L’IMPAIR : Chapitre #10

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Si du côté de mon père, tout le monde semblait maintenant au courant, il en était autre chose du côté de ma mère.

Une des principales raisons qui la bloquait dans ce chemin vers l’acceptation, c’était ses parents.

Mes grands-parents. Je les aimais tant. C’est la première chose qui me vient. Que je les aimais, et qu’à aucun moment je n’ai pensé qu’ils seraient un obstacle aussi puissant.

Catholiques très pratiquants, vouant un dégoût assumé envers tout ce qui ne rentre pas dans les cases dessinées par l’Eglise et leurs convictions politiques de droite, leur réaction était prévisible. Tout le monde savait qu’en leur annonçant ma relation, nous prendrions leurs foudres, ma mère la première, qu’ils accuseraient d’avoir « raté » quelque chose avec moi.

Je savais que le chemin serait long, et à la fois j’avais envie de croire qu’ils évolueraient en sachant leur petite-fille en couple avec une femme. Mais inutile de prendre la température, ma grand-mère savait me ramener régulièrement à la réalité, lorsqu’elle parlait d’homosexualité. Elle aimait beaucoup par exemple les émissions de Laurent Ruquier. Elle m’a dit un jour : « J’ai décidé d’arrêter de regarder ses émissions. Il est homosexuel, et il l’affiche beaucoup trop, il en parle sans arrêt sur son plateau. » Bon. Forcément, je me disais que ce n’était pas le meilleur moment.

Objectif commun donc : cacher cette relation à mes grands-parents pour le moment.

Petite, j’étais proche d’eux. Je les ai toujours beaucoup aimés, surtout ma grand-mère, femme pourtant très froide, rigide et complexe. J’aimais passer du temps avec elle. Elle était maladivement maniaque, et m’apprenait les rudiments d’une bonne femme d’intérieur : cours de repassage, ménage, cuisine… Je la trouvais fascinante, car elle semblait tout contrôler, et cela me rassurait. Je voulais tout faire comme elle. Etre une femme au foyer, obsédée par son ménage, à découper ses bons de réductions sur la table de la cuisine, avec pour seule activité excitante ses allers retours chez Carrefour. Ce n’est pas exactement l’image du féminisme que j’ai aujourd’hui. Et pourtant, je rêvais de lui ressembler.

Elle arrivait à la fois à être très drôle, fine, piquante, à l’écoute, tout en gardant une distance et une froideur qui, pour moi petite, représentaient la classe. Mon grand-père, de quinze ans son aîné, ancien médecin et maire, avait une figure plus douce, plus tendre, fasciné par la femme qu’il avait épousé. Je voulais leur ressembler. Je voulais reproduire ce modèle qui respirait la perfection, le contrôle, le « propre ». A tel point que, petite, je leur avais demandé de me léguer leur maison plus tard, pour pouvoir moi aussi m’y installer et reproduire la même vie.

Je savais aussi que ma grand-mère avait une bonne opinion de moi. Je ne saurai pas parler d’amour, car elle n’a jamais été du genre à s’exprimer sur ses sentiments, mais je sentais que je la « satisfaisais ». Elle qui avait la critique très facile, elle s’en prenait régulièrement à tous les membres de la famille, mais je semblais y échapper.

Je prenais jusqu’ici régulièrement le temps d’aller les voir chez eux, un weekend, de les appeler, de tenter un SMS à mon grand-père (qu’il découvrait généralement 3 mois après sur son portable). Nous parlions de tout, je les écoutais se plaindre des socialistes, de l’actualité, des problèmes du village, des gens vulgaires, des mauvaises herbes dans le jardin… Des moments simples que je savourais en dégustant des pommes-de-terre sautées uniques au monde de ma grand-mère. De mon côté, je leur parlais des plateaux de télévision sur lesquels je travaillais à Paris, je répondais à leurs multiples questions sur les vedettes que je croisais sur ces émissions. C’était bien. Nous n’avions rien en commun, surtout pas nos pensées politiques ou sociétales, mais, je ne sais pas, j’aimais être avec eux quand même.

