L’IMPAIR : Intégral

L’IMPAIR

 

Il y a eu quelques garçons, et enfin lui, le grand amour que je n’attendais pas : Aurore. On dit de certaines rencontres qu’elles bouleversent votre vie. Jamais je n’aurais imaginé que la mienne puisse être à ce point transformée. Elle m’a réveillée, bousculée, sortie de cette route toute tracée dans un environnement bourgeois et catholique. Elle a aussi transformé la relation que j’avais avec ma famille, avec la société, mes amis, mon travail, et moi-même. Je suis chrétienne, bourgeoise et mariée avec une femme.

 


CHAPITRE #1

Je m’appelle Marie-Clémence. Je suis née il y a trente ans dans une famille unie, aimante, plutôt aisée, une « bonne famille » comme on dit. Une éducation simple, chrétienne, au sein d’une fratrie de quatre enfants. Un papa, une maman. Mes parents sont issus de familles bourguignonnes, catholiques et bourgeoises. Ils se sont rencontrés jeunes, se sont mariés vite et se sont engagés dans une vie proche de celle de leurs parents, portée par leur foi.  J’ai été élevée avec une ligne directrice : l’amour. Chez nous, on est jamais méchants, on est des gentils, on ne juge pas les gens, on est jamais trop expressifs, toujours discrets, polis.

Tout était tellement tracé.

Je me souviens petite, m’installer dans la cuisine familiale avec tous les magazines de mobilier et décoration que je pouvais trouver, et passer des après-midis à programmer ma vie future. Je choisissais chaque meuble, dessinais le plan exact de l’architecture que je voulais pour ma maison, le tout pensé pour réussir une vie de famille parfaite comme je la désirais. J’annonçais d’ailleurs très vite à mes parents mon projet de vie : me marier avec un dentiste ! Argument avancé à ce moment-là : il gagne beaucoup d’argent, travaille beaucoup mais peut avoir son cabinet dans une annexe de la maison, donc être présent pour sa famille. J’imaginais un métier d’institutrice, trois enfants, deux garçons et une fille et une vie rangée, très rangée.

Je ne me suis jamais interrogée sur ma sexualité. Je pense que j’ai toujours pensé que l’on tombait amoureux d’une personne et pas d’un genre. Je n’ai fréquenté que des garçons, mais je ne me posais même pas la question de savoir ce qui m’attirait.

Après quelques amours furtifs et inintéressants d’adolescence, j’ai vécu une très jolie histoire d’amour avec un garçon, pendant 5 ans. Rencontré au lycée, je suis très vite tombée amoureuse de ce rêveur musicien d’une gentillesse et d’une douceur absolues. Je me projetais très bien avec lui dans une vie d’adulte comme je l’avais programmée. Il venait d’une famille catholique, plutôt classique, bourgeoise et me disait rêver d’une vie avec maison et enfants. Il dessinait avec moi le tableau parfait que j’avais imaginé tout en y ajoutant la musique, sa passion et son métier, comme booster d’amour.

En 2008, à 21 ans, je suis arrivée par hasard en stage dans une jeune société qui s’occupait du public des émissions de télévision. Au bout de quelques jours de stage, on m’a envoyée travailler sur un plateau télé (« L’édition spéciale » sur Canal + pour ceux qui ont connu !) en m’informant:  « Demain tu travailles avec Aurore, une blonde, tu verras, tu la retrouveras sur place. ».

Le lendemain, dans le métro en direction du boulot, j’ai remarqué une fille, blonde peroxydée aux cheveux très courts, casque audio sur les oreilles et doudoune, l’air  dur, perdue dans ses pensées et pas très souriante. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai tout de suite su que c’était avec elle que j’avais rendez-vous, alors que nous avions encore plusieurs stations de train avant d’arriver et qu’elle aurait pu être n’importe qui. Intriguée par cette fille si … masculine, j’observais de loin.

Pas de coup de foudre immédiat, non. Nous avons travaillé ensemble toute la journée mais je n’ai pas beaucoup de souvenirs, on s’est bien entendues je crois. Aurore m’a raconté plus tard qu’elle voyait en moi juste une petite stagiaire de plus à former, jeune et coincée.

Puis les semaines ont passé. Nous nous voyions souvent, entourées de nos collègues, et nous avons formé petit à petit un groupe d’amis. On sortait ensemble le soir après le travail, souvent jusque très tard. On faisait la fête, on sortait dans des restaurants, des bars… Moi qui était plutôt de nature « coincée », qui ne mettait quasiment jamais les pieds dans des restaurants, je découvrais une vie parisienne différente. Et j’ai vite pris goût à ces sorties, cet état d’ivresse, ces soirées qui n’en finissaient plus, à danser sans s’arrêter. J’étais heureuse. J’avais mes propres amis, je profitais de l’instant, je me sentais libre. Ce fut, je crois une des périodes les plus légères de ma vie. Je me lâchais enfin ! Je fréquentais des gens de tous horizons, souvent plus âgés que moi (Aurore et la plupart avaient bientôt 30 ans, j’en avais à peine 21), de toutes sexualités, toutes origines, et la vie avec eux était un ascenseur émotionnel.

Je continuais de fréquenter mes plus anciens amis, mon copain etc., mais ma vie est vite devenue comme « scindée » en deux. Petit à petit, je me suis créé deux existences.


CHAPITRE #2

J’étais toujours en couple avec mon copain, on se voyait 2-3 fois par semaine et j’en étais très heureuse, mais je vivais sans arrêt dans la projection de notre couple dans le futur. Il était une image. On était une image. On s’aimait profondément, on était aussi les meilleurs amis, les meilleurs soutiens mais on ne vibrait déjà plus. Nos deux chemins de vie commençaient petit à petit à prendre des directions différentes.

Je voyais Aurore dans mon groupe d’amis / collègues tous les jours et presque tous les soirs. Elle faisait partie de mon quotidien. Elle me faisait rire. Beaucoup. Elle racontait les histoires, elle racontait les gens avec tellement de justesse, elle observait, remarquait tout. Je la trouvais impressionnante, drôle, mystérieuse. Je crois que je ne me souviens même pas de m’être interrogée sur sa sexualité à elle. On ne parlait pas vraiment de nos vies privées. Je ne sais pas, je ne m’en souviens pas. Elle n’a jamais caché qu’elle aimait les femmes, mais je ne crois pas qu’elle en parlait. Je ne la voyais pas comme « la copine lesbienne », juste comme une personne qui faisait partie de ma vie et dont, petit à petit, je ne pouvais plus me passer. On était tellement différentes, je voyais que l’on venait de deux mondes étrangers, que nos personnalités n’avaient rien à voir. J’étais la petite bourgeoise, jeune, douce, polie, réservée, calme. Elle avait 8 ans de plus, elle était drôle, extravertie, sociable, elle aimait sortir, se bagarrer, vivre à 100 à l’heure…

Puis un matin, je me suis levée pour aller à ce stage comme tous les jours, mais en m’habillant, je m’en souviens très bien, j’ai voulu lui plaire. À elle. Juste à elle. D’un coup, j’ai commencé à penser pour elle. J’étais déjà assez féminine, mais encore très « ado », et j’ai eu soudain ce besoin d’exploser. Je n’avais rien perçu entre nous encore, mais d’un coup, je voulais qu’elle me trouve belle, très belle. Je voulais me démarquer des autres. Je ne voulais plus être sa petite collègue, je voulais qu’elle ne voit que moi. Je ne me demandais pas ce que je ressentais pour elle. Mais je savais ce que je voulais qu’elle ressente pour moi.

J’ai commencé à porter des robes tous les jours, des jupes crayon, des hauts plus féminins, sexy, des escarpins, un maquillage plus « femme »… Je faisais très attention à ses regards. Je voulais la surprendre en train de me regarder. Je voulais être sa seule obsession. C’est devenu une sorte de fil rouge pour moi. Je crois que jamais je n’avais ressenti ça.

Et je sentais que ça fonctionnait. Je ne me le disais pas clairement, mais je sais que je le savais. Elle me regardait. Et ce jeu de séduction est devenu une dépendance. On s’écrivait des messages tous les jours. Sans se dire les choses, mais ne pas se voir une journée devenait problématique. L’effet de groupe nous aidait beaucoup, car on ne se voyait que rarement toutes les deux. Chaque fois que je recevais un SMS, mon coeur (NB : j’ai d’abord écris « mon corps » – lapsus – ) se serrait. Chaque sonnerie de téléphone me rendait dingue, même si c’était juste pour parler travail. L’idée même qu’elle puisse m’écrire un message à moi, juste à moi, qu’elle fasse la démarche de chercher mon nom dans son répertoire suffisait à faire ma journée.

Un soir, nous avons fait la fête comme souvent avec des collègues dans un bar. Tout le monde était ivre. Un jeu bête et gentil s’est installé dans le groupe. Aurore devait, ainsi qu’un autre collègue, embrasser tout le monde un par un, juste un baiser sur la bouche pour rire, comme ça. Mon coeur s’est emballé, j’allais tomber dans les pommes ! Elle a fait le tour, embrassé chaque personne puis, arrivée à mon niveau, mon coeur s’est arrêté.

Je la fixais.

Je devais être rouge, ou très blanche je ne sais pas, mais le temps était suspendu.

Et alors que tout s’arrêtait autour de nous… elle a feint de ne pas me voir, elle est directement passée à la personne suivante, elle ne m’a pas embrassée.

J’étais abasourdie. Triste. Honteuse. Le coeur brisé. Elle m’ignorait, elle n’avait pas envie de moi. Pire, peut-être que je la dégoûtais au point qu’elle ne veuille pas m’embrasser même pour un jeu. J’ai vu rouge. J’étais en colère. Contre moi. Pas contre elle. Contre moi ! Comment avais-je pu croire un instant que ma parade fonctionnait ? Comment avais-je pu croire qu’une personne pouvait éprouver du désir pour moi ? Quelle idiote ! Petite bourgeoise frustrée, qui n’arrivait pas à dégager quelque chose, qui n’arrivait pas à rayonner. Je me détestais.

En fait, elle venait de passer la seconde.


CHAPITRE #3

Après cet épisode de déception et frustration intenses, j’essayais de me rebooster. J’étais totalement dépendante de cette relation (était-ce déjà une « relation » ?), et Aurore me relançait dès que je m’éloignais un peu. Si je me convainquais d’arrêter mon jeu de séduction à sens unique un matin, elle me donnait un regard dans la journée qui me suffisait à retomber dans mes travers. Je me sentais tellement belle dans son regard. Moi qui était incapable depuis l’enfance de me « déterminer » physiquement, de me « classer »,  d’évaluer si j’étais belle ou laide, ou encore lambda, un regard de sa part et j’avais l’impression d’être « visible ». Ce mot est étrange, associé à ça, mais c’était mon sentiment. Comme si j’étais presque transparente depuis toujours, et qu’elle dessinait avec ses yeux chaque millimètre de mon visage, de mes traits, de mon corps. Voilà, elle donnait du corps à mon existence.

Je ne comprenais absolument pas où elle voulait aller, et je ne savais pas plus où moi je voulais aller. J’étais en couple, amoureuse, elle était une femme, nous n’avions rien à faire ensemble, tout cela n’avait aucun sens. Mais l’instinct vous fait faire des choses insensées… ou totalement nécessaires peut-être.

En février 2009, nous étions invitées toutes les deux à l’anniversaire d’un collègue et ami très proche, Silvère. Cette soirée était fantastique. Je me sentais belle, forte et désirée. Tout le monde était ivre, dansait, chantait. Aurore et moi étions proches, elle me faisait rire, tellement rire.

Tard dans la soirée, je ne trouvais plus Aurore. Je suis entrée dans la chambre de Silvère, qui était plongée dans le noir, et je l’ai trouvée, appuyée à son bureau. J’ai cru qu’elle était triste, qu’elle s’était isolée car elle avait un problème, j’ai fermé la porte et je me suis approchée d’elle. Je n’avais aucun objectif, je ne me disais rien. Je vivais à la seconde. Et à cette seconde-là, j’étais seule, en face d’elle, dans le silence.

Elle s’est approchée de moi, très lentement, m’a serrée dans ses bras, très lentement, et a embrassé mon cou, très lentement, jusqu’à remonter petit à petit. Je frissonnais, je tremblais. Dans ce silence qui a semblé duré de longues minutes, je l’ai doucement repoussée avant qu’elle n’atteigne ma bouche.

– « Non Aurore, je ne suis pas celle qu’il te faut. Tu te trompes, ça ne peut pas être moi. »

Et je suis partie. J’ai pris mes affaires, et je suis rentrée chez moi.

Cette situation n’était-elle pas absurde ? A quoi est-ce que je jouais ?? Absurde ! Cela n’avait aucune sens, aucune logique ! Bien évidemment mon âme entière rêvait d’être avec elle, mais impossible de connecter ces sentiments à la réalité.

Je jouais à un jeu depuis des semaines et j’avais joué avec elle. Comme si je voulais juste voir si vraiment elle avait envie d’être avec moi. Je voulais juste en avoir la confirmation. Et elle me l’avait donnée à cet instant. Et comme si pour moi le jeu s’arrêtait là, j’étais partie. Cela devenait cruel.

Impossible de comprendre qu’en fait je tombais amoureuse.

Je rentrais à l’aube chez moi, et repartais tout de suite chez mes parents pour le weekend. J’étais totalement bouleversée. Obsédée à chaque seconde par son image, je me passais en boucle ces quelques instants passés dans le noir avec elle. Le ventre déchiré par l’envie furieuse d’avoir un signe de sa part. Savoir où elle est, comment elle va, ce qu’elle ressent. Je pensais qu’elle devait m’en vouloir terriblement, se sentir humiliée par ce rejet, alors que j’avais ma part de responsabilité.

Alors que je me noyais dans ce flot de pensées dans le train, je reçus un SMS. Mon coeur s’arrêta. C’est elle. Elle ne me déteste pas.

« Je n’aime pas te savoir loin de moi. »

Mon Dieu, moi non plus je ne supportais pas.

Le weekend passa. Je me tordais le ventre à penser à elle. Rentrée à Paris, je cherchais à la recontacter. Je voulais lui parler. Mais elle faisait la morte. Elle disparut. Elle ne répondait pas à mes messages, mes appels en boucle, elle avait même supprimé son profil Facebook. Impossible de la contacter. Personne n’avait de nouvelles depuis 3 jours. Et je me rendais malade. Malade. Malade. Tout partait en vrille. Nous étions jusqu’ici sur des non-dits, c’était un jeu. Mais c’était terminé.

Au bout de cette interminable attente, un soir, alors que j’étais couchée, à me demander pourquoi elle me rejetait, je reçu enfin une réponse. Elle me proposait de la retrouver dans un café, à Gare du Nord. Il était près de minuit, j’étais au lit. En quelques minutes, je me suis douchée, habillée comme jamais, maquillée et je partais à l’autre bout de Paris la retrouver.

C’était un soir de match de rugby, et Aurore était à une table, dans un bar, avec une bière, à regarder ce match sur un écran, seule. Je me suis assise en face d’elle, le cœur sur le point d’exploser. Nous nous sommes regardées longuement sans rien dire.

– « Qu’est-ce que tu veux ? » me demande-t-elle.

– « Que tu m’embrasses. »

Elle rit.

– « T’embrasser ?»

– « Oui. Juste un baiser. »

– « Un seul ? »

– « Oui. Je veux juste que tu m’embrasses, une fois. »

– « Tu sais, baby girl, moi, on ne m’embrasse pas une seule fois. Si je t’embrasse maintenant, je t’embrasserai toujours. »

Mon Dieu, j’implosais. Et je ne comprenais pas. C’est incroyable, mais je ne comprenais pas. Je trouvais cela absurde qu’elle me refuse un baiser, elle qui avait cherché à m’embrasser quelques jours avant. J’étais, à cet instant, persuadée qu’un seul baiser suffirait à calmer ce mal de ventre et ce désir. Qu’il fallait aller au bout de ça pour que tout reprenne son cours normal. J’avais 20 ans, j’étais naïve et je ne comprenais pas ce qu’elle venait de me dire, qui était pourtant essentiel.  Elle était en fait en train de construire des bases solides à notre histoire.


CHAPITRE #4

L’équilibre était totalement inversé.

Aurore m’avait couru après pendant des mois, j’avais joué de mes charmes, je l’avais poussée à bout, et je l’avais rejetée. Et maintenant, j’étais là, à espérer un signe d’elle et elle me laissait.

Mais pas tout à fait. Nous n’abordions désormais plus ce sujet-là, mais nous passions nos journées et nos nuits ensemble. Nous trouvions chaque jour un prétexte pour continuer de se voir après le travail, et le plus souvent, elle finissait par dormir chez moi. Il ne se passait absolument rien. Nous étions juste inséparables. Soudées. Chaque heure passée séparées l’une de l’autre devenait problématique. Sans se dire les choses encore une fois, nous cherchions sans arrêt des solutions pour être toutes les deux.

Nous dormions chez moi, dans le même lit, sans s’embrasser, sans se prendre dans les bras, sans être en couple, mais notre relation dépassait tout ça. Chaque seconde était un délice. Une relation extrêmement fusionnelle, mêlant amitié et amour. Je vivais tellement dans un monde parallèle que je ne réalisais même pas que j’étais, en réalité, déjà infidèle. Car oui, j’étais toujours en couple. Et plutôt heureuse, même si nous nous essoufflions un peu. Pas de disputes, pas de soupirs, il ne m’énervait pas, il était fidèle à lui même, tout était presque normal finalement. 

J’avais deux vies.

D’un côté, je restais persuadée que ce garçon que je connaissais depuis le lycée était l’homme de ma vie. Il ne me venait même pas à l’esprit qu’une autre voie soit possible, que je pouvais ne pas finir mes jours avec lui. Il n’y avait pas de plan B. Un seul plan: lui. Nous passions encore du temps ensemble, mais nous ne cherchions plus, je crois à en passer plus, à se dégager du temps l’un et l’autre.

De l’autre côté, comme un dédoublement de ma personnalité, je vivais ces instants avec Aurore et je faisais tout pour les prolonger. Elle me fascinait. Je la trouvais tellement énigmatique, je ne parvenais pas à lire qui elle était. Mais j’avais confiance. J’étais prête à m’abandonner totalement à elle, sans pour autant savoir qui elle était. 

Moi qui étais si sage, moi qui me couchais si tôt, avec un rythme très « enfant » encore, moi qui ne prenais aucun risque, qui ne me laissais jusque là jamais avoir par l’imprévu, je ne voyais d’un coup aucun inconvénient à ressortir de chez moi à 1h du matin pour aller la retrouver à l’autre bout de la capitale et errer ensemble dans les rues toute la nuit. Lorsque je repense à cette période, je suis fascinée et effrayée. En effet, j’avais une double vie, et je ne prenais aucun recule. J’ai mené ces deux vies sans me poser la question de la finalité. Sans me demander où j’allais. Ni qui j’allais pouvoir faire souffrir. Je ne pensais pas au cœur d’Aurore, ni à celui de mon copain. J’obéissais à mon instinct, et le monde n’existait pas.

Les semaines s’écoulaient, le temps passa. Ma relation avec Aurore devenait de plus en plus forte. Les gens disaient « Aurore et Marie-Clémence », nous ne formions qu’une(s). Et je continuais de mener ces deux vies. Une à deux fois par semaine, je retrouvais mon copain, et nous passions la nuit ensemble. Il m’accompagnait à mes réunions de famille, j’allais aux siennes, nous étions bien. Et chaque seconde du reste de ma vie était consacrée à aimer Aurore.

Et je n’avais toujours pas mon baiser.

Je lui réclamais, souvent. Elle me le refusait, toujours.

Je lui demandais pourquoi, je l’implorais, mais elle refusait. Un soir, alors que nous sortions d’un concert avec des amis, nous marchions dans la rue, derrière le groupe. Seules, je la fixais et lui demandais, pour la 100ème fois, de m’embrasser.

Elle me répondit :  « Non, pas ce soir, ce n’est pas le bon moment. »

« Il n’y a pas de bon moment ! », lui répliquais-je.

Elle me dit : « Le jour où on s’embrassera, on s’en souviendra, cet instant sera exceptionnel. Ca ne peut pas être ici, bêtement, dans la rue. »

Comme à chaque fois, ce soir-là, nous sommes rentrées chez moi, et nous avons passé la nuit à parler de tout, se regarder sans se toucher. Elle devait prendre un train à l’aube le lendemain.

Elle se leva pour partir. J’étais allongée, somnolente. Elle se pencha vers moi, me fixa et m’embrassa.


CHAPITRE #5

Je compris cette attente. Aurore nous offrait  en fait quelque chose de solide. Et moi, j’avais donc officiellement basculé, j’étais infidèle.

