour assister à la cérémonie de mariage. Ils sont au courant de notre « plan », que j’ai presque déjà oublié, trop heureuse de revoir mes grands-parents après deux ans. Nous arrivons pile à l’heure, et nous nous avançons tous vers l’église. Aurore est à mes côtés. J’imagine que mes grands-parents, très organisés, seront déjà installés à l’intérieur pour réserver leur place et que nous pourrons profiter toutes les deux de la cérémonie depuis le fond de l’église. Mais pas du tout, ils sont devant, ils nous attendent !

Aussitôt, Aurore fait demi-tour comme si elle n’avait rien à voir avec notre groupe et part se cacher derrière une voiture. Ils ne doivent surtout pas la voir avec nous, ils ne comprendraient pas qui elle est.

Je me sens amputée, comme si on m’arrachait un bras. En quelques secondes, impuissante, Aurore disparaît de mon champ de vision et je ne peux pas la suivre, pas tourner la tête, je ne peux pas réagir, je dois continuer d’avancer vers mes grands-parents, avec le sourire, comme si de rien n’était.

Je les salue. J’oublie tout de suite ma joie de les retrouver, et les larmes me montent aux yeux.

Cette situation, que j’ai provoquée, est humiliante et cruelle.

Pour nous.

Pour moi.

Pour Aurore.

Humiliante.

J’ai l’impression d’avoir abandonné Aurore. Je nous ai abandonnées, je nous ai trahies.

Je suis face à eux, et j’ai envie d’éclater en sanglots. Je n’ai plus aucun bonheur à les retrouver, car une partie de moi est cachée derrière une voiture.

Nous sommes en 2015.

En 2015.

Elle va rester un moment isolée, quelques uns qui la connaissent viennent la saluer, mes soeurs et leurs maris vont régulièrement auprès d’elle, tout comme mon père, pour discuter discrètement, mais elle n’est pas avec moi. Je veux m’installer avec elle dans l’église, mais elle m’encourage à aller m’asseoir près de mes grands-parents pour profiter d’eux.

Je m’assieds à côté de mon grand-père. Aurore s’installe juste derrière moi, seule sur sa rangée.

J’ai le coeur tellement serré de la savoir seule, cachée, alors que nous sommes tous ensemble, devant.

La cérémonie est émouvante. Le père de la mariée, mon oncle, a été emporté par un cancer un an plus tôt, et il manque cruellement à cette journée. Comme tout le monde, je pleure, et j’aimerai avoir le réconfort de ma femme que je ne peux même pas regarder.

La messe se termine, un peu de joie et de soulagement de cette première étape passée. Les mariés nous invitent à nous retrouver pour prendre des photos de famille devant l’église, qui se font sans elle évidemment. Je revis cette scène déjà vue aux mariages de mon frère et de ma petite soeur, je suis à nouveau le chiffre impair sur cette photo de famille. Aurore se tient à l’écart. En réalité, elle se rapproche un peu plus à chaque événement. Avant, elle n’était même pas là. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’à quelques mètres de la photo officielle. Peut-être un jour sera-t-elle à mes côtés ?

Vient le moment de quitter ce bel endroit pour en rejoindre un autre, celui de la réception. Aurore part se cacher à côté de notre voiture pour nous attendre. Nous avançons avec mes grands-parents jusqu’au parking, et je réalise que nous sommes garés juste à côté d’eux ! Une chance sur cent que l’on soit à côté. Ils vont donc nous voir nous installer. Comment faire pour qu’elle entre dans la voiture sans être vue ? Mes soeurs et leurs maris se placent chacun autour de la voiture et s’occupent de détourner l’attention de ma grand-mère. En une seconde, Aurore se jette dans la voiture et s’allonge sur la banquette.

La situation est absolument ridicule, presque drôle tant elle est absurde. Je rêve de leur présenter Aurore, de leur montrer que je suis folle amoureuse, heureuse, mariée, installée, avec une personne extraordinaire. Je suis persuadée qu’ils l’adoreraient. Au lieu de ça, elle est cachée sur la banquette arrière de la voiture.