Et maintenant ?

C’est fini ?

Si je ne peux pas leur partager ce qui compte le plus dans ma vie, alors tout ça, c’est fini ? Tout ça s’arrête ?

Oui, Marie-Clémence.

Ils ne savaient rien de mon histoire d’amour, et je me sentais incapable de jouer la comédie. Alors tout ça, oui, ça s’est arrêté là. Et ça me manque, tellement.

Je ne les ai plus appelés, je ne suis plus allée leur rendre visite. Ils ne sont pas du genre à chercher le contact avec leurs petits-enfants, pas franchement expressifs, ils n’ont donc pas essayé non plus de me contacter, ça c’est presque fait naturellement.

Je ne leur disais pas pour me protéger moi, je ne leur disais pas pour protéger ma mère. Car elle n’était pas prête. Elle souffrait déjà tellement de cette situation, il était inenvisageable que ses parents l’apprennent. Qu’aurait-elle fait ? Elle était incapable de me défendre. Incapable. Si ils lui tombaient dessus, le travail serait encore plus long. Le sujet n’était même plus abordé avec elle. C’était devenu un consensus général pour toute la famille : ils ne doivent pas savoir, on joue tous le jeu.

Il fallait donc au maximum éviter toute fuite. Ma mère a un frère, et il a donc été décidé tout naturellement aussi de ne pas le prévenir ainsi que sa femme et ses enfants. On ne prend aucun risque.

Je crois qu’elle pensait au fond que cela resterait une passade pour moi, et donc qu’il n’était pas « utile » de lancer cette bombe au coeur de la famille pour rien. Je n’ai jamais insisté ou demandé à ce que la vérité se sache. Je voyais les batailles une par une. Et la première était que ma mère accepte, m’accepte. Pour les autres, on verra.

Les bonnes familles font de bons secrets.

J’étais perdue. J’étais à la fois tellement heureuse avec Aurore, dans un quotidien qui dépassait tous mes rêves. Nous étions si fusionnelles. Je ne supportais pas que cette situation avec mes parents reste bloquée. Il fallait que ma mère accepte. Il fallait qu’elle entre dans la famille.

Mais quelle arme utiliser pour enclencher une transformation ?

Mais oui !

Je l’avais sous mes yeux, la clé.

Juste là, devant moi.

Aurore.

Elle était là, ma solution.

Si j’étais tombée folle amoureuse de cette femme, alors mes parents ne pourraient que l’aimer aussi.

Il fallait qu’ils se rencontrent, quitte à forcer le destin.


La suite très vite. J’attends avec impatience vos retours ❤

MC

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7 réflexions sur “L’IMPAIR : Chapitre #10

  1. Pas facile l’annonce au grand-parents. Une génération pour qui c’est souvent inacceptable que cela arrive dans sa famille… »au pire cela arrive aux autres mais pas chez nous. »

    Du coup toujours une grande hate de savoir la suite…la fameuse rencontre !!!!
    Bon courage pour la dernière ligne drague de femme enceinte.
    Je vous embrasse

    Aimé par 1 personne

  2. Je prend enfin le temps d’écrire un petit commentaire, déjà pour vous remercier de l’honnête dont vous faites part afin de raconter votre histoire.

    Votre histoire est très semblable à une personne dans mon entourage, ce n’est pas évident dans une famille très catholique de pouvoir s’assumer sans jugement, sans faux-semblant, alors qu’une famille est censée nous aimer peut importe notre mode de vie, notre conjoint ou conjointe, ou autre…

    Je trouve cela remarquable la manière dont vous décrivez exactement ce qu’il se passe.. j’espère pouvoir lire vite la suite…

    Aimé par 1 personne

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