Aussi fou que cela puisse paraître, et moi qui n’ai aucune tolérance l’infidélité dans le couple, je ne le percevais pas comme ça. Je ne me sentais pas concernée. Mon copain et moi nous éloignions de plus en plus l’un de l’autre. Cela ne venait pas que de moi, c’était même l’inverse. Il rêvait de quitter Paris et de vivre sa vie de musicien à Londres. De voyager, de rencontrer d’autres gens, de développer son talent. Et moi j’étais bien à Paris, je ne voulais pas partir, je voulais m’installer dans un vrai appartement, travailler, fonder une famille. Parfois même, il me sous entendait une vie l’un sans l’autre. Sans le formuler clairement, mais il me disait que peut-être que l’on s’empêchait d’être « libres », que nous n’étions plus si bénéfiques que ça l’un pour l’autre. Et moi je résistais. Il m’ouvrait la porte et je ne voulais pas quitter cette sécurité que j’avais avec lui. Je ne voulais pas prendre de risque, je crois. Alors je le retenais et je lui rappelais que nous étions faits l’un pour l’autre. Jamais on ne s’engueulait, on ne se faisait pas de reproches, on avait énormément de respect l’un pour l’autre (étrangement vu ma situation).

Personne ne se doutait une seule seconde que Marie-Clémence, la gentille, sage, ennuyeuse Marie-Clémence, menait une double vie avec une femme. Même mes meilleurs amis à qui je pouvais tout confier, ça, je ne pouvais pas leur dire. Je ne voulais pas leur dire. Je n’envisageais même pas de leur dire. Car c’était trop intime. Ce n’était pas quelque chose que je voulais partager.

J’aimais cette relation si exceptionnelle et inexplicable et je ne voulais pas la partager. Surtout pas avec des mots. Avec le recul, je pense que je fuyais l’idée de devoir verbaliser ce que je vivais, de devoir expliquer. Car cela aurait nécessité de prendre du recul. Et sûrement alors de réaliser l’absurdité de la situation, voire de prendre des décisions. Une seule de mes amies entra dans la confidence, un peu par hasard, au bout de plusieurs mois. Je me suis confiée un peu à elle, mais je reconnais que je la fuyais surtout beaucoup malgré sa bienveillance, de peur que ses questions ne me forcent à prendre conscience du mur vers lequel je fonçais.

Mon copain ne se doutait de rien. Je lui parlais d’Aurore, beaucoup, mais comme d’une amie. Ils se sont même croisés un jour dans une soirée. Là encore, situation improbable, dangereuse pour tous. Je ne sais pas pourquoi, mais je cherchais bêtement à provoquer ces rencontres. Il n’était pas plus curieux que ça de rencontrer ma « nouvelle copine de travail » avec qui je passais tout mon temps, et Aurore non plus évidemment. Ils se sont donc croisés une fois, au Glazart, un club parisien, où il mixait. Ils ont discuté pendant un moment et, comme m’a dit Aurore après, ils auraient pu devenir copains…

De l’autre côté, nous avions, avec Aurore, un groupe d’amis soudés, tous de la même société pour laquelle on travaillait. Ils nous voyaient passer notre temps ensemble, mais rien n’était officiel. Nous avions droit chaque jour à des questions, des soupçons. On transpirait l’amour. On se dévorait des yeux, ça se voyait bien entendu. Mais on niait, en bloc, sans jamais lâcher. Cela rendait parfois tout le monde dingue. Aurore me faisait livrer des bouquets de fleurs au bureau, des énormes bouquets, livrés en plein milieu de ma journée de travail, devant tout le monde. Je rougissais, je ne savais pas quoi dire. Tout le monde croyait que j’avais un admirateur secret, peut-être une personne qui venait assister aux émissions de télévision que l’on gérait à l’agence. C’était fou ! J’arrivais un matin, j’avais 3 bouquets sur mon bureau, le lendemain, une boîte avec un petit bijou. Mes collègues me harcelaient de questions, je faisais l’idiote.

Cela faisait rire Aurore, moi j’étais gênée et en même temps bien évidemment séduite. Jamais on ne m’avait couverte autant d’attention.

Je continuais de suivre en parallèle de mon travail des études à la fac à Paris. Je me sentais très seule là-bas à l’époque. J’avais deux ou trois amies, mais je ne parlais quasiment à personne. Parce que dès que je suis en situation de vie de groupe, une classe par exemple, je perds mes moyens, je ne parle pas, je suis froide, rigide, je me déteste, je reste dans mon coin. Je n’arrivais donc clairement pas à m’intégrer encore une fois, parmi ces gens branchés, très cultivés, extravertis. Je devais renvoyer l’image d’une petite bourgeoise coincée et ennuyeuse. Un jour, nous avons dû partir avec toute la promo à Berlin pour un séjour découverte. Aurore m’avait manquée terriblement. Notre voyage se faisait en avion, et notre vol retour arrivait de mémoire très tard. Je revois cette image parfaitement. Nous arrivions avec toute ma classe dans le terminal, depuis un étage. Et là, je vis Aurore, en bas des escalators, tenant une petite cordelette, et au bout, plein de ballons gonflés à l’hélium. Mon coeur explosait. Imaginez-la, elle avait traversé Paris, pris le métro, puis le RER avec tous ces ballons, à peut-être 23h, pour venir jusqu’à l’aéroport me chercher et se retrouver face à tous mes camarades de promo. Je ne ressentais aucune gêne, je ne voyais qu’elle et j’irradiais de fierté de l’avoir dans ma vie. Elle me faisait deux cadeaux ce soir-là sans le savoir : la surprise d’être venue me chercher, mais aussi de me donner confiance en moi face aux autres.

Le temps passait.

Si 99% du temps je ne m’interrogeais pas sur ma situation amoureuse et cette « double vie », parfois, ça se mettait à tourner dans ma tête, je me disais qu’il était temps de « choisir » entre elle et lui. Comme toute personne complètement perdue dans ces moments-là, je me fiais à des signes. J’implorais le ciel de me donner une réponse claire et une directive à choisir. Il m’envoya un matin un message radical.

Mon copain ne venait jamais chez moi, ou très très rarement, et nous passions de moins en moins de temps ensemble. Il était aspiré par sa musique, ses amis, il vivait la nuit et moi le jour. Il n’avait plus d’attention envers moi, nous étions devenus plus amis qu’amoureux.

Un matin, Aurore quitta mon appartement très tôt pour aller travailler. Je restais couchée, les yeux rivés sur le plafond, à demander à Dieu de m’aider, de m’envoyer un signe, maintenant.

« Aidez-moi. Aidez-moi. Aidez-moi. Eclairez-moi. Qu’est-ce que je dois faire ? J’ai besoin d’un signe, maintenant, tout de suite. »

J’étais seule depuis quelques minutes, dans le silence, à prier. Soudain, on frappa à ma porte. Interrompue dans mes pensées, j’étais sûre à 1000% que c’était Aurore qui avait oublié quelque chose. Je me suis levée, j’ai ouvert. C’était mon copain, un sac de croissants à la main.

Message reçu.


CHAPITRE #6

Je me retrouvais donc face à lui, face à ce « message », ce signe.

Ma tête bouillonnait.

Message reçu. Message reçu. OK. C’est ça. Je dois arrêter avec Aurore et reprendre ma vie. OK. Je vais faire ça. Non je ne peux pas. C’est impossible. Je n’y arriverai pas.

Mon coeur se serrait, j’avais du mal à respirer. Je hurlais à l’intérieur. L’idée même de ne plus l’avoir dans ma vie me faisait suffoquer.

Je ne peux pas. Non. S’il vous plaît. Aidez-moi. Non. Non. Non.

Pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression qu’on déchirait littéralement mon corps en deux. Une partie de moi restait là, immobile, dans ce confort, ce cocon de naissance, face à ce garçon. Une autre partie se révélait guerrière. Je voulais me battre. Me battre contre ce signe, contre cette consigne qui me disait de rester à ma place.

Les mois étaient passés, je ne les avais pas comptés. Pendant tout ce temps, jamais, pas une seule fois, Aurore ne m’a demandé de quitter mon copain. Jamais elle n’a abordé ce sujet, jamais elle n’a jugé mon couple ou mon comportement. Je crois que cela me perturbait et en même temps me donnait une grande liberté.

Une seule fois, elle m’a envoyé une petite phrase piquante qui m’a remise à ma place. Je lui avais fait, dans une soirée, une remarque de pure jalousie car je la trouvais trop proche d’une de ses amies. Elle m’avait répondu : « Mais si tu es en couple, ça veut dire que je suis célibataire, non ? ». Touchée.

Ce n’était pas allé plus loin, mais j’avais compris le message. Je ne pouvais rien exiger d’elle si moi-même je lui infligeais ma double vie.

J’étais paralysée. Ma vie était paralysée, et je laissais encore une fois le temps passer. Jusqu’au choc frontal.

Nous avions à l’époque un ami, Silvère. Nous formions avec lui un trio inséparable. Nous passions nos journées ensemble, nos soirées aussi. J’aimais passer mon temps libre avec ces deux là, ils me faisaient rire, tellement rire ! Silvère était une sorte de bombe émotionnelle. Il passait d’états euphoriques à des moments de grande tristesse en quelques secondes. J’aimais son intensité, j’aimais notre intensité à tous les trois. Nous partagions tout. Ou presque.

Silvère nous voyait dormir ensemble, nous voyait très proches avec Aurore, et nous interrogeait souvent. Il ne nous aurait jamais jugées, il était juste amusé, heureux de nous voir si fusionnelles et nous taquinait sur ce sujet sans arrêt. Mais on niait aussi. Il aurait pourtant été le premier heureux pour nous, mais nous ne pouvions pas lui dire. Silvère était d’une personnalité intense, et dérapait souvent dans l’alcool. Il perdait alors le contrôle, et nous avions peur qu’un jour, complètement ivre, il fasse une « gaffe » en public, ou même devant notre patron qui était son grand frère.

Alors il nous relançait souvent, et nous niions toujours. A contre coeur, car si on ne pensait pas au fait que nous cachions quelque chose aux autres, autant avec lui, c’était parfois difficile de lui mentir. Même si je pense qu’il savait, évidemment.

Silvère était malheureux sur terre. Il souffrait et nous étions impuissantes. Ses ascenseurs émotionnels devenaient de plus en plus vertigineux, et la moindre contrariété se transformait en un drame qu’il épongeait dans l’alcool et plus. Il nous appelait souvent en menaçant de mettre fin à ses jours. Nous répondions toujours, et à chaque fois nous débarquions chez lui pour le soutenir. Nous formions réellement un trio, et nous l’aimions profondément. A chaque « crise », il appelait, on répondait. 

Le 29 janvier 2010, Silvère ne nous a pas appelées. Il est mort. A bout de souffle, il a décidé de partir. 

Ce drame a été l’un des plus violent de ma vie. Il ne s’agit même plus de prendre une claque, là, c’était un boulet de canon que je prenais en pleine face. J’avais 22 ans, et je perdais un de mes meilleurs amis dans des circonstances violentes. Aurore et moi nous sentions amputées. Choquées. Terrifiées. Notre équilibre à trois n’était plus.

J’étais heurtée de plein fouet à quelque chose de plus fort que tout : la mort. Un stop net. Un souffle coupé. Le silence. L’absence. Le manque.

La mort avait déjà souvent visité ma vie. J’avais perdu plusieurs membres de ma famille, mais le suicide est un acte délibéré d’une grande violence, et malgré les « alertes » de Silvère, on ne se prépare jamais bien sûr à perdre un ami.

J’apprenais que non, le bonheur, l’amour et la sécurité ne sont pas des choses avec lesquelles ont naît et qui ne nous quittent pas. J’étais née dans un cocon familial sécurisant, aimant, avec des facilités, et je jouais la diva dans cette double histoire d’amour depuis plusieurs mois. Comme si tout cela ne pouvait pas mal se finir. Mais que je le veuille ou non, la vie était plus forte que moi et allait me surprendre encore.

Maintenant, il nous voit, il sait pour nous, et je sais qu’il est présent dans notre histoire.

A partir de ce jour-là, être séparée d’Aurore, même quelques heures, devenait insupportable. Invivable. C’était déjà le cas avant, mais nous passions à un stade au dessus. Je ne voulais plus voir mon copain. J’étais bouleversée, triste, en deuil, et je ne voulais pas pleurer dans ses bras, je ne voulais pas de son réconfort. Je ne voulais qu’Aurore, qui comprenait ma douleur. Je réalisais que ma vie pouvait s’arrêter d’une seconde à l’autre. J’étais terrifiée à l’idée que la mort puisse nous séparer.

Quelques jours après son décès, nous étions, avec Aurore, à une soirée, avec des collègues. Seules dans une pièce, nous eûmes cette discussion que nous évitions depuis un an. Pour la première fois, nous parlions de nous comme un couple, nous envisagions le regard des gens.

Aurore me dit : « Etre avec une femme, ce n’est pas facile. Ce ne sera pas accepté par les gens, par ta famille, ce seront des épreuves et des épreuves. Il faut être prête à affronter ça. Il n’y aura presque personne d’heureux pour nous. »

Je sentais qu’au delà de ce deuil que nous vivions, il y avait quelque chose de plus grand qui changeait. Un cycle se terminait. Rien ne pouvait plus être comme avant.

Une « donnée » fit tout basculer. Silvère vivait une histoire avec un garçon depuis quelques mois. Nous le connaissions assez peu, mais il nous avait raconté une chose qui a été déterminante pour moi : l’entourage de ce garçon ne savait pas qu’il était homosexuel. Il ne voulait pas le dire. Il n’était pas prêt. Lorsque Silvère est mort, j’ai pensé à lui. Il vivait la perte de son « amoureux » et ne pouvait pas en parler avec son entourage. Il a « refusé » notre soutien, et a dû vivre ce deuil seul. 

Je me suis dit une chose simple. Si demain, je meurs, personne ne saura. Personne ne saura qui était mon grand amour. Personne ne saura que je ne vivais que pour elle. Personne ne saura qui j’étais. 

STOP.

 

On arrête tout.

On arrête les mensonges.

On arrête les secrets.

On arrête de jouer.

On se lève, et on affronte.

On se lève, et on décide.

On se lève, et on agit.

On se lève.

Et on saute dans le vide.

Je me suis levée, j’ai pris mon téléphone. J’ai appelé mon copain. Je lui ai dit que je n’étais plus amoureuse. Que j’aimais toujours autant ce qu’il était, mais que je ne vibrais plus, que c’était terminé.

C’était réciproque. Nous étions délivrés. Nous avons mis fin à notre histoire de 5 ans au téléphone, simplement, mais avec une grande bienveillance. Je ne lui ai pas parlé d’Aurore car, et c’est la vérité, je n’y ai même pas pensé. Je ne l’ai pas quitté pour Aurore, je l’ai quitté car je ne l’aimais plus, je l’ai quitté pour moi. Pour ma vie.

J’ai raccroché. J’étais dans la chambre d’Aurore, seule, elle était à la cuisine, elle ne savait rien de mon choix, je ne l’en avais pas avertie avant, je ne lui en avais pas du tout parlé, elle ne savait pas tout ce chemin dans ma tête depuis 10 jours après la mort de Silvère.

J’ai appelé une de mes meilleures amies à qui je n’avais rien raconté jusqu’ici. Je lui ai tout dit au téléphone d’une traite et, après de longues minutes qui furent nécessaires pour qu’elle réalise que la petite MC avait une double vie avec une femme depuis un an, je lui ai demandé si je faisais le bon choix, elle qui me connaissait si bien. Elle m’a répondu : « MC, tu n’as pas besoin de moi visiblement pour prendre des décisions. Tu as déjà fait ton choix, vas-y. »

Je suis allée dans la cuisine, j’ai regardé Aurore et je lui ai dit : « Je l’ai quitté. »

Nous sommes restées silencieuses. 


CHAPITRE #7

Ça y est, je l’avais quitté. Ça y est, nous étions ensemble, abasourdies.

Quelques secondes sont passées qui m’ont semblé durer une éternité. Quelques secondes où nous avons eu peur toutes les deux. Moi, j’avais le sentiment d’être en pleine chute, comme si je venais de basculer d’un pont, un élastique fragile accroché à mon pied, en priant pour ne pas m’écraser violemment sur le sol. Un saut dans le vide. Voici donc ce que je venais de faire pour la première fois de ma vie. Voici donc ce que c’était que de se sentir libre, vivante, de sortir de cette autoroute que j’avais empruntée il y a plusieurs années.

Pas une seule fois depuis notre rencontre, pas une seule fois, elle ne m’avait demandé, sous entendu ou dirigé vers une rupture. Elle ne m’a jamais posé d’ultimatum, elle n’a rien exigé. Elle m’a laissé faire ce chemin. Elle a été d’une patience hors norme. Et ça a payé. Elle a fait ce choix qui a été très difficile, elle a pris un risque énorme en attendant patiemment comme ça. Car j’aurai pu ne jamais quitter mon copain et, comme cela arrive souvent, finir par lui briser le cœur. Mais non, elle savait au fond d’elle qu’elle faisait le bon choix, et qu’elle devait attendre. Elle avait obtenu une garantie précieuse en faisant cela. Il n’y avait aucune chance que je fasse demi tour et que je retourne avec ce garçon. J’étais profondément triste de cette séparation, que je vivais comme un échec, car j’avais aimé donner cette image de couple parfait, la Marie-Clémence qui a une relation stable destinée à durer toute la vie. Mais à la fois, je ne regrettais absolument rien. Je savais qu’il me manquerait, je venais de passer 5 années avec lui où j’avais été heureuse, et j’aimais ce garçon. 

Depuis ce jour, pas une seule fois, pas une seule seconde je n’ai regretté ce choix. Pas un instant je me suis dit que je pourrais donner une « autre chance » à ce couple avec lui. Et pourtant je pense souvent à lui avec un profond respect, je n’ai jamais eu d’amertume, de désir, de colère, de nostalgie…  ou tout autre sentiment que j’ai pu observer lors de séparations dans mon entourage. Et je suis sûre qu’il est bien plus heureux aujourd’hui avec une autre femme qui a dû lui ouvrir d’autres perspectives.

Mais il y avait au delà de tout ça une absolue nécessité de vivre.

Aurore venait de me réveiller, de remuer ma vie, et je voulais la passer avec elle, il ne pouvait plus en être autrement.

Une nouvelle vie démarrait pour nous.

J’étais officiellement en couple avec une femme. Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette information ne comptait absolument pas pour moi. Ce qui était fou dans ma tête, c’était de me dire que j’avais quitté mon copain et que j’avais rencontré quelqu’un d’autre. C’est tout. Le fait qu’elle soit une femme, je n’y pensais pas, et c’est, je pense, ce qui a aussi été ma force pour la suite.

Dans cette bascule immense, ce tournant radical, je passais de l’envie de nous cacher du monde extérieur à l’envie de crier à l’univers mon amour pour elle. Tout s’est enchaîné très vite. Dès que nous voyions des amis, nous leur annoncions que nous étions ensemble. Notre entourage proche, nos collègues / amis n’étaient pas surpris. Ils s’en doutaient et étaient plutôt ravis que nous leur annoncions enfin clairement. Ils étaient juste heureux pour nous, heureux qu’on leur donne enfin raison après des mois de questions sans réponses… et épatés par Aurore de m’avoir détournée du « droit chemin » !

Pour mes amis de longue date, ce fut plus long. Parce que mes copines n’étaient pas vraiment préparées à cela. Elles ne me voyaient pas au quotidien avec Aurore depuis des mois, et me connaissaient en couple depuis le lycée, installée. Elles étaient à la fois surprises et amusées je crois de me savoir en couple avec une femme.

J’ai eu la chance globalement de bénéficier de beaucoup de bienveillance de mon entourage quotidien, de nos amis. Je vivais tout cela comme une libération. Et mon amour pour Aurore ne faisait que grandir. Mais il a fallu calmer mes ardeurs assez vite, car j’allais me heurter au regard des gens dans la rue.

Je ne voyais aucun obstacle à nous « montrer » dans les lieux publics. Je ne me posais même pas la question. J’aimais Aurore, nous démarrions notre histoire, alors oui, j’avais envie de lui tenir la main, de me blottir dans ses bras, de l’embrasser etc. C’était pour moi tout à fait naturel. Mais je découvris à ce moment là une facette d’elle que je ne connaissais pas.

Elle repoussait toujours mes « élans » d’amour en public. Elle ne voulait pas me tenir la main. Pas m’embrasser. Nous qui étions dans notre « vie d’avant » extrêmement fusionnelles, tout à coup, elle marquait une rupture forte entre les moments « intimes » et les moments « publics ». Et je ne comprenais pas. Elle me disait qu’elle était mal à l’aise, qu’elle sentait le regard des gens, qu’elle avait peur qu’on nous interpelle.