Direction le cocktail.

Aurore discute un peu avec certains membres de la famille qu’elle connaît, de manière discrète. Elle se faufile parmi les invités, nous échangeons des regards de loin, quelques mots discrets. Dès que mes grands-parents s’approchent d’elle, elle fait mine de faire partie du service traiteur. Elle m’incite à retourner les voir, à profiter d’eux, pour que tout cela n’ai pas servi à rien. Je n’en ai même plus envie, je veux juste que tout ça s’arrête.

Je retourne tout de même auprès d’eux, j’essaie de les intéresser, mais ils ne m’écoutent pas beaucoup, n’ont même pas l’air « heureux » de me revoir après tout ce temps. Je vais chercher auprès d’eux une affection qu’ils ne veulent pas me donner.

Subitement, je me rends compte qu’ils ne sont plus là. Je cours vers la sortie et je les vois, se dirigeant vers leur voiture.

« – Où allez-vous, Bonne-Maman ?

– On rentre, ton cousin est fatigué.

– On se dit au revoir quand même ?

– Ah non ! Enfin, tu crois que j’ai le temps de dire au revoir à tout le monde ? »

Ma grand-mère, dans sa plus belle froideur.

Elle ne sait rien de cette mise en scène, de ces jours de réflexion, de mon amoureuse caché derrière une voiture, puis juste à quelques centimètres d’elle dans l’église, de toute cette mascarade pour que je puisse passer un peu de temps avec elle. Elle n’en sait rien et s’en foutrait complètement. Elle est fatiguée et veut rentrer. Point.

Mes grands-parents m’avaient manquée, je voulais tant aussi qu’Aurore les voit «en vrai», après six années à entendre parler d’eux. Toute cette attente pour ce flop grossier et humiliant, autant pour Aurore que pour moi.

Les bonnes familles font de bons mensonges. 26 septembre 2015 : la non rencontre. Les secrets éclatent toujours, et le nôtre n’allait plus tenir très longtemps, il devenait brûlant.

Cette année 2015 était en fait la fin d’un cycle pour moi. Comme un ballon que l’on gonfle au maximum et qui va éclater. J’achevais six années à construire mon histoire d’amour, à me battre contre la société, contre une partie de ma famille, contre mes rêves de petite fille, contre mon Eglise. J’étais épuisée, et cette dernière année sonnait la fin d’une époque, elle avait aussi été chargée en changements : en quelques mois, nous avions perdu le grand-père d’Aurore, nous nous étions mariées, la pression de ce secret pour mes grands-parents était de plus en plus insoutenable, les relations avec ma mère étaient presque apaisées, mais je ne soupçonnais pas que le plus difficile arrivait, et que cela ne concernerait pas notre couple.

3 novembre 2015. Un coup sourd.

17h. Je suis au travail, mon téléphone sonne. Aurore qui m’appelle. Elle est en larmes.

C’est Christophe.

Christophe, son meilleur ami depuis dix huit ans. Christophe, mon ami depuis six ans.

Christophe a fait une crise cardiaque, il est mort, à trente cinq ans.

Il est mort.

Mort.

Ce mot tourne en boucle dans ma tête. Je n’y crois pas. C’est impossible. Les mots « Christophe » et « mort » ne peuvent pas être dans la même phrase.

Il y a des personnes auxquelles on pense parfois qu’elles pourraient disparaître. Et il y en a d’autres, comme lui, où pas une seconde depuis toutes ces années, l’idée qu’il puisse mourir ne m’avait effleurée. Je ne pouvais pas concevoir que ma vie future se fera sans sa présence, sans son amitié.

Cinq ans après Silvère, nous perdons encore un ami proche de manière brutale, violente. Il nous laisse tous, ses amis et sa famille, abasourdis, choqués, sonnés, terriblement en souffrance.

