L’IMPAIR : Chapitre #18

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De retour de New-York, nous avons tout de suite contacté tous nos proches pour leur annoncer la grande nouvelle : nous allions nous marier !

J’étais partagée entre une immense joie et une grande appréhension. Il fallait le dire à mes parents. Si ma mère évoluait et accueillait maintenant Aurore dans la famille avec beaucoup de bienveillance, si mon père avait toujours ouvert ses bras aussi, je savais que cette union serait une épreuve pour eux. Car ils sont croyants, catholiques, et que le mariage est considéré comme un sacrement. L’acte civile est important aussi, mais la notion de mariage est très précieuse à leurs yeux, et l’Eglise s’opposant clairement au mariage homosexuel, cela irait une fois de plus à l’encontre de toutes leurs valeurs et leurs idéaux. A cela s’ajoute le stress de le dire à la famille, le stress que mes grands-parents l’apprennent, ne sachant toujours rien de mon histoire d’amour, le stress que cette relation devienne « publique ».

Je ne savais pas comment m’y prendre. J’avais déjà tellement souffert les années précédentes des échanges avec ma mère, je savais tellement qu’elle vivrait mal cette situation et qu’elle ne s’en cacherait pas. Je décidais donc, pour me protéger, de leur écrire une lettre. Une manière d’éviter l’annonce frontale, le coup de téléphone, et les larmes, les soupirs ou les reproches à l’autre bout du fil. Je voulais qu’ils puissent apprendre la nouvelle, l’encaisser comme ils le souhaitent, et qu’ils me contactent par la suite, une fois le plus gros digéré. Ils étaient tellement fiers lorsqu’ils ont appris que mon grand frère et ma petite soeur se fiançaient, je souffrais déjà de savoir que je n’aurai pas droit au même traitement.

Je leur ai donc écrit dès notre retour.

« Chère Maman, cher Papa,

Parce que parfois il est difficile (même pour moi !) de dire les choses à haute voix, au téléphone, ou même en face, j’ai choisi la lettre pour vous parler aujourd’hui.

Aurore et moi revenons tout juste de notre séjour à New-York. Un très beau voyage qui a  confirmé l’idée que je me faisais des USA : un mélange d’extravagance, de « to much », de gentillesse, du sens du service et du partage.

Lors de ce voyage, Aurore m’a demandée si je voulais me marier avec elle. J’ai immédiatement accepté. D’abord car je me doutais que ce moment allait arriver, et parce que c’est une décision mûrement réfléchie. Voilà aujourd’hui cinq ans que nous partageons notre vie, dans ce qu’elle a de plus beau et de plus difficile. L’amour que nous avons est vrai, juste, et aussi « différent » soit-il, il est fort et sincère, comme tout couple.

Le mariage est pour nous une suite logique. Un engagement moral important et véritable pour moi. La loi nous permet aujourd’hui d’avoir cette reconnaissance et d’accéder à ce droit comme tout le monde, et nous sommes ravies, car au-delà de ma situation personnelle, ce sont des valeurs que je défends depuis toujours.

Après avoir dit « oui », j’ai été prise d’une grande peur, une boule au ventre : comment l’annoncer à Papa et Maman ? Quelle sera leur réaction ?

Vous connaissez Aurore depuis quelques années et, j’espère, vous vous êtes faits à cette idée que ce n’est pas une passade. Et si, j’en conviens, cette situation vous demande du courage, imaginez-vous tout cela pour moi. Comme je vous l’ai dit cet été, je me sens assez forte et assez sûre de moi (et de nous) pour affronter tous les obstacles que cette situation me mettra. Rien ne me touche, rien de m’atteint, sauf ma famille, mon socle. Si je ne suis pas portée, je ne tombe pas, mais je faiblis.

Je fonce dans le tas lorsque je suis avec vous, et avec mes frères et soeurs. Je force parfois le dialogue, avec maladresse souvent, mais je ne supporte pas les non-dits. Depuis ces années où vous savez pour Aurore et moi, nous n’en n’avons que peu parlé, et uniquement lorsque j’ai abordé le sujet. J’ai vécu des situations difficiles au début où j’étais partagée entre l’envie de parler de ma vie, de « ça », et la peur de créer un malaise à chaque fois que je parlais d’Aurore. Si la situation s’est détendue depuis, je ne veux plus revivre la même chose aujourd’hui.