C’est fou quand on y pense. Aurore s’était toujours affirmée comme homosexuelle, et c’était moi, la petite bourgeoise hétérosexuelle, qui l’incitait à se libérer en public. Le regard des gens ? Je m’en foutais royalement. J’étais tellement fière d’être à ses côtés, tellement fière de nous, que je voulais le montrer au monde. Oui, les gens nous regardaient et nous regardent toujours, et alors ?

Aurore était beaucoup moins à l’aise avec ça. Les regards extérieurs la gênaient. Elle essayait aussi je pense de me protéger, pour que je ne prenne pas de remarque en public qui pourrait me faire regretter d’être avec elle.

Je me souviens parfaitement de la première fois que j’ai pris l’homophobie en pleine face.

Nous étions à un arrêt de bus, un matin, en banlieue. A quelques mètres de nous, une femme est arrivée avec deux enfants de peut-être 7 et 4 ans. Aurore et moi étions en train de parler, tranquillement, jusqu’à ce que la prenne dans mes bras quelques secondes. Nous avons tout de suite senti le regard de cette femme sur nous, qui a pris la main de ses deux garçons et leur a dit, en nous fixant : « Ne regardez pas ça, les enfants, c’est dégueulasse, c’est le diable. » Son regard était tellement méprisant.

Nous n’avons rien répondu, et franchement, cela ne m’a pas touchée. Je ne me sentais pas blessée. Le seul sentiment que j’ai eu, c’est beaucoup de peine pour ses deux enfants, qui nous regardaient, et qui ne comprenaient pas. J’ai eu de la peine pour eux, car je me suis dit que leur mère les condamnait déjà à ne jamais pouvoir être eux-mêmes. Si l’un d’entre eux est aujourd’hui homosexuel, il vivra avec cette image diabolique qu’elle y a associée. Alors j’ai juste souri à ces deux petits. Et ça ne m’a pas déstabilisée une seconde.

C’était donc ma première « expérience homophobe », et je me sentais prête à affronter les autres. Des remarques dans la rue, on en a essuyé, des hommes qui crient de loin « Hey, les gouines ! », ou encore « Vous avez besoin d’un mec peut-être ? » on en a entendu. Mais que dire ? Ce n’est qu’un besoin d’afficher une virilité débordante, un besoin qu’ont certains hommes de se sentir indispensables à l’épanouissement des femmes. Idem, ça ne me touche pas, j’ai un peu de pitié pour eux à qui on a appris dès le plus jeune âge qu’ils sont des rois.

Cette homophobie ordinaire n’était rien à côté de la grande bataille que j’allais devoir mener : l’annoncer à ma famille.


CHAPITRE #8

Chaque étape de ma relation avec Aurore était tellement intuitive, tellement imprévisible, que j’en avais oublié qu’il allait falloir l’annoncer à mes parents, à ma famille. Je ne sais pas pourquoi, je crois que je ne m’étais pas interrogée sur cette étape. Comme s’il n’allait pas y avoir d’étape justement. J’avais plus peur de leur annoncer ma séparation avec mon copain, que de leur annoncer ma relation avec Aurore. J’ai donc commencé par passer le mot sur ma rupture. Et alors que je pensais que tout le monde tomberai des nues et que je les décevrai d’avoir échoué dans cette relation, j’ai senti au contraire un certain soulagement. Non pas qu’ils ne l’aimaient pas, au contraire, il avait une vraie place dans la famille, mais plutôt comme si tout le monde, sauf moi, savait depuis longtemps que nous n’allions pas terminer nos jours ensemble. Comme si tout le monde savait qu’il ne me correspondait peut-être pas vraiment, que nos chemins se séparaient. Je crois que c’est le cas de beaucoup de gens dans une rupture, la famille ou l’entourage proche révèle souvent avoir pré-senti les choses, mais n’osait pas s’en mêler. J’ai donc été assez surprise par la « facilité » d’acceptation, alors que cela me stressait beaucoup. Comme si je voulais ignorer le plus difficile à dire.

Comme à aucun moment je ne me considérai comme homosexuelle, je n’avais pas l’impression de devoir faire un « coming-out », car ça n’en était pas un. Mais les semaines et les mois passaient, et je me sentais frustrée de ne pas parler d’Aurore à ma famille. Car ils sont très importants pour moi, et que, comme tout le monde, lorsque je suis heureuse, j’ai envie de le partager. Cela devenait difficile de dire « J’ai fait ça », « J’ai vécu telle ou telle expérience », alors que j’avais envie de dire « On ». Et je l’aimais tellement, j’avais envie de parler d’elle, de leur raconter cette personne exceptionnelle qui avait bouleversé ma vie.

Je suis très liée à mes parents. Ils ont toujours été très présents dans ma vie, nous sommes une famille de quatre enfants, avec une éducation chrétienne classique.

Ma mère est une fille de bonne famille, mère au foyer qui a consacré sa vie à ses enfants et son mari. Elle a elle même un rapport complexe avec ses propres parents : élevée dans une éducation stricte, elle les vouvoie et ne reçoit pas de coup de fil pour son anniversaire, mais elle a un respect pour eux qui est immense, et ils ont une autorité forte sur elle depuis toujours. Mon père, lui, est le petit dernier de sept enfants, une « bonne famille  » aussi comme ils disent.

La place que l’on occupe dans une famille est déterminante pour notre vie, à mon sens. La structure familiale dans laquelle on grandit définit beaucoup de choses, et nous donne les armes (ou non) pour affronter les obstacles. Pour ma part, nous sommes donc quatre enfants, mais mes parents ont perdu un bébé avant moi. Il y a donc mon grand-frère, puis cet autre grand-frère que je n’ai pas connu, ensuite moi, et enfin deux petites soeurs. J’ai nourri pendant près de 15 ans une obsession pour ce frère disparu à quelques mois. Dès mon enfance, j’avais avec moi, où que j’aille, son faire-part de décès, avec sa photo, dans mes affaires. J’allais à l’école avec, il était dans mon agenda, tout le temps. J’avais besoin de le regarder, de regarder cette photo en noir et blanc de ce bébé et de me « connecter » à lui. Je rêvais très souvent de lui, et je pensais sans cesse à la douleur de mes parents. Nous n’évoquions que rarement ce frère, mais je ressentais une peine continue et immense de l’avoir perdu, moi qui ne l’avais pas connu. Je voulais consoler mes parents, je voulais le faire revivre, je voulais qu’ils ne regrettent pas que moi j’ai survécu, et lui non.

Les enfants sont très égo-centrés, c’est un fait connu. Et bien j’ai voulu tout porter. L’idée que mes parents puissent être contrariés par quelque chose, quoi que ce soit, me révoltait. Lorsque mon père a perdu sa mère, ma grand-mère, et que je l’ai vu pleurer, qu’il a pleuré dans mes bras de petite fille de dix ans, j’ai ressenti une émotion tellement forte, une douleur qui compressait ma poitrine, que je n’arrivais plus à respirer. Je ne voulais pas qu’il ou elle souffre, jamais, et donc aussi, que jamais ils ne soient déçus par moi. Je devais être à la hauteur.

J’ai donc longtemps aimé jouer à la « petite fille modèle » à la maison : ménage, rangement, devoirs, je voulais que mes parents soient satisfaits, surtout ma mère. J’avais aussi besoin d’apporter un maximum de vie à cette maison. Tout le monde est de nature plutôt réservée chez nous. Nous ne sommes pas une famille « bruyante », extravertie. Des gens simples, bien élevés. Moi, j’avais besoin qu’il se passe des choses, tout le temps. Je ne supportais pas le silence. Les repas à six dans le calme, ça ne me plaisait pas. J’étais donc à l’école une fille très réservée, plutôt timide, et à la maison, j’avais un débit de parole assez important, au point de les rendre fous parfois. Besoin qu’il y ai de la vie, besoin de sortir de cet état de deuil permanent que je ressentais dans l’atmosphère. En réalité, tout le monde allait bien. C’était moi qui ne sortait pas de ce deuil.

Je ne cachais rien à mes parents. Même si je savais que je faisais souvent des choix qu’ils pourraient ne pas apprécier, au lieu de les garder pour moi, j’avais toujours besoin d’aller leur parler et de les convaincre que mes décisions étaient les bonnes. Quand mes frères et soeurs gardaient bien pour eux ce qui concernait leur intimité, moi il fallait que j’aille leur parler de ma sexualité par exemple. Evidemment, cela menait à des engueulades infinies où je criais à l’injustice, et où je m’efforçais à 17 ans de les convaincre que j’étais une adulte responsable. C’était donc devenu presque absurde. Je voulais qu’ils soient fiers de moi, qu’ils aiment tous mes choix, et à la fois j’en faisais sans arrêt qui ne leur allaient pas.

Ecrire tout cela est important, car ça a défini une grande partie de mon identité. Ce que je faisais à la maison, je l’ai reproduit en société. Besoin de plaire, d’être parfaite, de ne jamais décevoir quelqu’un. L’idée même de ne pas être appréciée, même par une personne qui ne me connaît pas, ça me rend malade, et je me remets en question. J’ai mis des années à comprendre. Je suis encore beaucoup comme ça, mais je m’arrange avec le temps. Si j’ai fait le deuil de ce petit garçon qui habitait mes pensées, si je l’ai laissé partir, il a fallu que j’accepte que j’avais autant ma place que lui sur terre. Que bien sûr, jamais il ne décevrait mes parents, puisqu’il n’est plus là, qu’il aurait toujours une place particulière dans leur coeur, mais que ma place existe aussi, à part entière. Un travail quotidien dans ma petite tête…

Et me voilà, à 23 ans, avec une annonce qui allait bouleverser plus que je ne le pensais mon rapport à mes parents. Je l’ai très vite dit à mes frères et soeurs. Je n’avais aucun doute sur leur soutien. Ils sont ouverts d’esprit, et je savais que cela se passerait bien. Mais seulement trois mois après avoir « officialisé » avec Aurore, je ne résistais plus, il fallait que j’en parle à mes parents.

Je savais qu’ils ne me mettraient pas à la porte. Je les connais et je savais qu’ils étaient trop tolérants et aimants pour avoir une réaction aussi violente. Je pensais à ce moment là que mon père serait celui qui réagirait le plus mal. Je me suis dit, c’est un homme, il ne comprendra pas, comme beaucoup d’hommes hétérosexuels, qu’une fille qui aimait les garçons puisse subitement aimer une femme. Et je pensais que ma mère, elle, en tant que femme, comprendrait tout à fait que l’on puisse passer cette ligne.

Le soir de l’annonce, nous étions tous ou presque réunis. A table, nous avons engagé un débat sur l’homosexualité. Je ne crois pas avoir déclenché cette discussion, mais j’y ai participé. Plus nous parlions plus je me disais qu’il était temps pour moi de dire la vérité. J’avais envie de parler de moi, qu’ils comprennent que tous ces homosexuels dont ils parlaient à table, et bien j’en faisais partie.

« À 10, tu le dis…

1, 2, 3. »

Je n’y arriverai pas.

Mon coeur battait à toute vitesse.

Je recommence : « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 9,5, 9,75… »

Je n’y arrive pas.

Morte de trouille la petite.

D’une seule phrase j’allais tout faire basculer.

D’une seule phrase, je pouvais tout bouleverser. Mais je ne pourrais plus jamais revenir en arrière.

Je le fais ou je ne le fais pas ?

Silence.

Je n’ai pas pu, là, devant eux, dire la vérité, qui j’étais. Pas celle qu’ils espéraient.

J’étais partagée entre cette impression que tout devait se jouer, se dire maintenant, et l’envie de prolonger cette « sécurité » un peu plus longtemps.

« Et si je les décevais au point qu’ils regrettent de m’avoir comme fille ? Et si je passais la limite et qu’ils ne m’aimaient plus ? »

Après le repas, je suis allée marcher dehors, essayer de respirer. Je me retrouvais une fois de plus face à un vide immense, un trou noir dans lequel je devais sauter. Naïvement, je pensais que d’avoir sauté le pas et d’avoir tout quitté pour Aurore serait le seul grand saut à faire, mais non, je devais recommencer, et à nouveau, j’étais là, sans élastique, sur ce pont, seule face au vide.

Mon père est venu me retrouver. Serein, comme d’habitude, calme, apaisant, fumant sa pipe et me regardant.

« Ça va ma chérie ?

« Oui… »

« Ça te touche beaucoup ces discussions que l’on a ? »

« Oui. »

Respire Marie-Clémence.

C’est maintenant.

« Tu sais Papa, je dois te dire quelque chose… Je vous parle tout le temps d’Aurore. Ce n’est pas juste une amie… elle est plus que ça pour moi. »

Je l’ai dit ? Je l’ai dit ?

Silence.

« On s’en doutait avec Maman, tu nous parles de cette Aurore depuis quelques mois et on devinait quelque chose. »

« J’avais peur que vous me rejetiez. Mais je te jure, Papa, je l’aime, c’est réel. »

Mon père, après un temps, dans la nuit, avec ce ton posé et rassurant que j’aime tant, m’a dit cette phrase :

« Tu sais ma chérie, il y a ce que ce que l’on imagine, ce que l’on souhaite, ce que l’on projette pour ses enfants, et il y a ce qu’ils sont. On ne t’aime pas moins parce que ta vie n’est pas celle que l’on avait souhaitée pour toi. »

Cette phrase résonne encore dans ma tête. Oui, c’est ça, moi qui avais tellement peur de décevoir mes parents, de perdre leur amour, mon père, à ce moment là, a dit ce qu’il fallait dire. La vérité. Il avoue à cet instant avoir imaginé des choses pour moi, avoir projeté une autre vie, et il me découvre telle que je suis ce soir là. Telle que je suis. Nous nous rencontrons, en fait.

Et il l’accepte car je crois que cet homme, mon père, l’être le plus porté et dirigé par l’amour que je connaisse, a compris ce que je ressentais et ce qui me guidait. L’Amour.

L’Amour est tout ce qui compte. La seule chose nécessaire, le seul argument.

Cet homme, catholique, qui n’avait jamais fait un pas de travers, la fierté de ses propres parents et de ses enfants, m’assurait ce soir-là de son amour inconditionnel.

Nous avons échangé quelques minutes dehors, je lui ai juste expliqué le sérieux de cette relation. Mais il m’a dit aussi : « Tu sais, ce choix de vie aura des conséquences, est-ce que tu es prête à remettre en question ta vie de mère ? ». Bon, il y avait encore du chemin à parcourir, mais l’essentiel était fait.

Alors que je discutais avec lui dehors, dans la nuit, j’ai réalisé au bout d’un long moment que ma mère était là, dans l’entrebâillement de la porte, en chemise de nuit, comme une enfant qui se cache.

Elle écoutait, oui. Et elle pleurait.

Ma maman, elle, n’a pas compris ce soir-là.

Elle a pris la nouvelle comme un soufflet. D’une violence inouïe. Elle aussi elle avait imaginé beaucoup de choses pour moi. Mais certainement pas ça.

Elle avait l’air tellement déçu. Le regard d’une telle tristesse.

Je suis allée auprès d’elle.

« On s’en doutait avec ton père, mais de là à l’entendre, c’est un choc. »

Je la sentais réellement sous le choc, le regard hagard. Je me suis dit qu’elle avait juste besoin d’entendre quelques arguments, que, comme d’habitude, j’allais devoir expliquer par A+B que tout allait bien, qu’il n’y avait pas de problème, j’ai donc sorti mon laïus sur le fait que l’on aime une personne et pas son genre, qu’il n’y avait aucun mal à aimer une femme, que j’étais heureuse etc.

Mais je sentais dans son regard qu’elle ne m’écoutait pas. Elle ne voyait pas tout ça. Elle a vu les autres. Elle a vu le regard des autres, la sexualité, les petits enfants qu’elle n’aurait pas, sa belle-fille lesbienne qu’elle imaginait « camionneuse », différente de notre famille, les reproches de ses parents, les regards en coin des gens…

Il y a eu une vraie cassure ce soir-là entre nous. Je suis descendue aussi vite de mon nuage et j’ai compris qu’il y aurait des obstacles. Les mois qui suivirent furent très difficiles. Je suis têtue et je voulais que ma mère accepte la situation. Je lui parlais d’Aurore, de mon amour pour elle, de mon bonheur, espérant qu’en me voyant heureuse comme ça, cela lui suffise pour accepter. Mais ça ne marche pas comme ça, du moins avec elle. Nous avions des discussions compliquées au téléphone, elle pleurait, disait que je lui faisais du mal.

Pour elle, je confondais amitié et amour. Elle m’a dit un jour : « Aurore est plus âgée que toi. Ce que tu ressens, c’est une forte amitié pour cette fille, pas de l’amour, pas l’amour du couple. »

Pour elle, c’était totalement insensé d’avoir aimé jusqu’ici des garçons et de pouvoir tout plaquer pour une femme. Elle me disait aussi qu’elle me connaissait mieux que moi-même et qu’elle « savait » que je n’étais pas comme ça. Elle déprimait complètement et j’assistais, impuissante, à ça. Je commençais à éviter le sujet, ne supportant plus de sentir que je faisais du mal à ma mère.

Mon histoire d’amour était associée à une bêtise. Une connerie d’enfant que l’on me reprochait. Mais je ne voulais pas quitter Aurore. Je voulais faire plaisir à mes parents, j’étais prête à beaucoup, mais pas à ça, je ne pouvais pas. Je ne savais pas quelle attitude adopter. Faire comme si je ne lui avais jamais dit ça, ou alors revenir à la charge, sans arrêt, jusqu’à ce qu’elle accepte. Elle, choisissait la première option visiblement. Lorsque nous nous appelions pour prendre des nouvelles, je ne pouvais dire que « Je », car dès que je disais « Aurore et moi, on a fait ci ou ça… », il s’en suivait un blanc au téléphone puis des soupirs, puis des larmes.

Mon coeur se déchirait. C’est insupportable de sentir que l’on déçoit sa mère à ce point, pour quelque chose qu’on ne peut pas changer. Nous étions déchirées. Elle, prostrée dans son silence, dans ses larmes, et moi impuissante et triste.


CHAPITRE #9

Les semaines et mois passaient, et les choses n’évoluaient pas. Ma mère souffrait de cette situation, et je peinais à me concentrer sur mon quotidien, en sachant ce qu’elle vivait. Mon père, lui, essayait d’échanger avec elle, mais sans succès. Je pense que la situation ne lui faisait pas plus plaisir, mais il voulait me préserver de son opinion, et surtout me garantir de son amour.

De mon côté, je ne voyais aucun mal à continuer d’étendre la nouvelle au reste de la famille, du côté de mon père seulement. Je ne redoutais personne. Mon père est le dernier d’une fratrie de sept enfants et nous sommes vingt-et-un cousins, plus ou moins proches selon les âges, et avec tous une éducation similaire.

Dans cette grande famille, si nous n’en parlions jamais, le sujet de l’homosexualité existait. Une cousine de mon père vivait depuis des années avec une femme, et tout le monde savait qu’elles étaient ensemble, mais rien n’était vraiment dit. C’est une autre génération, mais je n’aimais pas la manière dont on présentait son histoire. On me racontait qu’elle avait vécu une grande déception amoureuse avec un homme et que suite à cela, elle était finalement partie avec une femme. Comme si le fait d’être homosexuelle relevait forcément d’un choc émotionnel ou d’une déception hétérosexuelle, et non simplement d’une rencontre amoureuse. Je savais qu’elles avaient été rejetées pendant des années par une grande partie de la famille, mais que d’autres leur avaient aussi ouvert leurs portes, littéralement, et c’était rassurant. Mais on en parlait pas plus que ça, il ne fallait pas poser de questions, et je pense qu’elles ont vécu un parcours très difficile dont je suis admirative, car des dizaines d’années nous séparent et j’imagine combien les mentalités devaient être encore différentes.

Je crois énormément que l’homophobie naît en certaines personnes de par le milieu social dans lequel elles naissent. Quand on est dans une famille bourgeoise, catholique pratiquante, et que l’on ne fréquente, même à l’âge adulte, que des couples hétérosexuels, de droite, catholiques, ultra conservateurs, on ne peut pas recevoir l’homosexualité comme une chose naturelle ou bonne. Si le parcours de vie n’amène jamais à être confronté à des vies différentes des nôtres, il faut avoir une ouverture d’esprit très forte de nature pour accepter facilement tout ça.