J’ai un rapport à la mort particulier depuis l’enfance. Dû à un grand frère parti avant ma naissance, qui m’a obsédée pendant plus de vingt ans, au suicide de Silvère ou encore au décès de mes grands-parents paternels que j’idolâtrais. Je crois profondément que notre vie ne s’arrête pas à la mort. Je ressens chaque jour la présence discrète et intérieure de tous mes proches disparus. Ils habillent ma vie, ils la guident et me rassurent. Mais à la mort de Christophe, j’ai été soufflée par le silence, son absence. Je ne ressentais plus sa présence, tout était si vide.

Je suis tombée dans une profonde tristesse pendant plusieurs mois et les attentats du Bataclan à Paris qui ont suivi n’ont fait que nous abattre encore un peu plus.

Encore une fois, la mort venait clore un chapitre. Six ans avant, celle de Silvère qui m’avait fait passer un cap. Aujourd’hui, celle de Christophe, qui venait aussi me ramener à cette réalité : la vie peut être courte. Elle peut s’arrêter maintenant, dans une seconde, dans un an, dans vingt ans. Je suis devenue obsédée par l’idée de pouvoir perdre Aurore, qu’un accident nous sépare. Je n’avais pas peur de la mort avant, elle est venue me hanter jour et nuit à partir de ce jour.

Il ne faut pas perdre une seconde.

Christophe avait quitté Paris il y a seulement quelques mois pour s’installer au vert dans le Sud Ouest avec son compagnon. Nous rêvions ensemble de le retrouver un jour dans la région. Mais cela restait un projet sans date, qu’on évoquait souvent avec Aurore, comme tous les parisiens. Un jour, on quittera Paris.

Plus de temps à perdre, nous avons décidé de terminer l’année à Paris et de partir. Changer d’air, respirer et se reconstruire sans notre ami.

Il ne nous restait donc plus que quelques mois à tenir qui ont été rudes. J’étais déprimée, oppressée, stressée, ne parvenant pas à faire mon deuil. Je suffoquais dans cette ville.

Je pensais que ce décès était le dernier point qui signait la fin de cette ère. Mais j’avais oublié qu’il restait un énorme poids que je ne pouvais pas emporter dans ce nouveau cycle à démarrer. Un secret. Un mensonge.

Mai 2016, mes grands-parents découvraient la vérité.


 

J’espère que ce nouveau chapitre vous aura plu !

Merci de m’avoir lue ❤

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8 réflexions sur “L’IMPAIR : Chapitre #21

  1. Bravo, très bien écrit comme d’habitude. Trop hâte de lire la suite. Ca pourrait presque être adapté à l’ecran je trouve 😊 Je retrouve bcp ma famille dans la description de la tienne… ce qui me permet de comprendre d’autant mieux les réactions mais aussi ton état d’esprit. Bonne soirée

    Aimé par 1 personne

  2. Ce 25 septembre je m’en souviens très bien, jour où j’ai rencontré Aurore pour la premiere fois. Nous étions toi elle et moi à la meme table. Et de te lire, de lire tout le stratagème sur tu as mis en place me fait tout drôle car je n’ai rien vu à ce moment la et surtout je ne savais rien. Je ne savais pas tout ce que vous deviez endurer pour vous cacher, pour moi tout était différent et je vous admirez parce que je me disais… » elles osent », « elles n’ont pas peur » « elles vivent leur vie comme elles veulent ». J’étais fière d’etre à votre table et de me dire j’aimerais avoir la meme force qu’elles. Et je l’avoue c’est à partir de ce jour que vous avez été un peu comme mes modèles, mon exemple à suivre.
    Alors lire tout ça aujourd’hui me donne encore plus envie de me battre comme vous et de trouver ma route vers le bonheur en cassant toutes les barrières que je peux trouver sur mon chemin.
    Bref merci à vous deux pour se que vous êtes et merci encore une fois de nous partager ton parcours qui je suis sûr n’aide pas que moi.

    Aimé par 1 personne

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