J’ai donc choisi de vous écrire pour plusieurs raisons. La principale est de me protéger. Cet événement est une chose merveilleuse pour moi, un grand moment de joie, je veux que cela le reste, et j’ai eu peur que votre réaction « spontanée » me rappelle que même si vous aimez vos quatre enfants de la même manière, je n’aurai pas la même réaction de votre part qu’à l’annonce des fiançailles de mes frères et soeurs. Ensuite, j’ai décidé de vous laisser les cartes en mains. Je vais vivre ce temps de préparation au mariage comme n’importe quelle jeune femme : organisation, robe, lieu, invités… et je ne veux pas vivre dans un entre-deux « j’en parle » et « j’en parle pas ». Vous savez. A vous de choisir maintenant : soit vous aborderez le sujet librement avec moi, dans le dialogue, l’échange, le soutien et l’accompagnement, soit nous n’en parlerons pas du tout si vous ne le voulez pas ou ne vous sentez pas prêts.

J’ai besoin aujourd’hui de savoir « sur quel pied danser », pas de demi-mesure. Je ne suis pas dans la demi-mesure, vous le savez bien ! J’ai trop souffert cet été qu’Aurore ne soit pas invitée au mariage de ma petite soeur. Nous avons discuté mille fois des raisons, mais elles restent injustes et me laissent cette pression difficile de pouvoir « tuer » mes grands-parents s’ils l’apprenaient et si je me montrais comme je suis. Je ne supporte cette situation que pour toi, Maman, car ce n’est pas eux que je protège, mais toi. Je l’accepte, mais dans une certaine mesure. Comme je vous l’ai dit cet été, je ne vais pas arrêter d’avancer dans mes projets pour eux, malgré l’amour que je leur porte.

Aujourd’hui vous savez qu’Aurore et moi sommes fiancées, nous souhaitons nous marier à la fin de l’été 2015. Si vous n’abordez pas le sujet avec moi, je ne l’aborderai pas. Vous choisissez pour tout : les grands-parents, vos amis, vos familles… Je n’enfoncerai pas vos portes, je ne choisirai pas pour vous, soyez tranquilles.

J’espère juste que quel que soit votre « choix », vous pourrez ressentir ne serait-ce qu’1% de mon bonheur, et que celui-ci vous aidera à surmonter ce qui est, je crois, une épreuve pour vous.

Cette lettre est à mon image : bavarde, maladroite, mais sincère et entière. Ce n’est pas une attaque, juste une tentative de dialogue différente et j’espère que vous comprendrez ma démarche.

Avec tout mon Amour.

MC »

La lettre était envoyée, avec tous mes espoirs à l’intérieur. Je priais pour un miracle, un appel rapide de leur part pour me rassurer de leur amour et de leur soutien. Un miracle, oui.

Quinze jours sont passés sans que je ne reçoive le moindre signe de vie. J’étais désespérée, j’en ai pleuré des heures à la maison. En voulant me protéger par l’écriture d’une lettre, je m’étais en fait jetée dans la gueule du loup. Car il n’y a rien de pire que l’attente. Au moins, avec un coup de fil, j’aurai su tout de suite. Là, j’étais dans le supplice de l’incertitude.

Ma lettre était-elle bien arrivée ? Qu’attendaient-ils pour m’appeler ? Je n’en pouvais plus. Nous avions en plus prévu de passer le weekend suivant en famille chez mes parents, et je ne me voyais pas arriver sans savoir à quelle sauce je serai mangée.

Je décidais de les appeler.

Ils avaient bien reçu ma lettre. Ils ne m’avaient pas répondu, car ils n’en avaient pas pris le temps encore. J’attendais, hystérique chez moi, et eux, prenaient leur temps ! Ils n’avaient pas relevé l’urgence de mon appel, l’urgence de mon besoin d’être rassurée. Ils ne l’avaient pas ressentie.

Je réalisais qu’il y avait derrière tout cela quelque chose de plus profond. Je me plongeais en réalité dans une forme de chantage affectif. Je les avais provoqués sur le sujet du mariage dans ma lettre, mais j’attendais bien plus d’eux, et je ne l’obtenais pas.

J’étais prise à mon propre piège. En leur ayant écrit que je leur laissais le temps d’encaisser la nouvelle, de revenir vers moi lorsqu’ils seraient prêts etc., j’avais en fait espéré qu’ils n’attendent pas une seconde pour m’appeler.

Mon père, même si la situation ne lui faisait pas très plaisir, acceptait cette nouvelle car il s’y était préparé, et tenta au téléphone de me rassurer sur leur soutien. Si je suis heureuse, ils le seront aussi. J’étais partagée entre un immense soulagement, et une grand méfiance. Le discours était trop lisse, j’avais besoin d’en savoir plus.