Car comment est-on « confrontés » à l’homosexualité au quotidien ? Moi-même depuis l’enfance, les seuls « repères », les seules « images » que j’en voyais étaient les suivantes : ces deux tantes en couple, suite visiblement à un choc émotionnel, la gay pride, qui était présentée dans les médias comme une caricature vulgaire, dépravée et anti-religieuse (évidemment je n’entendais pas du bien des hommes déguisés en bonne soeur en train de se rouler des pelles sur un char), et des faits divers à la télévision de pédophilie ou d’homosexualité qui avaient viré au trash.

Alors j’ai toujours eu beaucoup de tolérance pour celles et ceux qui, de par leur éducation, leur milieu social, ne comprennent pas et sont effrayés par l’homosexualité. L’homophobie, ce ne sont pas que des insultes dans la rue, c’est aussi l’homophobie ordinaire. Homo-phobie égal peur de l’homosexualité. Et c’est ce qu’ils ressentent pour certains je pense. La peur. Et comme pour tout, chacun réagit différemment à la peur. Quand on est effrayé par quelque chose que l’on ne connaît pas, on a plusieurs options : la fuite, l’attaque, ou essayer d’apprivoiser ses craintes. Face à l’homosexualité, c’est pareil : on la fuit comme une maladie, on l’attaque comme une ennemie, ou on l’accepte et on réalise qu’elle n’a rien de dangereux.

Avoir une famille nombreuse m’a permis de découvrir tout ce panel de réactions.

Je sais que certains de mes oncles et tantes ont appelé ma mère pour leur apporter leur « soutien ». Mais soutenir de quoi ? Pourquoi ? Ils savaient tous qu’elle vivait mal la situation et voulaient « officiellement » lui remonter le moral. Mais en réalité, ils la blessaient encore plus. Car des phrases du type : « C’est pas grave, il n’y a rien de dramatique… mais je n’aimerai pas que cela arrive à un de mes enfants ! » Je sais qu’elle en a entendu ! Au lieu de l’aider, cela l’enfonçait encore plus, et me mettait en rage.

Je ne supportais pas ça. Je ne supportais pas qu’ils se mêlent de cette histoire. Chacun se sentait soudain le devoir de donner son avis. Comme si ma vie amoureuse devait être validée, alors que les autres, on les laissait bien tranquilles. Ma mère était fragile, perdue, et mon père, heureusement, réussissait à filtrer quelques appels. Je sais aussi qu’il a eu lui-même en direct des remarques difficiles, mais qu’il ne m’en a pas parlé.

Dans l’ensemble, même si je savais que les langues ne se déliaient pas devant moi, tout se passait relativement bien. La plupart de mes oncles et tantes nous ouvraient leur porte. La seule réaction très négative reçue fut celle d’une de mes tantes dont je n’étais pas très proche, qui m’envoya sans prévenir un message privé sur Facebook :

 » Triste !!!!!!!!!! « .

Voilà. C’est donc tout ce qu’elle avait à me dire. Dommage pour elle qu’elle soit triste de cette situation. Moi j’étais heureuse. Elle jouait la carte du chantage affectif : « Tu me rends triste en étant homosexuelle, donc cela doit te faire réfléchir. » Non, chère Tante, pas une seconde.

Au mariage de sa fille, je suis allée la saluer en fin de soirée, pour lui dire au revoir, poliment. Elle m’a glissé : « Tu te rends compte du mal que tu fais à ta mère ? ». Je n’ai rien répondu encore une fois, c’était stupide.

Le jour où j’ai emmené Aurore pour la première fois rencontrer certains de mes oncles et tantes, cette même femme, qui ne vit plus sur le domaine familial, est venue promener son chien dans le jardin. Nous étions dehors, elle s’est plantée devant nous à 20 mètres, et nous a fixées. Longtemps. Pour voir. Sans rien dire. Pour voir à quoi ça ressemble une lesbienne. Comme un animal. Tête haute, je suis montée en voiture et je suis partie.

Ses différents « pics » ne m’ont jamais touchée, car je sais que de nous deux, elle est de loin la plus malheureuse. Une vie difficile, qui rend aigrie, et j’ai donc plutôt de la pitié pour cette femme qui a transformé ses douleurs en colère. Elle aura par contre, le jour de mon mariage, le message de trop que je ne pardonne pas. A suivre.

Je voulais parler rapidement d’Aurore à mes cousins. Nous étions nombreux, et la plupart avaient mon âge, j’ai pensé qu’ils comprendraient facilement. Je n’ai pas fait d’annonce officielle, mais il suffit de propager la nouvelle à une ou deux personnes et en quelques jours, tout le monde le sait ! Si la plupart ont été très accueillants pour Aurore, je savais que certains n’aimaient pas cette situation. Ce que j’attendais d’eux ? De la vérité, de la transparence. Je préfère mille fois que l’on me dise en face que l’homosexualité les met mal à l’aise, plutôt que d’avoir des sourires et des « pas de soucis », alors qu’ils sont écoeurés.

J’ai toujours été particulièrement proche de trois de mes cousines dont seulement quelques mois nous séparent. Nous avons finalement grandi ensemble, avec des personnalités distinctes. J’étais perçue jusqu’ici comme l’enfant modèle. Petite, je passais des étés chez elles et je ne cessais de faire le ménage, aider aux différentes tâches domestiques, et ma personnalité douce et polie ravissait mes tantes qui aimaient m’avoir avec elles. Lorsque mon histoire d’amour a débuté avec Aurore, chacune de mes cousines était en couple depuis longtemps, installée, et mariée ou presque avec le gendre idéal.

J’ai eu trois réactions très différentes. L’une d’elle, avec qui j’ai toujours eu de bons rapports, a plutôt bien réagit, me gratifiant seulement de quelques questions un peu indiscrètes sur ma vie intime qu’elle n’avait jamais posées pendant mes cinq ans de relation avec mon copain. Mais peu importe, son franc parlé me plaisait, et je comprenais cette curiosité, même si elle était, sur le fond, un peu déplacée. Elle nous a par la suite, avec Aurore, toujours intégrées dans les événements de sa vie, en l’invitant à son mariage par exemple, ce qui était important pour moi.

Une autre cousine, dont j’ai toujours été très proche aussi, a, quant à elle, choisit une autre option : le silence. Cette jeune femme extrêmement pieuse a été la plus touchée par cette histoire. Je pense que je lui ai fait peur. Elle qui vit sa religion chrétienne avec un engagement sans limite n’était pas préparée. On ne dit pas vraiment dans l’Eglise et dans notre éducation quelle réaction nous devons avoir lorsque nous avons un membre de notre famille qui est homosexuel. On ne nous apprend pas ce qu’il faut, parmi les milliers de règles qui régissent notre quotidien d’enfant de bonne famille. Alors la seule réaction qu’elle a eue est la politesse et le silence, et je ne pouvais pas lui en vouloir. Elle tient cette ligne encore aujourd’hui. Distance, silence, et politesse. Cette différence entre nous a été trop importante pour elle pour qu’une vraie relation existe encore aujourd’hui. Distance, silence, et politesse.

La dernière cousine de ce quatuor que nous formions est celle dont j’ai toujours été la plus proche. Ce n’est pas une amie qu’on choisit et qui partage la même vie, les mêmes pensées, mais plutôt une sœur qu’on ne choisit pas mais que l’on ne peut s’empêcher d’aimer malgré nos différences. Elle est passée par toutes les étapes je crois. La surprise, la curiosité – qui l’a poussée à me poser TOUTES les questions du monde à ce sujet – l’empathie (elle a vraiment cherché à me comprendre), et la bienveillance qui l’ont amenée à ne jamais me lâcher ou me critiquer. Et Dieu sait à quel point je sais que cette nouvelle l’a bouleversée. Elle avait de grands projets pour nous, ma cousine : chacune mariée à un homme de bonne famille, avec nos enfants, partant en vacances ensemble, partageant des vies similaires. Et je reconnais avoir rêvé moi aussi d’une vie comme celle-là, calquée sur celle de nos parents. Le jour où je lui ai annoncé cette relation, je crois qu’elle a réalisé que nous ne pourrions pas avoir cette « vie commune » que nous imaginions, car cette différence allait être encombrante.

Et lorsqu’un jour, elle m’a laissé ce message vocal, je l’ai aimée encore plus :

« Hello cousine, j’espère que tu vas bien ! Je voulais prendre quelques nouvelles. (…) Tu me rappelles ? Je vous embrasse tous les deux. Heu… Toutes les deux, pardon, désolée, il faut que je m’y fasse ! »

Voilà, c’était un message maladroit, mais direct, plein de vérité. Oui, il fallait qu’elle s’y fasse, et c’était normal.

Une autre fois encore, je l’ai invitée à me retrouver dans un café théâtre, le Pranzo à Paris, où j’allais régulièrement avec Aurore voir des copains humoristes pour des scènes ouvertes. C’était l’occasion pour moi qu’elle apprenne à connaître Aurore, qu’elle passe du temps avec mes amis, dans mon univers. Lorsque pendant la soirée, elle m’a posée cette question, j’ai ri comme jamais : « Est-ce que c’est un bar homosexuel ? Est-ce que tout le monde ici est homo ? ». En fait, elle croyait que maintenant que j’avais une relation amoureuse avec une femme, j’allais ne fréquenter que des bars gays.

Que j’aime cette franchise, cette maladresse touchante de quelqu’un à qui on n’a pas appris, mais qui essaie. Qui essaie de comprendre, de s’adapter. C’est cela, elle a essayé de s’adapter. Il lui aurait pris quelques heures pour me sortir de sa vie comme d’autres l’ont fait, avec plus ou moins de discrétion, mais elle, depuis toutes ces années, essaie chaque jour de s’adapter à mon histoire, de modifier son mode de pensée, malgré son cercle familial proche profondément anti-mariage pour tous, dont la seule raison qu’ils donnent est qu’ils veulent « protéger les valeurs de la famille. »

Je trouve que des personnes comme elle ont mille fois plus protégé ces valeurs que ces millions de personnes qui sont allées marcher contre le mariage homosexuel et dont je partage avec plusieurs dizaines mon nom de famille.


CHAPITRE #10

Si du côté de mon père, tout le monde semblait maintenant au courant, il en était autre chose du côté de ma mère.

Une des principales raisons qui la bloquait dans ce chemin vers l’acceptation, c’était ses parents.

Mes grands-parents. Je les aimais tant. C’est la première chose qui me vient. Que je les aimais, et qu’à aucun moment je n’ai pensé qu’ils seraient un obstacle aussi puissant.

Catholiques très pratiquants, vouant un dégoût assumé envers tout ce qui ne rentre pas dans les cases dessinées par l’Eglise et leurs convictions politiques de droite, leur réaction était prévisible. Tout le monde savait qu’en leur annonçant ma relation, nous prendrions leurs foudres, ma mère la première, qu’ils accuseraient d’avoir « raté » quelque chose avec moi.

Je savais que le chemin serait long, et à la fois j’avais envie de croire qu’ils évolueraient en sachant leur petite-fille en couple avec une femme. Mais inutile de prendre la température, ma grand-mère savait me ramener régulièrement à la réalité, lorsqu’elle parlait d’homosexualité. Elle aimait beaucoup par exemple les émissions de Laurent Ruquier. Elle m’a dit un jour : « J’ai décidé d’arrêter de regarder ses émissions. Il est homosexuel, et il l’affiche beaucoup trop, il en parle sans arrêt sur son plateau. » Bon. Forcément, je me disais que ce n’était pas le meilleur moment.

Objectif commun donc : cacher cette relation à mes grands-parents pour le moment.

Petite, j’étais proche d’eux. Je les ai toujours beaucoup aimés, surtout ma grand-mère, femme pourtant très froide, rigide et complexe. J’aimais passer du temps avec elle. Elle était maladivement maniaque, et m’apprenait les rudiments d’une bonne femme d’intérieur : cours de repassage, ménage, cuisine… Je la trouvais fascinante, car elle semblait tout contrôler, et cela me rassurait. Je voulais tout faire comme elle. Etre une femme au foyer, obsédée par son ménage, à découper ses bons de réductions sur la table de la cuisine, avec pour seule activité excitante ses allers retours chez Carrefour. Ce n’est pas exactement l’image du féminisme que j’ai aujourd’hui. Et pourtant, je rêvais de lui ressembler.

Elle arrivait à la fois à être très drôle, fine, piquante, à l’écoute, tout en gardant une distance et une froideur qui, pour moi petite, représentaient la classe. Mon grand-père, de quinze ans son aîné, ancien médecin et maire, avait une figure plus douce, plus tendre, fasciné par la femme qu’il avait épousé. Je voulais leur ressembler. Je voulais reproduire ce modèle qui respirait la perfection, le contrôle, le « propre ». A tel point que, petite, je leur avais demandé de me léguer leur maison plus tard, pour pouvoir moi aussi m’y installer et reproduire la même vie.

Je savais aussi que ma grand-mère avait une bonne opinion de moi. Je ne saurai pas parler d’amour, car elle n’a jamais été du genre à s’exprimer sur ses sentiments, mais je sentais que je la « satisfaisais ». Elle qui avait la critique très facile, elle s’en prenait régulièrement à tous les membres de la famille, mais je semblais y échapper.

Je prenais jusqu’ici régulièrement le temps d’aller les voir chez eux, un weekend, de les appeler, de tenter un SMS à mon grand-père (qu’il découvrait généralement 3 mois après sur son portable). Nous parlions de tout, je les écoutais se plaindre des socialistes, de l’actualité, des problèmes du village, des gens vulgaires, des mauvaises herbes dans le jardin… Des moments simples que je savourais en dégustant des pommes-de-terre sautées uniques au monde de ma grand-mère. De mon côté, je leur parlais des plateaux de télévision sur lesquels je travaillais à Paris, je répondais à leurs multiples questions sur les vedettes que je croisais sur ces émissions. C’était bien. Nous n’avions rien en commun, surtout pas nos pensées politiques ou sociétales, mais, je ne sais pas, j’aimais être avec eux quand même.

Et maintenant ?

C’est fini ?

Si je ne peux pas leur partager ce qui compte le plus dans ma vie, alors tout ça, c’est fini ? Tout ça s’arrête ?

Oui, Marie-Clémence.

Ils ne savaient rien de mon histoire d’amour, et je me sentais incapable de jouer la comédie. Alors tout ça, oui, ça s’est arrêté là. Et ça me manque, tellement.

Je ne les ai plus appelés, je ne suis plus allée leur rendre visite. Ils ne sont pas du genre à chercher le contact avec leurs petits-enfants, pas franchement expressifs, ils n’ont donc pas essayé non plus de me contacter, ça c’est presque fait naturellement.

Je ne leur disais pas pour me protéger moi, je ne leur disais pas pour protéger ma mère. Car elle n’était pas prête. Elle souffrait déjà tellement de cette situation, il était inenvisageable que ses parents l’apprennent. Qu’aurait-elle fait ? Elle était incapable de me défendre. Incapable. Si ils lui tombaient dessus, le travail serait encore plus long. Le sujet n’était même plus abordé avec elle. C’était devenu un consensus général pour toute la famille : ils ne doivent pas savoir, on joue tous le jeu.

Il fallait donc au maximum éviter toute fuite. Ma mère a un frère, et il a donc été décidé tout naturellement aussi de ne pas le prévenir ainsi que sa femme et ses enfants. On ne prend aucun risque.

Je crois qu’elle pensait au fond que cela resterait une passade pour moi, et donc qu’il n’était pas « utile » de lancer cette bombe au coeur de la famille pour rien. Je n’ai jamais insisté ou demandé à ce que la vérité se sache. Je voyais les batailles une par une. Et la première était que ma mère accepte, m’accepte. Pour les autres, on verra.

Les bonnes familles font de bons secrets.

J’étais perdue. J’étais à la fois tellement heureuse avec Aurore, dans un quotidien qui dépassait tous mes rêves. Nous étions si fusionnelles. Je ne supportais pas que cette situation avec mes parents reste bloquée. Il fallait que ma mère accepte. Il fallait qu’elle entre dans la famille.

Mais quelle arme utiliser pour enclencher une transformation ?

Mais oui !

Je l’avais sous mes yeux, la clé.

Juste là, devant moi.

Aurore.

Elle était là, ma solution.

Si j’étais tombée folle amoureuse de cette femme, alors mes parents ne pourraient que l’aimer aussi.

Il fallait qu’ils se rencontrent, quitte à forcer le destin.


CHAPITRE #11

Mon nouvel objectif était donc que mes parents rencontrent Aurore. Et il fallait commencer par mon père.

Aurore et moi vivions dans un studio, officiellement à mon nom. Dans la réalité, mes parents n’en n’avaient pas conscience, nous habitions réellement ensemble. Aurore avait quitté la maison de sa mère en banlieue, et nous voulions construire notre vie commune.

Avec nos huit ans d’écart, elle avait envie d’investir, d’acheter un appartement à Paris pour que nous nous y installions. J’avais à peine 24 ans, et je décidais de la suivre dans ce projet, seulement 6 mois après avoir annoncé à mes parents que j’étais avec elle. Ou comment ne pas arranger mon cas.

Lorsque je leur ai annoncé au téléphone, mon père m’a partagé ses inquiétudes financières. Comment choisir de faire un crédit dans une banque pour vingt ans avec une personne que l’on connaît depuis si peu de temps ? Et ma mère, elle, est restée silencieuse. Je pense qu’elle a compris que cette relation n’était pas une passade, mais bel et bien partie pour durer, très longtemps.

Mon père était régulièrement à Paris pour des rendez-vous professionnels, mais nous ne nous voyions jamais à ces occasions, lui comme moi pris par nos vies. Aurore et moi avions trouvé notre appartement, dans le nord de Paris à Marx Dormoy et j’ai choisi cette opportunité pour que la fameuse rencontre se fasse. J’ai demandé à mon père qu’il vienne le voir pour la contre visite. Lui et moi avions bien compris que ce n’était pas que l’appartement qu’il allait découvrir.

Je me souviens d’entrer dans la rue, ce soir là avec Aurore, et de le voir au loin, en bas de l’immeuble, nous attendant en fumant sa pipe. Et Aurore très stressée, me demandant si elle devait lui faire la bise, lui serrer la main, l’appeler Monsieur… Mais j’avais confiance en mon père, et confiance en elle. Deux des personnes que j’aimais le plus au monde allaient se rencontrer, cela ne pouvait pas mal se passer.

Et cela s’est très bien passé.

Cela n’a duré peut-être qu’un quart d’heure, le temps de la visite, mais ils se sont salués, et nous avons brisé la gêne en nous concentrant tous sur l’appartement. Toujours égal à lui même, il ne montra rien de particulier, je ne su percevoir s’il était perturbé de « la voir en vrai », de voir sa fille avec une femme. Encore une fois, il s’attacha à me protéger de son opinion. Il voulait, lui aussi, que tout cela soit normal.

La première étape, la plus simple, était passée.

Il fallait maintenant qu’elle rencontre ma mère. Qui, elle, n’en n’avait absolument pas envie. Je faisais régulièrement des allusions à une éventuelle rencontre, qu’elle écartait systématiquement, me gratifiant à chaque fois de soupirs au téléphone, puis de larmes.

Lorsque j’étais avec mon copain, nous passions des weekends avec mes parents et mes frères et sœurs. Pour moi, il n’y avait aucune raison qu’Aurore ne m’accompagne pas. Mais ma naïveté avait encore frappé. Evidemment, ma mère n’était pas prête à la rencontrer. Et ça me rendait folle. Cela me mettait en colère. Qu’elle se cache comme une enfant, effrayée. Je voulais qu’elles se confrontent. Que les « a priori » tombent.

J’ai donc décidé assez vite de ne plus rendre visite à mes parents s’ils n’acceptaient pas que je vienne accompagnée. Je refusais d’être traitée différemment de mes frères et sœurs qui, eux, étaient accueillis avec leur moitié sans problème. Mes parents vivaient assez mal cette forme de chantage affectif que je leur faisais. Mais je n’avais pas le choix. Si j’acceptais d’exister sans Aurore auprès d’eux, aucune chance que leur pensée évolue. Il fallait foncer et détruire les barrages. Je leur annonçais donc clairement qu’ils ne me verraient plus seule. Si ils voulaient me voir, ce sera avec elle. Je n’existe pas à moitié. J’existe pleinement, et Aurore fait partie de mon entièreté.

Plusieurs occasions de se voir ont donc été avortées à cause de mon choix. Je tenais. Ils me manquaient, je me trouvais parfois injuste, et à la fois je ne pouvais pas faire autrement. Il fallait que je tienne le coup.

Un jour donc, je suggérai à mon père une fois de plus de venir les voir avec Aurore. Il me répondit qu’il devait en parler avec ma mère. J’avais l’impression de passer à la douane, de devoir passer des barrages. Il me rappela dans le weekend pour m’annoncer que ma mère acceptait de recevoir Aurore chez eux.

La date arriva enfin. Toute la famille était présente je crois. Ils étaient tous dans notre maison familiale bourguignonne et nous devions les rejoindre avec Aurore. Arrivées sur place, mes sœurs nous accueillirent avec le sourire. Tout le monde était très, très stressé.

Aurore la première.

Elle savait qu’elle n’était pas la bienvenue, me voyait pleurer au téléphone avec mes parents depuis des mois… Bref, ce fut pour elle aussi une étape difficile. J’ai encore l’image précise de la rencontre. J’étais dans le salon avec Aurore, mes sœurs et mon père, qui nous avaient accueillies à la sortie de la voiture. Nous attendions maintenant ma mère.

Elle entra dans la pièce.

Quelques secondes perdues dans l’univers, flottant au dessus de nous.

Puis elles se sont approchées l’une de l’autre et se sont embrassées, souriantes. Stressées, mais souriantes. A cet instant précis, tous les préjugés sont tombés d’un coup, comme une fenêtre qui explose.

Ma mère avait une image d’Aurore caricaturale, je pense. La lesbienne de huit ans de plus que sa fille qui lui a volé l’image qu’elle avait de son enfant et ce qu’elle imaginait pour elle. Une fille d’un autre milieu, masculine. La Josie quoi.

Et Aurore voyait ma mère comme une bourgeoise catholique ultra coincée, désagréable, austère, qui faisait pleurer sa fille au téléphone.

Mais elles se sont vues « en vrai ».

Aurore a vu que ma mère était un petit bout de femme/enfant, timide, souriante, gentille, douce et drôle. Et ma mère a vu Aurore, cette femme qui ne fait pas son âge, très polie, drôle, extrêmement attentionnée et généreuse.

Nous retenions tous, intérieurement, notre souffle. Et Aurore fit ce qu’elle savait si bien faire : elle détendit l’atmosphère avec quelques blagues, puis, comme un barrage rompu, la rivière se remit à couler.

C’était fait.

Incroyable. Ma mère se détendit très vite, riant aux éclats dès qu’Aurore la taquinait pour la décoincer. Le charme de mon incroyable Amoureuse opérait. Elle était là, ma réponse, le déclic que je cherchais, elle était évidente finalement encore. C’était elle.

A partir de ce jour, Aurore fut la bienvenue à la maison. Elles jouaient, ma mère et elle, à des jeux de société, cuisinaient ensemble… C’était surréaliste.

Et moi je m’envolais. Je commençais à croire que tous les blocages avec mes parents étaient terminés. Mais c’était une situation à double visage.

D’un côté, nous allions souvent voir mes parents, nous passions du bon temps avec eux, nous étions bien. Et d’un autre, je sais que ma mère souffrait toujours autant.

Dès que j’abordais le « nous », elle se braquait. Quand je parlais d’Aurore seulement, tout allait bien, mais la notion de couple la gênait. Un jour, elle m’a dit : « Pour moi, Aurore fait partie de la famille, je l’aime de la même manière que mes autres beaux-enfants. Je l’aime beaucoup. Mais j’aurai préféré que ce soit ma fille plutôt que ta compagne. Elle est un membre de la famille, mais dans ma tête, vous n’êtes pas ensemble. »

J’avais donc gagné le pari qu’Aurore serait aimée de ma famille, mais j’avais perdu celui de nous faire accepter comme un couple.


CHAPITRE #12

Les mois passaient, et même si je sentais que ma mère n’acceptait pas pleinement cette relation, j’étais heureuse de voir Aurore intégrée à la famille.

Eté 2011. Vint le mariage de mon grand-frère. Même si l’annonce à la famille était encore fraîche, j’espérais secrètement qu’Aurore serait invitée. Mais ce ne fut pas le cas. Beaucoup de monde de ma famille maternelle était attendu à cet événement, et cela aurait trop stressé ma mère. Alors Aurore n’a pas été invitée, ils n’étaient pas prêts.

Ce fut ce jour que j’eu vraiment pour la première fois la sensation d’être le nombre impair. J’étais l’impair. Cela prenait tout son sens. Je me souviens précisément de ce moment. La journée était belle, heureuse, puis vint la séance photos de groupe.

La photo de famille. Tous mes frères et soeurs réunis, chacun avec son amoureux ou son amoureuse. Et moi, seule. Ma moitié existait, mais elle n’avait pas le droit d’être là. Il y avait trois couples formés sur la photo, et j’étais la septième personne, seule.

Je ne ressentais pas de colère, pas d’injustice, mais un vide immense. Le temps d’une journée j’étais séparée de celle que j’aime pour satisfaire la société. Ne pas faire de vagues. Elle me manquait terriblement. Je souriais sur ces photos mais mon coeur, mes pensées étaient avec elle.

Je comprenais que ce choix n’était pas celui de mon frère et ma belle-soeur, ils nous avaient d’ailleurs écrit, à Aurore et moi, avant le mariage. Je savais qu’il s’agissait encore une fois d’un consensus général pour ne pas brusquer mes parents. Marie-Clémence pouvait bien encaisser cette situation, mais ma mère, non, elle n’aurait pas pu encaisser le fait que je vienne accompagnée. Je devais être celle qui protège et non celle qui est protégée encore une fois.

Aurore et moi n’avons jamais eu de rancoeur sur cet événement. Elle la première ne voulait pas faire de vagues, pas brusquer, et trouvait cela bien comme ça. Elle adorait mon frère et ma belle-soeur et ne voulait pas être un problème pour ce jour important pour eux. Elle calmait mon impatience, me faisait comprendre qu’il fallait laisser les choses arriver chacune en son temps. Elle-même ne se sentait pas de se retrouver plongée, voire noyée dans cette grande famille pour un mariage. Mais je ruminais.

J’y arriverai. Je ne lâcherai pas le morceau.

Je me concentrais sur ma vie avec Aurore. Nous avions retapé tout l’été l’appartement que nous venions d’acheter. Nous avions pris pour vingt ans de crédit, et ça, c’était un engagement solide.

Mais je restais angoissée depuis la mort de Silvère. J’étais obsédée par le fait de nous protéger en tant que couple. Il ne s’agissait plus seulement d’assumer qui j’étais et qui j’aimais, je voulais que la société, l’Etat, le reconnaisse. J’avais la peur au ventre qu’il nous arrive quelque chose, à elle ou moi, et que tout ce que nous étions en train de construire ne représente rien, sous prétexte que nous sommes deux femmes. J’avais peur qu’en cas de décès, on ne lui laisse pas ma part de l’appartement par exemple.

Aurore comprenait mon angoisse et voulait aussi nous protéger légalement.

A la fin de l’été 2011, nous avons posé nos valises pour la première fois, un soir, dans notre appartement, ce lieu qui nous appartenait à toutes les deux, notre projet. Nous n’avions quasiment aucun meuble, juste quelques cartons et un matelas gonflable, mais nous nous sentions tellement libres et fortes.

Je revois cette soirée. Je revois cet instant. Ce moment où Aurore est là, allongée, épuisée, sur notre matelas gonflable, au milieu du salon. Et moi, assise sur le rebord de la fenêtre, admirant la minuscule vue sur le Sacré Coeur que nous avions. J’étais heureuse.

Dans cette douceur de fin de journée et de début d’une autre vie, elle me dit :

« Mon amoureuse ? »

« Oui ? »

« Est-ce que tu acceptes de te pacser avec moi ? »

C’était un moment simple, mais elle me comblait de bonheur encore une fois. Je voyais le Pacs comme des fiançailles, comme une reconnaissance légale de notre couple. Encore une fois, ça n’avait rien à voir avec mes rêves de petite fille. Souvent j’avais imaginé qu’un jour moi aussi j’aurai une demande en mariage, avec un homme, genou à terre, dans un beau restaurant. Et une fois de plus, la vie sait nous surprendre. Le mariage était encore une lointaine utopie, c’était un sujet à peine abordé à l’approche des élections, et nous n’y croyions pas encore. Alors j’avais là devant moi une demande en Pacs. Pas un mariage avec deux cents personnes et une robe blanche, pas une demande avec feu d’artifice et violons. Juste mon grand amour, face à moi. J’échangeais à cet instant tous ces rêves de petite fille contre cet engagement, ce moment, sans aucun regret.

Evidemment l’annonce à mes parents s’est plutôt mal passée. Si mon père n’a pas beaucoup réagi, ma mère, elle, m’a envoyée toute sa tristesse au téléphone. Des larmes, beaucoup de larmes, des soupirs encore. C’était douloureux pour toutes les deux. Mais quoi ? Je fais quoi ?

Je faisais pleurer ma mère encore une fois. Elle ne dormait plus depuis des mois et j’avais envie de hurler. Je savais que je n’étais pas la seule raison de ses maux, que j’étais plutôt la goutte qui fait déborder le vase, mais je me sentais responsable. Je la brusquais, je devenais presque méchante au téléphone. Je voulais avoir la phrase qui la choque, lui donner le déclic, je voulais qu’elle se lève, qu’elle se batte, qu’elle s’acharne, qu’elle hurle ce qu’elle ressentait. Je voulais qu’elle se libère. Et qu’elle accepte. Je voulais qu’elle voit tout ce qui était peint hors du cadre. Je voulais qu’elle s’émerveille face à l’amour, je voulais qu’elle soit fière d’avoir une fille qui garde la tête haute et qui veut être libre.

Et ça ne marchait pas. C’était moi qui hurlait intérieurement.

Plus j’insistais, plus elle reculait. Je perdais à chaque fois, et je sais que le reste de la famille commençait à m’en vouloir de la secouer comme ça, sans arrêt. Car tout le monde recevait sa tristesse au quotidien, pas que moi. Mon père, mes frères et soeurs en pâtissaient aussi de tous ces problèmes. « Maman est fragile ». Ok. « Laisse la un peu tranquille ». Ok.

Je relâchais parfois, et je revenais à la charge après. Je n’arrivais pas à laisser tomber, je n’y arrivais pas, ça m’obsédait.

Nous nous sommes pacsées en décembre 2011, un mercredi matin, à la mairie du 18ème. Il y avait 3 de mes meilleures amies. Cela a duré quatre minutes dans un bureau administratif. Nous sommes sorties, nous avons échangé des alliances et c’était fait.

Nous avons tout de même organisé une fête avec quelques copains, collègues, mes frères et soeurs et ma cousine, dans un bar. La première fois que nous réunissions notre entourage autour d’un événement qui nous concernait en tant que couple.

Je repensais à cette phrase qu’Aurore m’avait dite avant que je lâche tout pour elle. Que ça allait être difficile, car tous les gens ne seraient pas spontanément heureux pour nous, alors qu’on l’est généralement pour les couples hétérosexuels, qu’il allait falloir se battre.

Il fallait donc utiliser notre seule arme. On a bombardé notre vie et notre entourage d’amour, on les a plongés avec nous dans notre relation, on a transpiré le love sans retenue, et ce jour-là, j’ai vu dans leurs sourires la joie de célébrer l’Amour, notre Amour.


CHAPITRE #13

Si je menais un combat long avec ma famille depuis des mois, je n’avais encore rencontré aucune difficulté auprès de mes amis. Ils ont tous réagi avec beaucoup de bienveillance. Surpris, amusés parfois, ils ont eu cette faculté à se réjouir de mon bonheur, peu importe qui me l’apporte. Je ne m’attendais donc pas à vivre cette soirée de février 2012.

Ce soir-là, nous nous sommes retrouvés avec mon groupe d’amis du lycée pour fêter un anniversaire.

Alors que nous avions un débat sur les élections présidentielles à venir, j’ai dit en plaisantant que nous comptions sur nos amis pour voter à gauche, François Hollande, pour nous permettre de nous marier, tout en sachant que la majorité votait déjà socialiste.

Un de mes amis, que je connaissais depuis plusieurs années et qui est une personne ouverte d’esprit, drôle et intelligente, a subitement répondu qu’il pensait voter Marine Le Pen.

Le Front National.

Tout le monde a cru d’abord, comme moi, à une blague.

Mais il ne semblait pas / plus plaisanter. Il a alors développé son idée. Il nous a expliqué qu’il était contre ce projet de Mariage pour Tous, car, même s’il n’avait « rien contre les homosexuels », il était contre l’homoparentalité.

Je suis restée scotchée. Tout le monde riait jaune. Mais lui, semblait très sûr de ce qu’il disait.

Pas une seconde je n’avais imaginé qu’il pouvait avoir ce type de pensée. Évidemment, nous n’avions jamais abordé le sujet de l’homosexualité ensemble pendant toutes ces années, nous n’en avions pas eu l’occasion, mais lui, le grand bout-en-train de la bande, le sensible, le cultivé, celui qui avait déjà voyagé plus que nous tous réunis, ne pouvait pas, selon moi, avoir ce raisonnement.

J’ai essayé par tous les moyens de le faire revenir sur ses propos, voulant lui faire avouer que ce n’était qu’une blague.

Non.

Il maintenait ses idées. Le reste du groupe l’interrogeait pour qu’il développe encore plus, le mettant face à ses erreurs de jugement. Mais plus la discussion avançait, plus les propos devenaient hallucinants. Ce qui le gênait dans l’homoparentalité, c’était le côté « contre-nature », c’est-à-dire le fait d’aller contre notre capacité à procréer ou non. Si deux femmes ne sont biologiquement pas capables d’avoir un enfant, alors elles ne doivent pas en avoir. Idem pour les couples hétérosexuels qui sont amenés à adopter.

Plus la discussion avançait, plus je bouillonnais. Alors que je le suppliais d’entendre raison, que je lui disais qu’il ne pouvait pas tenir des propos aussi haineux envers des gens, il a eu cette phrase qui m’a faite dégoupiller : « Ah mais les homosexuels ne méritent pas la haine, ils méritent plutôt l’indifférence, comme les animaux. »

Je me suis mise à pleurer, gueuler. Je ne le reconnaissais plus. Lui le bon copain, très ouvert d’esprit, un amour. Il est devenu en quelques minutes un inconnu.

Je faisais face depuis des mois à différentes formes de rejet, je me battais au quotidien pour faire accepter mon histoire d’amour comme n’importe laquelle auprès de ma famille, de la société, jamais je ne m’étais préparée à cette situation. C’est pour cela que j’ai explosé.

Je n’avais pas d’arme à cet instant à part ma colère. Plus d’argument.

Le fait de me voir en larmes devant lui aurait dû le stopper net, mais il me disait :

« Tu préfèrerais que je te mente ? »

J’aurai préféré que tu ne penses pas ça, tout simplement.

Son discours était tellement absurde, je pense qu’il n’avait pas de mauvaise intention, et aurait sûrement été heureux que nous fondions une famille. Mais ce qui a dû partir d’une provocation, a dégénéré.

Évidemment, pour aller toujours plus dans le cliché, il a ajouté que cela concernait les homosexuels en général, mais que « Toi, ce n’est pas pareil. »

Il ne réalisait pas que son discours était insultant. Il déballait ses phrases comme si elles ne concernaient pas des humains. Mais il s’agissait de moi. Il s’agissait d’Aurore. Il s’agissait de millions de personnes en souffrance car on leur interdit d’aimer qui elles veulent et de fonder une famille.

Peu de mes amis m’avaient déjà vue dans cet état de colère, certains m’ont même sous-entendu que j’avais eu une réaction démesurée face à la bêtise de ses propos, que peut-être que j’avais voulu faire une démonstration de force car Aurore était avec moi. Peu importe. J’ai réagi avec mes tripes.

Je ne l’ai jamais revu. Il est la première personne que j’ai sortie volontairement de ma vie.

Nos amis ont essayé tant bien que mal de nous réconcilier. Tous sont restés très proches de lui, malgré leur désaccord sur ses opinions. Combien de fois on m’a dit : « Appelle-le, vous pourrez en rediscuter calmement, tu sais que c’est quelqu’un de bien, il a juste déconné, ça a dégénéré, il a un très bon fond, il a dit des bêtises ce soir-là… »

Je n’appellerai pas, je ne ferai jamais de premier pas. Lui non plus ne voulait pas reprendre le contact après cette soirée, considérant que je faisais la tête « pour rien » et que je pourrais revenir auprès de lui lorsque je serais calmée.

Je ne suis pas d’accord.

Il m’est déjà arrivé de me disputer avec des amis, ça me rend malade, le conflit me terrorise, et je suis généralement la première à vouloir ouvrir le dialogue. Mais là je suis sereine, je sais que je n’ai pas tort, pas une seconde. Je pourrais lui accorder toutes les circonstances atténuantes, il aurait dû s’arrêter en me voyant souffrir. Il aurait dû, à la seconde où il m’a vue pleurer, stopper net ses bêtises.

Si je tolère ça, si je fais semblant, si je laisse passer des propos insultants, même dits avec humour, même si le fondement est bête, et peu importe de quelle bouche ils sortent, alors j’accepterai tout de tout le monde à l’avenir. Ce soir-là, alors que je le sujet n’était pas du tout d’actualité, je pensais aux enfants que je voulais avoir. Comprendraient-ils que je garde quelqu’un dans ma vie qui considère que leur existence est illégitime et contre-nature ?

J’ai attendu les années qui ont suivi qu’il me demande pardon, même un mot, un texto, je n’aurai pas cherché plus loin, j’avais juste eu besoin qu’il reconnaisse son erreur.

Cet événement a marqué une sorte de tournant pour moi, car pour la première fois, il ne s’agissait plus de vivre cette relation comme une simple histoire d’amour, nous étions soumises à l’opinion publique. A l’avis général.

Les élections présidentielles et leurs débats sur ce sujet approchaient à grands pas, et entraient dans les conversations quotidiennes, les reportages à la télévision. Je réalisais que notre histoire et son avenir n’allaient plus nous appartenir. Que pour pouvoir vivre notre histoire, fonder un foyer, être reconnues, il allait falloir bien plus que de l’amour, il allait falloir convaincre, débattre, se battre, revendiquer.

Les Manif pour Tous approchaient, comme un nuage chimique dont je n’avais pas anticipé les effets toxiques. Nous devions nous préparer à suffoquer.


CHAPITRE #14

Mai 2012. Nous sommes réunis avec des amis pour découvrir les résultats du second tour des présidentielles. Le coeur battant, avec une pleine conscience de l’enjeu. Si François Hollande est élu, nous aurons peut-être enfin le droit de nous marier. Si c’est Nicolas Sarkozy, nous sommes repartis pour quatre ans sans pouvoir avancer.

C’est gagné !

La brèche est ouverte, enfin ! Je vis pour la première fois des élections présidentielles en ayant conscience qu’une des mesures annoncées me concerne directement. Je saute de joie dans les bras d’Aurore. Si le mariage n’est pas d’actualité pour nous, s’il n’y a pas eu de demande encore, le fait de savoir que « si je veux je peux » est une fierté.

Mais je n’étais pas préparée à la grande croisade qu’ont mené les anti-mariage pour tous. J’ai naïvement pensé qu’en ayant élu un homme dont ce sujet était un des points du programme, les Français se rangeraient. Mais ce qui est vite devenu une polémique a été d’une violence inouïe. Quand certains parleront seulement de débat politique, je n’ai pas vraiment vécu la même chose.

Lorsque quelques mois plus tard, les premiers mouvements anti mariage pour tous se sont développés, que les débats ont commencé à envahir les chaînes télévisées, j’ai compris que ce ne serait pas si simple. Et surtout, j’ai découvert, je pense comme beaucoup d’autres, une certaine « catégorie » de Français jusque là silencieuse, qui a cru subitement être élue pour mener un combat qui ne la concernait pas.

Début 2013 a eu lieu la première manifestation de grande ampleur à Paris et un peu partout en France. J’angoissais. Nous avions compris que cela allait rassembler beaucoup de monde et que les résultats seraient difficiles à entendre. Aurore et moi nous sommes réfugiées toute la journée au cinéma. Hors de question de voir les chiffres ou de croiser des manifestants.

Le soir de cette première journée, nous avons allumé la télévision et vu. Nous avons vu ces centaines de milliers de personnes (un million diront les organisateurs), marchant fièrement dans les rues, en rose et bleu, familles réunies, comme dans une sorte de grande fête dominicale. J’étais scotchée. Abrutie devant l’écran.

Parce que ces gens, je les connaissais.

Ces familles, j’en faisais partie.

Cette éducation, c’était la mienne.

Cette Eglise, j’y appartenais.

Ils étaient là, tous, à marcher. Marcher comme on nous apprend qu’il faudra marcher au catéchisme petits. Il faut marcher pour annoncer la bonne nouvelle, marcher pour aller apporter, propager l’amour du Christ, marcher pour répandre la joie, l’espérance.