Quelques jours après, nous nous sommes tous retrouvés en famille chez mes parents. Je n’osais pas aborder le sujet, de peur de créer un malaise. Je me retrouvais en fait dans la même situation que quelques années plus tôt, celle que je voulais absolument éviter : le non-dit.

Nous étions arrivées depuis le matin, et si mes frères et soeurs nous ont félicitées, mes parents n’abordaient pas le sujet. Cela me rendait furieuse. Une fois de plus, je vivais une situation humiliante dans ce silence. Je leur avais annoncé mes fiançailles et ils faisaient comme si de rien n’était. Et j’essayais de tenir, puisque j’avais écrit dans la lettre que je n’aborderai pas le sujet.

Au déjeuner, nous vécûmes une situation ahurissante. Nous avions appris quelques temps plus tôt qu’un de mes cousins allait se marier. Mes parents abordèrent le sujet à table, se réjouissant de ce prochain mariage. Leur propre fille, devant leurs yeux, était fiancée, et ils n’en parlaient pas. J’étais scotchée. Je bouillonnais en silence.

Le soir, après une journée de silence, nous nous sommes tous réunis au salon après la messe de Pâques. J’étais si triste.

Mon père, je le voyais, ressentait ma peine, et savait que j’attendais un geste de leur part. Il avait sorti du Crémant (notre Champagne bourguignon) pour l’apéritif, et prit maladroitement une coupe, qu’il leva vers nous. Il trinqua à notre mariage, avec discrétion et tendresse. J’étais émue, car même si cela ne ressemblait pas au grand bonheur qu’ils avaient exprimé aux fiançailles de mes frères et soeurs, j’avais tout de même droit à cet instant à une reconnaissance, au moins que l’on ignore pas ma situation.

Ce geste de sa part permit de débloquer le sujet ce soir là et de donner lieu à des échanges tous ensemble. Il ne manquait que ma plus petite soeur et son mari, sinon nous étions tous là. Ma mère restait silencieuse. Et je fonçais dans le tas, une fois de plus, ne résistant pas à son silence. Je savais ce qu’elle pensait réellement et je voulais qu’elle le dise, je voulais l’entendre, je voulais que ça sorte.

Et c’est sorti. Pourquoi vouloir vous marier ? Qu’est-ce que cela vous apporte ? Quel est l’intérêt ?

Elle posa ces questions qui n’avaient pas de sens. Pourquoi vouloir nous marier ? Mais pour les mêmes raisons que mes frères et soeurs se sont mariés, pour les mêmes raisons qu’elle et mon père se sont mariés. J’avais droit à des questions que l’on ne pose pas aux autres couples. Je devais justifier ce désir.

Elle cherchait des arguments, mais n’en trouvait pas pour nous faire changer d’avis. Elle était stressée, elle avait peur de la réaction de ses parents, peur de tout. Mes frères et soeurs m’ont défendue ce soir là, et ça m’a fait du bien. Je me suis sentie soutenue. Je sentais que leur avis comptait pour elle, et que de savoir qu’ils me soutenaient, qu’elle était « seule » contre nous, l’aiderait à évoluer. Je comprenais aussi qu’il allait falloir, une fois de plus, être patiente.

J’avais espéré un sursaut, que tout soit simple, je devais accepter que les choses évoluent à leur rythme, que ma mère avait besoin de temps pour assimiler. Que non, elle ne m’avait pas appelée dès la réception de la lettre pour me crier son amour et me dire qu’elle ne voulait que mon bonheur, que non elle ne se libèrerait pas si facilement de ses angoisses, de ce qu’on lui avait inculqué, juste parce que je suis sa fille. Que les choses sont bien plus complexes, bien moins lisses.

Qu’il faut du temps.

Que chaque chose vient, un jour. Mais qu’on ne décide pas de la rythmique.

La bousculer ne servirait à rien, je devais l’accepter. La bousculer ne servirait à rien, je devais avancer sans elle. Et me préparer à ce grand jour que serait notre mariage sans elle.

Que les essayages de robe se feraient sans elle.

Que ce rêve de petite fille n’aurait rien à voir avec le synopsis écrit dans ma petite tête.

Ce sera un autre film dont je ne connaissais pas le scénario.


Le prochain chapitre arrive très bientôt, merci pour vos retours !

MC ❤

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3 réflexions sur “L’IMPAIR : Chapitre #18

  1. Ta lettre est tellement émouvante! J’en ai les larmes aux yeux…
    En te lisant je ressens cette injustice, ça met les nerfs. Pourquoi vous justifier tout le temps pour tout?! Enfin bref…
    Je te suis depuis cet été, par hasard…
    Vous êtes belles toutes les 3. Je vous souhaite que du bonheur.

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