J’avais envie de hurler devant mon écran. De pleurer. Vous vous trompez ! Mais qu’est-ce que vous faites ? Non ce n’est pas ça. Ce n’est pas ça qu’on nous apprend. Ce n’est pas ça. Vous faites du mal, là. Vous ne défendez pas les valeurs que vous m’avez apprises. L’amour, la bienveillance, l’accueil. Vous vous trompez. Ne faites pas ça.

J’étais désespérée.

Le coup de grâce n’était pas là. Ce soir-là, j’ai ouvert mon fil d’actualité Facebook. Des photos, des partages d’articles, des statuts, des selfies au milieu de la manif. Et tout cela signé de beaucoup de membres de ma famille, et même de certains amis.

CHOC.

J’ai ressenti comme une énorme claque, un soufflet de haine.

Pour la première fois depuis le début de mon histoire d’amour, je me suis sentie différente, rangée dans une case. Il y avait désormais les « pour » et les « contre ». Et chacun avec la conviction d’être le bien et de devoir combattre le mal.

J’avais la sensation tout à coup qu’on me dépossédait de mon histoire. Il ne s’agissait plus d’Aurore et moi comme un couple amoureux. Il ne s’agissait plus de mes sentiments. Nous étions désormais un couple homosexuel à qui ces gens souhaitaient refuser le droit d’être un couple normal. Un couple homosexuel qui avait le droit de s’aimer mais sans le montrer. Sans exister. Le droit par contre de les regarder, eux, les familles si parfaites en rose et bleu, s’épanouir, respirer dans leur bonheur validé par Dieu.

Ils sont si beaux, si parfaits, si purs. Nous sommes si laids, si sales, si dangereux.

Ils ne le reconnaîtront pas, bien sûr. Ils répèteront sans cesse qu’ils veulent défendre « les valeurs de la famille ». Qu’ils veulent défendre l’amour, l’équilibre, la nature. Mais c’est poussés par une forme de haine et de phobie qu’ils sont allés marcher dans la rue. Défendre des idées est un droit, je l’entends, mais manifester pour ne pas donner accès à un droit, à un désir aussi légitime, vouloir empêcher d’autres que soi de vivre ce bonheur qu’est de fonder une famille, c’est quelque chose que je ne peux pas comprendre.

Il existe des milliers de combats. Ils ont choisi celui-là.

Jamais ces gens n’étaient allés manifester pour la plupart. Et c’est ce qui était d’autant plus gênant. De tous les combats, de toutes les inégalités sociales, ils ont choisi celle-là comme valant la peine de se lever le dimanche et de décaler la messe au samedi soir.

Ces enchaînements de manifestations ont été à chaque fois très violents. Sous leurs jupes plissées, leurs enfants blonds et leurs sourires de familles heureuses, ils nous ont jugés.

Je suis la première à vouloir m’afficher dans la rue, ne pas avoir honte de vouloir lui tenir la main. Jamais je n’avais ressenti, même devant mes propres parents, autant d’illégitimité. Je me suis sentie minuscule, comme assaillie par des milliers d’araignées prêtes à tout pour me faire chuter.

Certains de mes cousins, des oncles et tantes, qui nous offraient leurs plus beaux sourires et qui avaient, pour certains, semblé ouvrir leurs bras à Aurore, passaient donc désormais leurs dimanches, souriants, chantants, à marcher dans les rues, se sentant pousser des ailes.

Que devais-je faire ? Leur parler ? Ignorer ? Aller débattre avec eux ? Je ne savais pas. C’est fou, mais alors qu’eux ne se sont certainement jamais interrogés sur la possibilité de me perdre en agissant comme cela, je ne parvenais pas à monter au créneau, de peur que nos liens se rompent, de perdre ma famille.

Cette famille si nombreuse, si parfaite en apparence. Une famille qui, pour moi, reposait sur le principe de l’amour. Je pensais être défendue, j’ai été bouffée. Je n’ai jamais essayé de rentrer en débat avec eux. Je n’ai rien dit, car je ne voulais pas les entendre me dire à moi leurs raisons stupides, me mentir à moi leur cousine, leur nièce. Je sais pourquoi ils sont allés manifester. Car dans cette éducation bourgeoise catholique, on vous apprend à aimer mais on vous apprend autant à juger. Pour aimer bien, il faut savoir distinguer ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Le bien et le mal. Et au lieu de propager le bien, ils sont allés combattre ce qu’ils considéraient comme le mal.

Une autre obsession tournait dans ma tête. Je pensais sans cesse aux jeunes de ces familles qui se posent des questions sur leur sexualité, qui préparaient peut-être leurs mots pour annoncer à leurs parents leur homosexualité. A ce silence auquel ils ont peut-être décidé de se réduire. Quelle douleur ils ont dû ressentir. Tous ces moments où ils ont voulu se lancer pour dire qui ils sont, et où leurs parents leur ont annoncé qu’ils iraient manifester le lendemain.

Car moi, j’avais une chance, un bouclier immense : mon couple. J’étais amoureuse. A aucun moment donc, ces manifestations ne remettaient en question ma vie. Elles m’éloignaient juste un peu plus de cette famille, cette éducation et cette Eglise tant idéalisées. Mais combien d’homosexuels, jeunes pour la plupart, connaissent leur sexualité mais sont célibataires, et n’ont donc personne sur qui se reposer ? Comment peuvent-ils faire face à leurs parents, leurs frères et soeurs, leurs amis ? Ils ont dû souffrir. Enormément..

Heureusement, mon noyau familial, mes parents et mes frères et soeurs, ne sont pas allés manifester. Et je sais que cette période n’a pas été toujours simple pour eux. Car mes parents avaient tout leur entourage qui allait marcher, parce que mes frères et soeurs aussi, et qu’ils ont dû eux être tiraillés en voyant cette famille ou ces amis rassemblés autour d’un combat qu’eux ne voulaient pas mener car j’étais concernée et qu’ils savaient que cela m’aurait achevée.

Cette année 2013, j’ai aussi rompu avec l’Eglise catholique. Elle a joué un rôle très important dans la Manif pour Tous. Elle a pris une place qui n’était pas la sienne. J’ai grandi dans une éducation chrétienne, et même si je n’allais plus tous les dimanches sans faute à l’église, je croyais sincèrement en la force de rassemblement qu’elle avait et dans la plupart des valeurs qu’elle défendait.

En tant que pratiquante et croyante, je connaissais bien avant ces événements les positions de l’Eglise sur ces sujets, mais je pensais que, comme on me l’avait appris, la religion ne tolérait aucune forme de haine, de rejet, mais prônait le dialogue, l’écoute et l’amour de son prochain. Mais sous les plus beaux sourires peut se cacher la plus forte violence. Je me revois un dimanche à la campagne chez mes parents, recevoir d’une dame un tract dans l’église donnant rendez-vous le dimanche suivant pour partir tous ensemble en car pour aller manifester à Dijon. Que venaient faire ces débats dans cette église ?

J’ai encore en tête ces images de prêtres marchant, un enfant sur les épaules, ces couples au brushing impeccable, se tenant par la main et montrant au monde à quel point leur amour est plus fort, plus beau et plus légitime que le mien.

Ils n’ont jamais pensé à ceux qu’ils ont voulu écraser. Ils n’ont pensé qu’aux enfants de couples homosexuels qui souffrent et méritent une vie meilleure. Comme si ces enfants étaient les leurs, comme si on leur volait un bout de leur jolie carte postale de famille idéale. Mais ce ne sont pas leurs enfants. Ce ne sont pas leurs vies. Il s’agit de la mienne et de celle de quelques millions de personnes. Pas la leur.

Selon eux, il n’existe donc qu’un seul schéma familial qui ai une valeur, comme si le fait d’avoir un papa et une maman était une garantie d’avoir une vie saine et heureuse. Ils ont la prétention de détenir la clé du bonheur, comme si moi, nous les couples homosexuels, n’avions pas les capacités pour apporter un environnement familial stable à nos enfants.

Mais il y a des enfants dont les parents sont absents. Il y a des enfants qui sont battus, violés. Il y a des enfants qui vivent dans la misère. Il y a des enfants qui sont abandonnés. Il y a des enfants qui grandissent au milieu des cris, des disputes, des coups. Mais ces manifestants ont choisi d’aller se battre pour « sauver » les enfants des couples homosexuels. Des couples pour qui ce sera un parcours médical long, douloureux et cher pour fonder une famille. Tout sauf un caprice. Tout sauf une lubie.

Et tout cela a duré tellement longtemps. Ils n’ont rien lâché, cela en devenait gênant.

Je n’exprimais rien, et quand je le pouvais, je les défendais même encore auprès de mes amis. Je tentais d’expliquer leur mode de pensée, mais plus le temps passait, plus je peinais à trouver les arguments.

Un jour de manifestation, Aurore m’a fait la surprise de m’emmener au musée de la Mode à Paris voir une exposition, histoire de me changer les idées. En sortant de la bouche de métro, nous sommes tombées en plein milieu de la Manif pour Tous. En plein milieu de ces milliers de personnes. Jusque là, je n’avais vu que les images à la télévision, nous évitions à chaque fois d’aller dans les secteurs où ils pouvaient passer. Cette fois-ci, c’était raté. Aurore, qui est bien souvent plus impulsive que moi, a dû littéralement me tenir. J’étais en plein milieu de cette foule, de ces gens qui me ressemblaient tant et j’avais la haine. La haine. J’ai été prise d’une colère énorme. Jusqu’à les insulter. Aurore voulait qu’on traverse la manif le plus discrètement possible, moi je voulais les arrêter, je voulais qu’ils me voient, qu’ils nous voient. J’ai attrapé Aurore, je l’ai embrassée et je nous ai prises en photo au milieu de la foule. Cela n’a bien entendu eu aucun impact sur eux, mais c’était symbolique pour moi.

Je n’en pouvais plus. Je souffrais de tout cela. De tout cet acharnement.

J’ai compris aussi cette année là que je n’appartenais plus à l’église catholique. Non pas qu’elle m’en ait rejetée mais parce que j’en suis partie. En tant que chrétienne, en tant que citoyenne et en tant qu’homosexuelle. Je ne fréquente les églises que lors des réunions familiales, plus pour accompagner mes parents dans cette tradition. Ma foi existe encore. Je crois en Dieu, je crois en l’au-delà, je crois en l’amour de son prochain, mais je ne crois plus en ces gens et depuis 2013, je ne prononce plus, lors du « credo » à la messe cette phrase : « Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. »


CHAPITRE #15

En 2013, ce fut le tour de ma plus petite soeur de se marier. Encore une fois, j’espérais tellement qu’Aurore soit invitée. Mais j’étais aussi réaliste. Si, pour le mariage de mon frère, mes grands-parents n’avaient pas pu venir à cause de la distance, je savais qu’ils seraient présents pour celui de ma soeur. Et ma mère était toujours bloquée au même stade. Le temps avait passé depuis l’annonce, Aurore était totalement intégrée à la famille, proche de mes parents et de mes frères et soeurs. Ma mère et elle s’entendaient de mieux en mieux, mais avec toujours ce blocage de nous accepter en tant que couple.

Pour moi, il était totalement envisageable qu’Aurore soit invitée à cet événement familial, même avec la présence de mes grands-parents. Un mariage avec près de deux cents personnes, elle serait passée inaperçue. Mes grands-parents n’étant pas les plus sociables du monde, ils ne se seraient même pas interrogés sur la présence de cette femme à mes côtés. Ils étaient tellement loin d’imaginer cette situation pour moi, j’aurai pu embrasser Aurore devant eux qu’ils n’y auraient pas cru ! Mais je n’osais pas poser la question à mes parents, ni à ma soeur et mon beau-frère. J’avais peur. Peur de leur réponse, peur qu’ils soient gênés, peur d’être à nouveau celle qui créé le malaise, celle qui chamboule tout le monde, qui brise l’état de bonheur et d’excitation, l’épine au pied.

J’attendais de leur part que l’un d’eux vienne à moi, à nous, pour en discuter.

Mais il s’est passé quelque chose de plus difficile encore. Le sujet n’a pas été réellement abordé. Une fois seulement, à un repas de famille, ma petite soeur a demandé en toute innocence comment Aurore allait être présentée le jour J devant la famille. Cela a créé un malaise immense, et face à ce silence de mort, Aurore a désamorcé la situation en disant qu’elle ne voulait pas créer de problèmes.

Pendant toute la préparation du mariage, ce point n’est pas ressorti. Encore une fois, comme un consensus général, comme si c’était la normalité, Aurore n’a pas été invitée. Pour ne pas stresser mes parents, pour ne pas créer de problèmes. Je décidais, encore une fois, de me taire. J’étais tellement blessée. Blessée pour Aurore qui vivait un rejet frontal de la part de ma famille, blessée pour moi qui n’avait pas le droit au même traitement que mes autres frères et soeurs qui, eux, pouvaient bien sûr venir avec leur moitié.

Ce qui me mettait en colère, c’était que personne n’en parle. Que ce soit « normal ». Jamais Aurore ne se serait battue pour être invitée, ce n’est pas son genre, et jamais je n’aurai insisté, cela aurait été gênant. Qui a envie de mendier une invitation à un mariage ? Nous avions notre fierté aussi. Mais je pensais qu’à un moment, quelqu’un de cette famille viendrait à nous, juste pour montrer qu’il avait conscience que la situation pouvait être blessante.

Aurore n’en voulait absolument pas à ma soeur et mon beau-frère. Elle les adorait tout comme mes autres frères et soeurs, et elle savait que dans ce type de mariage, de bonne famille, avec beaucoup de monde, où ce sont les parents qui reçoivent, les mariés n’ont pas toujours leur mot à dire malheureusement. Et je savais aussi qu’ils étaient très pris par l’organisation de cet événement si important pour eux. Ils n’ont pas délibérément voulu nous écarter, ils n’y ont juste pas pensé.

J’en voulais un peu à mon père cette fois-ci qui, je trouve, ne se battait pas beaucoup. Lui aussi très enjoué à l’idée de marier la petite dernière, j’ai eu la sensation qu’il avait oublié de me défendre ou au moins d’essayer de trouver une solution. Lui, l’homme de dialogue, s’est un peu caché pendant cette période. Il ne venait même pas à moi pour me dire un mot, me soutenir, chose qu’il faisait pourtant depuis le début.

Le jour du mariage, j’ai eu la sensation de revivre la même chose qu’au premier. J’étais à nouveau l’impair. Marie-Clémence, officiellement célibataire devant la bonne société. Mais Marie-Clémence n’est pas célibataire. Marie-Clémence est en couple, amoureuse, pacsée. Tout ceci est un énorme mensonge.

J’ai tout fait, toute la journée et les jours précédents, pour aider au maximum à la préparation. J’installais les tables, je me rendais utile partout, je redoublais d’énergie, de motivation, de sourires. Tout pour être irréprochable, et pour ne pas penser. Ne pas penser qu’Aurore n’était pas avec moi. Encore une fois.

Le soir de la fête, lors des traditionnels discours, nous nous sommes retrouvés avec mon frère et ma soeur pour dire un mot devant l’assemblée en l’honneur de notre petite soeur, devenue grande. Et nous avions prévu un montage de vidéos et photos. C’est Aurore qui avait fait ce montage. En sachant qu’elle ne serait pas là, pas invitée, elle avait passé des heures à faire ce montage, créer ce film. Elle avait tout de même tenu à participer à ce moment de famille, à sa manière. Le montage était super, drôle, émouvant. Et mon autre soeur, à la fin de la diffusion, a dit devant tout le monde : « Merci à Aurore qui n’est pas là ce soir, pour avoir fait tout ce montage. » J’avais les larmes aux yeux, la gorge nouée. Et ce moment devint cocasse quand tout le monde se mit à applaudir et que les invités, ne sachant pas qui était Aurore, se sont mis à scander son nom. Mes grands-parents applaudissaient sans savoir qu’ils félicitaient la compagne de leur petite-fille.

Aurore n’était pas là, mais elle irradiait et envoyait son amour. C’était, involontairement, un énorme pied de nez à cette situation de rejet que nous vivions. Je crois que les jeunes mariés ont compris aussi à ce moment là qu’il y avait une absente. Je crois qu’ils ont réalisé que tout le monde avait un peu oublié qu’ils avaient tous écarté, par leur silence, leur belle-soeur.

Ma petite soeur est d’ailleurs venue me parler et s’excuser en fin de soirée, et avec mon beau-frère, ils ont souvent exprimé leurs regrets. Jamais Aurore ne leur en a voulu, et moi non plus.

Dans les jours qui suivaient, j’en voulais plus à mes parents. J’étais en colère que cela se soit passé si facilement pour eux encore. Que tout cela soit passé comme une lettre à la poste. Je n’avais pas bronché, Aurore non plus. C’était trop simple. Et comme toujours lorsqu’on décide de choisir le silence, on finit par éclater. C’est ce qui s’est passé pour moi quelques temps après, où ma colère est ressortie d’un coup lors d’un repas. J’ai dit à mes parents combien j’avais été blessée de cette situation si injuste. Qu’ils ne pouvaient pas faire comme si Aurore faisait partie de la famille toute l’année, et d’un coup, lorsqu’il s’agit de vie publique, l’écarter si facilement, sans la moindre excuse ou la moindre gêne. Aurore ne disait rien, mais je l’ai sentie blessée. Elle encaissait toutes ces situations depuis longtemps déjà, avec une patience sans bornes, mais il y a des limites à tout.

Du côté de la famille d’Aurore, notre couple bénéficiait d’un accueil radicalement différent. Elevée par ses grands-parents, ces derniers ne se sont jamais mêlés de sa vie amoureuse, et se sont toujours uniquement préoccupés de savoir si elle était heureuse. Si nous ne disions pas les choses « officiellement », si nous ne nous affichions pas par des gestes tendres devant eux, ils n’ont jamais posé de question, et m’ont acceptée dans la famille immédiatement. Sa mère et sa soeur semblaient plutôt surprises du « style » de fille qu’Aurore avait choisie. J’étais très réservée, polie, douce, très BCBG, un peu coincée, et je débarquais dans cette belle-famille fantasque, déstructurée, bruyante et débordante d’amour. J’ai, petit à petit, réussi à faire ma place aussi. Jamais on ne m’a fait sentir différente d’eux, mais je sais que j’ai réussi à faire « mes preuves » en apaisant Aurore. Ils le sentaient je pense. Elle trouvait une stabilité, ils savaient que jamais je ne lui ferais de mal, et cela leur suffisait.


CHAPITRE #16

L’homophobie ordinaire fait aussi des ravages dans les milieux professionnels. Si je n’ai jamais vécu de situation de rejet direct à cause de ma relation dans mon travail, j’ai tout de même vécu une situation « surprenante » il y a quelques années…

En 2013, après avoir quitté le monde de la télévision, je recherchais un emploi en production, mais plus administratif. Après avoir répondu à une annonce sur internet, j’ai été convoquée pour un entretien d’embauche à un poste d’assistante de production Fonction que je n’avais jamais occupée jusque-là mais dont je rêvais.

Lors de l’entretien, j’ai d’abord été surprise par le nombre de questions sur ma vie personnelle : que font vos parents dans la vie ? Etes-vous en couple ? Souhaitez-vous avoir des enfants ? Si oui, dans combien de temps ? Etes-vous propriétaire de votre appartement ou locataire… ? Bref, le contact étant bon avec l’employeur, j’ai répondu naturellement à tout, ne voulant pas mettre en péril ma candidature, même si j’avais pleinement conscience que cela n’avait rien de très légal.

A chaque question de type « Vous avez acheté un appartement avec votre conjoint ? », ou « Que fait votre compagnon dans la vie ? », j’ai à chaque fois répondu : “Ma compagne fait tel métier… Avec ma conjointe nous vivons…. ». Je ne me voyais en aucun cas répondre « Mon conjoint », alors que ce n’était pas le cas. Parce que j’étais très à l’aise avec le fait d’être avec une femme, car je n’envisageais même pas une seconde que cela puisse jouer dans ma candidature et enfin car je ne me voyais pas commencer une collaboration professionnelle sur un mensonge. Il a fallu quelques réponses de ce type et j’ai vu dans les yeux de mon employeur qu’il avait compris.

L’entretien s’est très bien passé et je suis rentrée chez moi avec la conviction que je serai embauchée.

Ce ne fut pas le cas.

Restant sans nouvelles, je les ai appelés quelques jours après et l’employeur m’a expliqué qu’ils avaient embauché une autre jeune femme que moi qui avait plus d’expérience à ce poste.

J’ai trouvé cela tout à fait normal, car je n’avais pas d’expérience et j’ai accepté la décision. Je continuais donc mes recherches.

Quelques mois plus tard, j’ai été rappelée par cette société. La responsable de production (que j’aurai dû assister) m’a expliqué que la personne embauchée initialement quittait d’un commun accord son poste à la fin de sa période d’essai et qu’ils souhaitaient donc me proposer la place.

J’étais heureuse et stressée, mais j’ai accepté évidemment. J’entrais donc dans la société.

Les premiers jours, j’ai été « formée » par la jeune femme qui avait été embauchée et qui quittait le poste. Un temps de relai important pour moi qui n’avait aucune expérience. Elle était très sympathique, très masculine, avec un fort caractère et sans aucun doute : homosexuelle. Cela se voyait, je le savais juste en la regardant (même si il ne faut pas se fier aux apparences, j’en conviens). Mes collègues me le confirmeront très vite par la suite, elle était en couple avec une femme depuis longtemps.

Peut-être six mois plus tard, lors d’une soirée avec mes collègue, au cours d’une discussion quelconque, la responsable de production que j’assistais depuis, m’a annoncé les vrais raisons de mon recalage au départ.

Il ne s’agissait pas « que » de mon manque d’expérience.

Lors de l’entretien d’embauche, ils avaient donc bien compris le message que je transmettais par mes réponses sur mon homosexualité., car je ne m’en étais pas cachée.

L’autre jeune femme, elle, n’a pas du tout donné cette information. Elle a répondu à chaque question sur sa vie privée, mais en parlant de « compagnon ». Cela se voyait qu’elle était avec une femme, mais elle a préféré apparemment le cacher lors de cet entretien d’embauche. Moi, non.

Le hasard a donc fait que les deux personnes en tête pour obtenir cette place étaient homosexuelles. Et chacune avec une manière différente de l’aborder.

Comme ils n’arrivaient pas à faire un choix purement professionnel entre nos deux profils, ils se sont décidés sur un critère étonnant.

Puisque j’avouais clairement mon homosexualité, cela en disait long sur mon caractère. En cas de problème quelconque avec eux, je serai susceptible de vouloir les attaquer en justice sur ce point et « les faire chier à cause de ça ». Ils prenaient selon eux un risque avec moi, car je clamais trop mon orientation sexuelle, et que je pourrais vouloir en faire une arme contre eux un jour.

Alors que l’autre fille, n’assumant déjà pas à un entretien d’embauche sa sexualité, ne leur poserait pas de problème.

Lorsque ma responsable a terminé ce récit, j’étais scotchée. Cette histoire était-elle vraie? Je n’en ai pas la preuve, mais elle ne pouvait pas l’avoir inventée. C’était la réalité, aussi absurde qu’elle soit.

Voilà ce qui a décidé de mon emploi ou non. C’est incroyable car on pourrait penser que l’homophobie ordinaire dans le milieu professionnel se traduirait plutôt par le fait de ne pas vouloir embaucher quelqu’un d’homosexuel. Mais ici ils se sont trouvés face à deux personnalités et ont fait le choix de la personne qui ne l’assume pas, mais pour laquelle cela se voyait dans l’attitude, alors que moi, j’assumais, mais cela ne se voyait pas. Je ne sais pas si on peut parler d’homophobie. Je connais maintenant très bien ces personnes et je sais qu’elles n’ont pas ce type de pensée, mais face à une situation de choix, elles ont fait le plus facile, le moins dangereux, celui du mensonge.


CHAPITRE #17

2014.

Aurore et moi étions ensemble depuis cinq ans. Cinq ans d’amour fou, cinq ans où je ne m’étais jamais autant sentie vivante. Les années passaient et nous étions toujours plus amoureuses. Je découvrais ce qu’était l’Amour, le grand, le vif. Chaque minute où nous étions séparées était toujours aussi compliquée à gérer. Elle me manquait la journée, je fondais dans ses bras en rentrant le soir.

J’avais démarré un nouveau travail, et je peinais encore une fois à m’intégrer auprès de mes collègues. Parce que je suis de nature réservée, ce qui peut être perçu comme de la froideur, mais aussi et surtout car je refusais toutes les invitations à boire un verre après la journée de travail, tant je n’avais qu’une hâte : retrouver mon Amoureuse. C’était dommage peut-être, mais les moments sans elle n’avaient pas d’intérêt pour moi. Je ne me sentais exister que quand elle me portait par son regard. Elle savait me mettre en valeur en société, elle savait me donner confiance, et je ressentais une fierté brûlante de l’avoir à mes côtés.

Nous vivions ensemble, nous étions pacsées, propriétaires et je rêvais maintenant de mariage.

Encore une fois, si tout avait été fait pour m’éloigner de mes désirs de petite fille, je ne renonçais pas à cette envie. Aurore, elle n’en ressentait pas du tout le besoin. Le modèle familial dans lequel on grandit est déterminant, et si, de mon côté, j’avais vu le mariage réussi et heureux de mes parents, Aurore, elle, n’avait pas été entourée de couples mariés et prospères. Au contraire, J’essayais donc de la convaincre. Je voulais célébrer notre amour. Je voulais relever le défi de nos familles réunies. Je voyais ce mariage comme la ligne d’arrivée après cette course chargée d’obstacles. Je voulais courir avec elle et gagner.

Aurore ne voyait pas beaucoup d’intérêt à tout cela. Elle avait assisté à plusieurs mariages dans ma famille, et ne rêvait pas du tout de ces grandes cérémonies avec deux cents invités, très cadrées, très sages. Elle ne comprenait pas mon envie de célébrer notre amour. Elle qui aimait être discrète, cela ressemblait pour elle à une énorme mise en scène, et elle ne pensait pas que cela changerait quelque chose dans notre histoire. Je la menaçais parfois en plaisantant de lui faire une demande, elle me faisait promettre de ne jamais la faire.

Alors je patientais et j’espérais.

En mars 2014, pour fêter nos cinq ans, nous avons organisé un voyage à New York. Nous rêvions toutes les deux de cette ville. Si nous n’abordions plus le sujet du mariage car je connaissais sa position, je priais de tout mon coeur pour qu’elle y fasse sa demande. Tout était réuni là-bas pour des fiançailles romantiques. Aurore était la spécialiste depuis notre rencontre pour me couvrir d’attentions : fleurs, restaurants… J’imaginais donc quelque chose de grandiose, sur un rooftop New-Yorkais, toutes les deux très bien habillées, avec la lumière de la ville pour nous éclairer.

Evidemment, cela ne s’est pas passé comme ça.

Le séjour se passait à merveille, nous découvrions et tombions amoureuses de la ville. Notre date anniversaire approchait, et je trépignais d’impatience. Le 27 mars était le grand jour, et je me préparais à cette demande romantique tant imaginée.

Le jour J, voulant mieux préparer la journée (et glaner quelques informations), je tannais Aurore :

« Où va-t-on dîner ce soir pour notre anniversaire ? »

Silence (très) gêné d’Aurore.

« Ah. Tu pensais que j’avais réservé un restaurant ? »

« Oui, c’est nos cinq ans aujourd’hui, il faut qu’on fête ça ! »

« Mais on est à New York, on fête ça tous les jours en étant ici, c’est le but du voyage, non? »

Et je voyais dans ses yeux qu’elle ne plaisantait pas. Elle n’avait rien réservé. Et moi, je me retrouvais stupide, là, avec mes espoirs secrets qui s’envolaient. Non, elle n’avait pas l’intention de me demander en mariage ici, ni ailleurs. J’avais tout imaginé dans les moindre détails et rien ne se passait comme prévu. Je me sentais tellement ridicule, et surtout je ne pouvais pas partager cette déception avec elle, ce serait humiliant ! Alors j’encaissais en silence.

Tellement en silence que je ne décrochais plus un mot de la journée. Je lui en voulais je crois. Je me sentais comme la petite fille à qui on refuse un de ses désirs les plus forts. J’étais tellement déçue, mais surtout vexée. Moi qui avait même parlé de ça avec mes collègues, qu’est-ce que j’allais pouvoir leur dire à mon retour ? « Non, finalement, pas de demande en mariage ! ». J’avais honte.

Aurore tenta toute la journée de savoir ce qui me tracassait. Elle ne comprenait pas que le fait de ne pas avoir réservé un restaurant me plonge autant dans mes pensées. Et je ne pouvais rien lui dire, j’étais trop gênée. Nous avons marché toute la journée à travers la ville, traversé le pont de Brooklyn où je boudais comme une petite fille.

J’avais le sentiment que si la demande n’avait pas lieu ce jour, pour notre anniversaire, elle n’aurait jamais lieu.

Le lendemain, après cette journée ratée où je n’avais mis aucune énergie, nous reprenions notre visite de la ville. J’avais essayé toute la nuit de me raisonner. C’était stupide, cela ressemblait à un caprice, mais je n’arrivais pas à faire une croix sur mon désir de mariage. J’avais toujours pensé qu’elle changerait d’avis, et je réalisais que peut-être que cela n’arriverait jamais.

Perdue dans mes pensées, je suivais Aurore à travers la ville, sous un vent glacial. Je suis une grande fan de la série « Sex and the City », et elle avait repéré les lieux cultes de la série. Elle me proposait donc de m’arrêter à la boutique Tiffany & Co sur la Cinquième Avenue. Elle remuait le couteau dans la plaie ! M’emmener dans le magasin mythique où Charlotte, de la série, avait reçu sa bague de fiançailles ! Et je ne pouvais rien dire évidemment, car elle ignorait tout le film que j’avais si bien réalisé dans ma petite tête.

Alors que nous étions en train de flâner dans l’immense boutique, à regarder les plus beaux diamants, Aurore me proposa de visiter les autres étages. Nous primes l’ascenseur avec groom.

« Quel étage souhaitez-vous ? » demanda-t-il.

« Engagement rings. », répondit-elle.

Mon coeur s’accélérait petit à petit.

Arrivées dans ce sublime espace où les plus belles bagues de fiançailles étaient exposées, Aurore me laissa un instant, et à l’écart.

« Viens t’assoir ici. » me dit-elle.

Je me retournais, et je vis une vendeuse, me montrant un fauteuil et une petite table, où se trouvaient trois bagues, trois solitaires magnifiques.

« Viens t’assoir. »

Je tremblais.

Je me suis assise.

« Laquelle te plaît le plus ? »

Totalement perdue, comprenant sans réaliser ce qui se passait, je désignais une des bagues.

Aurore la prit dans son écrin et me regarda longuement dans les yeux, tremblante.

« Je ne suis pas douée pour les discours, pas douée pour les grandes phrases. Mais je voulais savoir, mon Amoureuse, si tu voudrais passer le reste de ta vie avec moi. »

Je ne sais pas quelle touche utiliser sur mon clavier pour marquer cet instant. Quel mot choisir pour exprimer ce que j’ai ressenti à cette seconde. Cette petite chose, ce petit être qui représentait tout pour moi, dans sa plus grande fragilité, venait de sauter dans le vide devant moi. Je ressentais dans son regard la peur de l’inconnu, la peur des préjugés, la peur des grands mariages « m’as-tu vu », la peur de faire quelque chose qu’on ne lui a pas appris à aimer et désirer dans son enfance. Elle sautait le pas, là, pour moi, pour nous. Si par le passé, j’avais dû affronter mes peurs à plusieurs reprises par amour, aller vers l’exact opposé de ce qu’on m’avait appris dans l’enfance, c’était son tour à elle de s’engager auprès de moi et de me faire confiance. Nous allions nous marier, elle n’en n’avait jamais eu envie. Mais elle me suivait.

Encore une fois, comme depuis ces cinq dernières années, Aurore était là où je ne l’attendais pas et les choses ne s’étaient pas passées comme prévu.

En réalité, elle avait projeté de faire sa demande sur le pont de Brooklyn, la veille, le jour de notre anniversaire. Elle avait acheté une « fausse bague » en toc à Paris pour la demande en mariage et souhaitait que nous choisissions le modèle définitif ensemble chez Tiffany ensuite. Mais voyant que je boudais depuis le matin, traînant des pieds pour la suivre à travers la ville sans vouloir lui dire ce qui me tracassait, elle avait abandonné l’idée lors de la traversée du pont, se disant qu’il serait préférable que je sois de bonne humeur pour la demande ! Elle avait donc improvisé le lendemain.

Cette demande en mariage n’était donc pas celle que j’avais imaginée, en robe de soirée sur un toit New-Yorkais, mais elle était bien plus belle. Nous étions toutes les deux, là, assises à cette petite table dans une des plus belles boutiques du monde, avec nos bonnets, nos écharpes, nos gros manteaux. Je n’étais pas belle, pas maquillée, le nez rougis par le froid.

Nous sommes sorties dans la rue, j’étais ivre de bonheur, littéralement. Nous avons marché dans Central Park, toutes les deux. Nous avons même croisé Lady Gaga sortant de son hôtel, à qui Aurore a crié, brandissant ma main : « She said Yes ! ».

Evidemment que c’était oui. Evidemment. J’allais me marier. Marie-Clémence, la petite Marie-Clémence, allait se marier à une femme. Mon Dieu. Que la vie est bouleversante.

Le soir même, couchée contre la femme de ma vie, je repensais à cette phrase qui me suivait depuis le jour de notre rencontre :

« L’Homme prévoit, Dieu rit. »

Il avait dû bien rire, le bon Dieu, de penser à ce à quoi je me croyais destinée, tout en me regardant la main tendue vers Lady Gaga en embrassant ma future femme.

Je riais intérieurement.

Puis soudain je réalisais.

Il y avait à cet instant deux personnes à l’autre bout du monde, qui allaient moins rire dans les prochains jours.

Mes parents.


CHAPITRE #18

De retour de New-York, nous avons tout de suite contacté tous nos proches pour leur annoncer la grande nouvelle : nous allions nous marier !

J’étais partagée entre une immense joie et une grande appréhension. Il fallait le dire à mes parents. Si ma mère évoluait et accueillait maintenant Aurore dans la famille avec beaucoup de bienveillance, si mon père avait toujours ouvert ses bras aussi, je savais que cette union serait une épreuve pour eux. Car ils sont croyants, catholiques, et que le mariage est considéré comme un sacrement. L’acte civile est important aussi, mais la notion de mariage est très précieuse à leurs yeux, et l’Eglise s’opposant clairement au mariage homosexuel, cela irait une fois de plus à l’encontre de toutes leurs valeurs et leurs idéaux. A cela s’ajoute le stress de le dire à la famille, le stress que mes grands-parents l’apprennent, ne sachant toujours rien de mon histoire d’amour, le stress que cette relation devienne « publique ».

Je ne savais pas comment m’y prendre. J’avais déjà tellement souffert les années précédentes des échanges avec ma mère, je savais tellement qu’elle vivrait mal cette situation et qu’elle ne s’en cacherait pas. Je décidais donc, pour me protéger, de leur écrire une lettre. Une manière d’éviter l’annonce frontale, le coup de téléphone, et les larmes, les soupirs ou les reproches à l’autre bout du fil. Je voulais qu’ils puissent apprendre la nouvelle, l’encaisser comme ils le souhaitent, et qu’ils me contactent par la suite, une fois le plus gros digéré. Ils étaient tellement fiers lorsqu’ils ont appris que mon grand frère et ma petite soeur se fiançaient, je souffrais déjà de savoir que je n’aurai pas droit au même traitement.

Je leur ai donc écrit dès notre retour.

« Chère Maman, cher Papa,

Parce que parfois il est difficile (même pour moi !) de dire les choses à haute voix, au téléphone, ou même en face, j’ai choisi la lettre pour vous parler aujourd’hui.

Aurore et moi revenons tout juste de notre séjour à New-York. Un très beau voyage qui a  confirmé l’idée que je me faisais des USA : un mélange d’extravagance, de « to much », de gentillesse, du sens du service et du partage.

Lors de ce voyage, Aurore m’a demandée si je voulais me marier avec elle. J’ai immédiatement accepté. D’abord car je me doutais que ce moment allait arriver, et parce que c’est une décision mûrement réfléchie. Voilà aujourd’hui cinq ans que nous partageons notre vie, dans ce qu’elle a de plus beau et de plus difficile. L’amour que nous avons est vrai, juste, et aussi « différent » soit-il, il est fort et sincère, comme tout couple.

Le mariage est pour nous une suite logique. Un engagement moral important et véritable pour moi. La loi nous permet aujourd’hui d’avoir cette reconnaissance et d’accéder à ce droit comme tout le monde, et nous sommes ravies, car au-delà de ma situation personnelle, ce sont des valeurs que je défends depuis toujours.

Après avoir dit « oui », j’ai été prise d’une grande peur, une boule au ventre : comment l’annoncer à Papa et Maman ? Quelle sera leur réaction ?

Vous connaissez Aurore depuis quelques années et, j’espère, vous vous êtes faits à cette idée que ce n’est pas une passade. Et si, j’en conviens, cette situation vous demande du courage, imaginez-vous tout cela pour moi. Comme je vous l’ai dit cet été, je me sens assez forte et assez sûre de moi (et de nous) pour affronter tous les obstacles que cette situation me mettra. Rien ne me touche, rien de m’atteint, sauf ma famille, mon socle. Si je ne suis pas portée, je ne tombe pas, mais je faiblis.

Je fonce dans le tas lorsque je suis avec vous, et avec mes frères et soeurs. Je force parfois le dialogue, avec maladresse souvent, mais je ne supporte pas les non-dits. Depuis ces années où vous savez pour Aurore et moi, nous n’en n’avons que peu parlé, et uniquement lorsque j’ai abordé le sujet. J’ai vécu des situations difficiles au début où j’étais partagée entre l’envie de parler de ma vie, de « ça », et la peur de créer un malaise à chaque fois que je parlais d’Aurore. Si la situation s’est détendue depuis, je ne veux plus revivre la même chose aujourd’hui.

J’ai donc choisi de vous écrire pour plusieurs raisons. La principale est de me protéger. Cet événement est une chose merveilleuse pour moi, un grand moment de joie, je veux que cela le reste, et j’ai eu peur que votre réaction « spontanée » me rappelle que même si vous aimez vos quatre enfants de la même manière, je n’aurai pas la même réaction de votre part qu’à l’annonce des fiançailles de mes frères et soeurs. Ensuite, j’ai décidé de vous laisser les cartes en mains. Je vais vivre ce temps de préparation au mariage comme n’importe quelle jeune femme : organisation, robe, lieu, invités… et je ne veux pas vivre dans un entre-deux « j’en parle » et « j’en parle pas ». Vous savez. A vous de choisir maintenant : soit vous aborderez le sujet librement avec moi, dans le dialogue, l’échange, le soutien et l’accompagnement, soit nous n’en parlerons pas du tout si vous ne le voulez pas ou ne vous sentez pas prêts.

J’ai besoin aujourd’hui de savoir « sur quel pied danser », pas de demi-mesure. Je ne suis pas dans la demi-mesure, vous le savez bien ! J’ai trop souffert cet été qu’Aurore ne soit pas invitée au mariage de ma petite soeur. Nous avons discuté mille fois des raisons, mais elles restent injustes et me laissent cette pression difficile de pouvoir « tuer » mes grands-parents s’ils l’apprenaient et si je me montrais comme je suis. Je ne supporte cette situation que pour toi, Maman, car ce n’est pas eux que je protège, mais toi. Je l’accepte, mais dans une certaine mesure. Comme je vous l’ai dit cet été, je ne vais pas arrêter d’avancer dans mes projets pour eux, malgré l’amour que je leur porte.

Aujourd’hui vous savez qu’Aurore et moi sommes fiancées, nous souhaitons nous marier à la fin de l’été 2015. Si vous n’abordez pas le sujet avec moi, je ne l’aborderai pas. Vous choisissez pour tout : les grands-parents, vos amis, vos familles… Je n’enfoncerai pas vos portes, je ne choisirai pas pour vous, soyez tranquilles.

J’espère juste que quel que soit votre « choix », vous pourrez ressentir ne serait-ce qu’1% de mon bonheur, et que celui-ci vous aidera à surmonter ce qui est, je crois, une épreuve pour vous.

Cette lettre est à mon image : bavarde, maladroite, mais sincère et entière. Ce n’est pas une attaque, juste une tentative de dialogue différente et j’espère que vous comprendrez ma démarche.

Avec tout mon Amour.

MC »

La lettre était envoyée, avec tous mes espoirs à l’intérieur. Je priais pour un miracle, un appel rapide de leur part pour me rassurer de leur amour et de leur soutien. Un miracle, oui.

Quinze jours sont passés sans que je ne reçoive le moindre signe de vie. J’étais désespérée, j’en ai pleuré des heures à la maison. En voulant me protéger par l’écriture d’une lettre, je m’étais en fait jetée dans la gueule du loup. Car il n’y a rien de pire que l’attente. Au moins, avec un coup de fil, j’aurai su tout de suite. Là, j’étais dans le supplice de l’incertitude.

Ma lettre était-elle bien arrivée ? Qu’attendaient-ils pour m’appeler ? Je n’en pouvais plus. Nous avions en plus prévu de passer le weekend suivant en famille chez mes parents, et je ne me voyais pas arriver sans savoir à quelle sauce je serai mangée.

Je décidais de les appeler.

Ils avaient bien reçu ma lettre. Ils ne m’avaient pas répondu, car ils n’en avaient pas pris le temps encore. J’attendais, hystérique chez moi, et eux, prenaient leur temps ! Ils n’avaient pas relevé l’urgence de mon appel, l’urgence de mon besoin d’être rassurée. Ils ne l’avaient pas ressentie.

Je réalisais qu’il y avait derrière tout cela quelque chose de plus profond. Je me plongeais en réalité dans une forme de chantage affectif. Je les avais provoqués sur le sujet du mariage dans ma lettre, mais j’attendais bien plus d’eux, et je ne l’obtenais pas.

J’étais prise à mon propre piège. En leur ayant écrit que je leur laissais le temps d’encaisser la nouvelle, de revenir vers moi lorsqu’ils seraient prêts etc., j’avais en fait espéré qu’ils n’attendent pas une seconde pour m’appeler.

Mon père, même si la situation ne lui faisait pas très plaisir, acceptait cette nouvelle car il s’y était préparé, et tenta au téléphone de me rassurer sur leur soutien. Si je suis heureuse, ils le seront aussi. J’étais partagée entre un immense soulagement, et une grand méfiance. Le discours était trop lisse, j’avais besoin d’en savoir plus.

Quelques jours après, nous nous sommes tous retrouvés en famille chez mes parents. Je n’osais pas aborder le sujet, de peur de créer un malaise. Je me retrouvais en fait dans la même situation que quelques années plus tôt, celle que je voulais absolument éviter : le non-dit.

Nous étions arrivées depuis le matin, et si mes frères et soeurs nous ont félicitées, mes parents n’abordaient pas le sujet. Cela me rendait furieuse. Une fois de plus, je vivais une situation humiliante dans ce silence. Je leur avais annoncé mes fiançailles et ils faisaient comme si de rien n’était. Et j’essayais de tenir, puisque j’avais écrit dans la lettre que je n’aborderai pas le sujet.

Au déjeuner, nous vécûmes une situation ahurissante. Nous avions appris quelques temps plus tôt qu’un de mes cousins allait se marier. Mes parents abordèrent le sujet à table, se réjouissant de ce prochain mariage. Leur propre fille, devant leurs yeux, était fiancée, et ils n’en parlaient pas. J’étais scotchée. Je bouillonnais en silence.

Le soir, après une journée de silence, nous nous sommes tous réunis au salon après la messe de Pâques. J’étais si triste.

Mon père, je le voyais, ressentait ma peine, et savait que j’attendais un geste de leur part. Il avait sorti du Crémant (notre Champagne bourguignon) pour l’apéritif, et prit maladroitement une coupe, qu’il leva vers nous. Il trinqua à notre mariage, avec discrétion et tendresse. J’étais émue, car même si cela ne ressemblait pas au grand bonheur qu’ils avaient exprimé aux fiançailles de mes frères et soeurs, j’avais tout de même droit à cet instant à une reconnaissance, au moins que l’on ignore pas ma situation.

Ce geste de sa part permit de débloquer le sujet ce soir là et de donner lieu à des échanges tous ensemble. Il ne manquait que ma plus petite soeur et son mari, sinon nous étions tous là. Ma mère restait silencieuse. Et je fonçais dans le tas, une fois de plus, ne résistant pas à son silence. Je savais ce qu’elle pensait réellement et je voulais qu’elle le dise, je voulais l’entendre, je voulais que ça sorte.

Et c’est sorti. Pourquoi vouloir vous marier ? Qu’est-ce que cela vous apporte ? Quel est l’intérêt ?

Elle posa ces questions qui n’avaient pas de sens. Pourquoi vouloir nous marier ? Mais pour les mêmes raisons que mes frères et soeurs se sont mariés, pour les mêmes raisons qu’elle et mon père se sont mariés. J’avais droit à des questions que l’on ne pose pas aux autres couples. Je devais justifier ce désir.

Elle cherchait des arguments, mais n’en trouvait pas pour nous faire changer d’avis. Elle était stressée, elle avait peur de la réaction de ses parents, peur de tout. Mes frères et soeurs m’ont défendue ce soir là, et ça m’a fait du bien. Je me suis sentie soutenue. Je sentais que leur avis comptait pour elle, et que de savoir qu’ils me soutenaient, qu’elle était « seule » contre nous, l’aiderait à évoluer. Je comprenais aussi qu’il allait falloir, une fois de plus, être patiente.

J’avais espéré un sursaut, que tout soit simple, je devais accepter que les choses évoluent à leur rythme, que ma mère avait besoin de temps pour assimiler. Que non, elle ne m’avait pas appelée dès la réception de la lettre pour me crier son amour et me dire qu’elle ne voulait que mon bonheur, que non elle ne se libèrerait pas si facilement de ses angoisses, de ce qu’on lui avait inculqué, juste parce que je suis sa fille. Que les choses sont bien plus complexes, bien moins lisses.

Qu’il faut du temps.

Que chaque chose vient, un jour. Mais qu’on ne décide pas de la rythmique.

La bousculer ne servirait à rien, je devais l’accepter. La bousculer ne servirait à rien, je devais avancer sans elle. Et me préparer à ce grand jour que serait notre mariage sans elle.

Que les essayages de robe se feraient sans elle.

Que ce rêve de petite fille n’aurait rien à voir avec le synopsis écrit dans ma petite tête.

Ce sera un autre film dont je ne connaissais pas le scénario.


CHAPITRE #19

Les fiançailles sont une période importante dans la préparation d’un mariage. Pour tous les couples. C’est un temps qui mélange excitation, hâte, peur, et qui déclenche souvent des questionnements que l’on ne soupçonnait pas.

Nous n’y avons pas échappé.

Aurore et moi nous sommes lancées dans l’organisation de notre mariage. Je n’avais comme modèle que ceux de ma famille, avec plus de deux cents personnes, des lieux incroyables, des robes blanches longues et magnifiques, des enfants d’honneur, des cérémonies religieuses, de grands dîners… Aurore, elle, n’avait aucune référence, mais savait qu’elle ne voulait pas de tout cela.

Je voulais que nous formions une équipe pour organiser ce grand jour, mais plus les semaines passaient, plus je sentais qu’elle ne se retrouvait pas dans mes désirs.

Elle vivait aussi une période très compliquée. Début 2015, elle a perdu son seul repère masculin et paternel, son grand-père. L’homme qui l’avait élevée et lui avait, avec sa grand-mère, offert un semblant de stabilité familiale et affective dans son enfance. Lorsque j’ai rencontré Aurore, elle était forte, endurcie, ne laissant rien paraître de ses faiblesses, n’en n’ayant même pas conscience. Elle me racontait son histoire personnelle, et je me demandais toujours comment elle avait pu arriver jusque ici debout. Mais notre relation apaisée, sereine et saine, au lieu de lui donner encore plus de force, lui a subitement fait baisser sa garde et l’a plongée dans une profonde détresse. Elle qui avait vécu depuis l’enfance dans un perpétuel état de survie, se retrouvait d’un coup face à un calme plat, un bonheur sans nuages. Elle était envahie d’incertitudes. Comme les soldats après la guerre. Elle avait soudain peur de tout et n’était plus sûre de rien, alors que tout allait bien, enfin.

Le mariage et notre avenir sont donc devenus pour elle des angoisses. Je savais que ses peurs n’étaient pas fondées, qu’elle transposait tout cela sur nous, qu’il s’agissait en réalité de son passé qu’elle prenait en pleine face et du manque de son grand-père, mais tout se mélangeait dans sa tête.

Je me retrouvais donc entre mes parents qui ne se réjouissaient pas de notre union, et une future épouse prise de panique qui ne s’investissait pas.

Tout implosait.

Du côté de mes parents, j’évitais le sujet, et eux aussi. Malgré tout, ils s’investissaient matériellement dans cet événement, en le finançant largement, de la même manière que celui de mon frère et ma soeur. Lorsqu’ils nous ont annoncé qu’ils souhaitaient participer aux frais comme pour chacun de leurs enfants, je ne m’y attendais pas. Aurore et moi avons même d’abord refusé, car nous voulions tout payer nous même, et cela nous gênait qu’ils dépensent de l’argent pour ce mariage qu’ils n’avaient pas souhaité, mais c’est même ma mère qui a insisté ce jour-là, en disant qu’elle ne ferait aucune différence avec les autres enfants.

Cela montrait une forme d’investissement, mais d’un autre côté, ils ne me parlaient jamais du mariage.

J’avais besoin de plus, ou d’autre chose du moins. Ma mère me manquait terriblement. Je rêvais tellement qu’elle soit heureuse et fière de marier sa fille. J’avais tellement envie de partager toute cette préparation avec elle. Mais c’était impossible, elle était trop triste de tout ça.

J’avais par exemple imaginé, comme dans les films, l’avoir avec moi pour choisir ma robe de mariée. Une belle robe longue, comme mes cousines avaient pu en porter, et ma mère, me regardant, émue.

Je voulais, comme la tradition le veut, qu’Aurore découvre ma robe le jour J. Lors du premier essayage, j’avais convié une de mes témoins. Je suis arrivée à la boutique, et mon amie était très en retard. Je me suis retrouvée seule, dans la cabine d’essayage. J’étais tellement loin du moment que j’avais imaginé.

La vendeuse m’a apporté quelques robes que j’avais sélectionnées. J’ai enfilé la première qui ressemblait aux modèles que j’avais vus dans ma famille et dont je rêvais. Alors que la dame ajustait le tissu, je me suis regardée dans l’immense miroir et les larmes sont venues.

Rien n’allait.

Je me sentais seule.

Ma mère n’était pas là.

Ma future femme se mariait pour me faire plaisir.

Et cette robe ne m’allait pas du tout.

Je ne me reconnaissais plus, j’étais ridicule.

Je ne voyais rien de beau dans le miroir, rien de ces moments magiques que j’avais imaginés. C’était pourtant la tenue dont j’avais rêvé et elle ne m’allait pas. Pourquoi ?

J’ai multiplié les essayages, mais rien à faire, je ne trouvais rien, je me sentais laide, déguisée.

Cette problématique de robe était en fait purement superficielle, elle montrait mes angoisses. Je voulais que mon mariage ressemble à mes repères, je me butais à ne pas vouloir de différence. Mais c’était différent, et je ne l’acceptais pas.

J’avais besoin d’Aurore. C’était à son tour de me rassurer sur l’avenir, sur ce que nous faisions. J’avais besoin de savoir que je n’étais pas seule. Que nous étions deux à avancer. J’essayais de lui montrer depuis le début que j’étais sûre de moi, de nous, que ce mariage était une bonne chose, que nous allions construire une famille etc. Je ne lui montrais rien de mes craintes pour ne surtout pas lui faire encore plus peur. J’ai finalement cédé un jour, et je lui ai demandé de prendre toutes ses forces, de m’aider, de nous aider, à nous préparer pour un mariage qui nous ressemblerait à toutes les deux.

Aurore s’est réveillée et m’a reprise en mains. Elle est venue avec moi choisir ma robe de mariée. « Les robes longues ne te vont pas. », me disait-elle. Mais je voulais une robe avec un voile et une traine comme toutes les autres femmes que je connaissais. J’ai accepté de lui faire confiance, et nous avons demandé à la vendeuse de m’apporter une robe courte, sans artifices. Elle était toute simple, et ne ressemblait en rien à ce que j’avais pu imaginer.

Je l’ai mise. C’était évident. C’était ce modèle qu’il me fallait. Je regardais mon reflet dans le miroir et je me retrouvais pour la première fois depuis longtemps, je me reconnaissais. Cette robe m’allait, c’était celle qu’il me fallait, elle me ressemblait, tout simplement.

J’ai repris confiance ce jour-là. J’ai compris que je devais une fois de plus laisser mes rêves de petites filles qui, décidément, s’accrochaient beaucoup à moi à chaque étape de ma vie ! Je ne voulais pas juste un mariage à tout prix, je voulais un mariage avec Aurore.

Elle aussi fut rassurée de voir que je cédais enfin un peu. J’étais désormais prête à lui laisser de la place. Si elle n’avait pas vraiment d’idéal de cérémonie en tête, elle savait qu’elle voulait quelque chose de simple et convivial. Je l’écoutais donc enfin beaucoup plus lorsqu’elle me suggérait des idées. Elle avait fait un pas vers moi en acceptant de se marier, c’était à moi aussi d’avancer vers elle.

Vint le moment d’envoyer les cartons d’invitation. Le grand dilemme face auquel je me retrouvais était de savoir si j’invitais ou non toute ma famille. Et spécifiquement ceux qui, je le savais, avaient manifesté longtemps contre le mariage. J’étais en droit de ne pas vouloir qu’ils soient là, puisqu’ils avaient tout fait pour m’empêcher de vivre ce moment. Mais j’ai choisi d’envoyer une invitation à tout le monde. Je n’ai exclu personne, à part une de mes tantes qui avait fait preuve de trop de violence par le passé. Pour les autres, tout le monde a reçu une carte.

J’ai eu des réponses positives, et j’ai eu des réponses négatives de différents types. Il y a eu ceux qui, je le savais, ne pouvaient vraiment pas venir, mais auraient été heureux d’être avec nous. Il y a aussi eu ceux qui ne voulaient pas venir, et ont trouvé une fausse excuse. Mais cela ne me touchait pas, ça n’avait plus d’importance.

Je retiens juste parmi les réponses celle d’un de mes cousins et sa femme, qui nous ont écrit une carte pour décliner l’invitation, prétextant un autre événement à cette même date (ce n’était pas le cas, je le savais). Le mot était accompagné d’un chèque en cadeau, ce qui me toucha sur l’instant, car je connaissais leur position radicale sur le mariage homosexuel. Mais le début de leur réponse me laissa perplexe.

« Cher Aurore, chère Marie-Clémence… »

A une faute d’orthographe près, ce n’était pas insultant, dommage.

L’attente des réponses positives ou négatives était ma dernière source de stress dans cette période de préparation. Je savais maintenant qui serait ou non présent, je pouvais souffler. Il n’y aurait donc pas deux cents personnes à mon mariage, plutôt quatre vingt, mais uniquement celles qui avaient envie d’être là, vraiment.

Quelques semaines avant le grand jour, j’ai reçu la dernière chose qui me manquait pour être prête.

Un dimanche, j’ai appelé mes parents pour prendre des nouvelles. J’espérais tomber, comme à chaque fois, sur mon père, pour pouvoir parler librement du jour J. Je ne parlais toujours pas de l’événement avec ma mère. Le mot était absolument banni de nos discussions, qui se faisaient du coup plutôt rares. Je souffrais vraiment de ne pas l’avoir à mes côtés pour l’organisation, la décoration, comme elle l’avait été pour mes frères et soeurs. C’est elle qui a répondu au téléphone. Nous avons donc échangé quelques banalités, tout en évitant le sujet. Comme je cherchais à alimenter la discussion, je décidais de lui parler d’une de mes découvertes récentes :

« Maman, tu connais Pinterest ? J’ai découvert l’appli, ça te plairait, il y a plein d’idées de DIY, comme tu aimes beaucoup ça. »

« Oui, bien sûr, je connais. Pourquoi tu vas sur Pinterest maintenant ? »

Je ne savais pas quoi répondre. J’allais sur Pinterest pour chercher désespérément des idées de déco pour mon mariage. Fallait-il prononcer le mot interdit ou mentir ?

« … Pour le mariage… je cherche des idées de petits cadeaux pour les invités. »

Ma mère laissa un temps, prise au dépourvu.

Après un silence :

« … Si tu veux, je peux t’aider à fabriquer ces petits cadeaux, dis moi ce que tu imagines, je vais voir comment les faire. »

Oh.

Etait-ce réel ? Ma mère venait de me proposer, après près d’un an de silence, de participer à la déco de mon mariage !

Cela peut paraître ridicule, mais j’étais bouleversée. Absolument bouleversée. Je n’ai rien laissé paraître au téléphone, mais à l’instant où j’ai raccroché, j’ai fondu en larmes. J’étais soulagée.

Ma mère, dont j’avais tant besoin, montrait de l’intérêt pour mon mariage.

Ma mère, dont j’avais tant besoin, me prouvait son amour avec ce qui peut paraître de l’ordre du détail, mais qui, pour elle comme pour moi, représentait beaucoup plus.

Elle allait m’accompagner pour la dernière ligne droite, et tant pis pour les mois d’absence avant. On s’en fout. Elle était là, maintenant, là.

Et elle a tenu parole. Elle s’est tout d’un coup réveillée et s’est investie dans les derniers préparatifs. Tout cela s’est fait avec beaucoup de discrétion, beaucoup de pudeur pour toutes les deux, mais il y avait quelque chose, ça existait, j’étais heureuse. Non elle ne se réjouissait pas de ce mariage, de cette histoire d’amour, mais elle allait jouer son rôle du mieux possible, car je suis sa fille. Et c’était le plus beau cadeau qu’elle pouvait me faire. Me montrer que mon bonheur comptait pour elle.

Aurore et moi étions donc enfin prêtes pour le grand jour. Le 20 juin 2015.

Nous avions choisi de nous marier fin août, mais le lieu de réception n’avait plus que cette date de disponible. C’est parce qu’elle contenait un cadeau.

20 juin 2015 : la Saint Silvère.

Silvère. Notre ami décédé en 2010 qui avait fait basculer ma vie du bon côté. Quelle émotion de découvrir ce clin d’oeil de l’au-delà.

Nous serons finalement bien accompagnées, ce 20 juin 2015.


CHAPITRE #20

Samedi 20 juin 2015.

Non. Tout commence en fait le vendredi 19 juin 2015. Nous sommes à la veille de notre mariage. Le temps est doux, nos amis arrivent petit à petit, nous aident à préparer la salle de réception. Ma famille aussi, mes parents, mes frères et soeurs et leurs conjoints sont là, et s’activent pour tout installer.

Il règne une atmosphère conviviale, bienveillante, l’air est chargé d’amour.

Voir mes parents dans ce lieu que nous avons choisi pour la fête, les voir poser leurs valises, s’installer, c’est un sentiment très fort. J’ai l’impression de sortir d’un marathon qui dure depuis des années, j’ai l’impression qu’il n’y a plus de débat, plus de questionnements. Nous sommes là, tous ensemble, réunis, et je vais me marier avec ma famille à mes côtés. Je suis tellement reconnaissante. Je les aime tellement.

Il faut maintenant que nos deux familles, si différentes, se rencontrent. Car oui, on y a bien pensé ces derniers mois, ce choc des cultures doit avoir lieu ! Nous avons réservé une table en ville, pour nos deux familles. Enfin, d’un côté tous mes frères et soeurs, leurs moitiés, mes parents, et de l’autre, la mère et le beau-père d’Aurore. Je sais que ma belle-mère est très stressée à l’idée de rencontrer mes parents. Car ils n’ont pas la même éducation, le même « style ». Elle a peur je pense d’être jugée, ou de ne pas être à l’aise. De l’autre côté, mes parents ne le montrent pas, mais je pense qu’ils appréhendent un peu aussi. Je leur ai souvent parlé de ma belle-famille, de son histoire si particulière. Ils savent que ma belle-mère a fait les quatre cents coups, qu’elle a souvent été absente… bref. Ils ont beau avoir le même âge, le tableau s’annonce cocasse : d’un côté, mes parents, plutôt bon chic bon genre. Mon père aura mis un jean « car c’est le weekend », mais toujours avec une chemise (jamais de t-shirt !), et ses chausses bateau, sans oublier sa pipe à la main. Ma mère portera une jolie robe, des mocassins et un petit sac à main. De l’autre côté, mon beau-père aura une chemise aussi, mais légèrement ouverte, laissant entrevoir une chaîne en or et son torse poilu. Ma belle-mère sera en jean moulant et évasé, un haut décolleté, avec des plateformes à paillettes, ses cheveux blonds décolorés en tresse jusqu’aux fesses, un grand sac à main avec toute sa vie dedans. Rendez-vous en terre inconnue pour les deux couples !

Ma famille est déjà installée à la table en terrasse. La mère d’Aurore et son beau-père arrivent, et se garent un peu plus loin. Nous partons, avec Aurore, à leur rencontre. Ma belle-mère est très stressée. J’essaie de la détendre…

« Tout va bien se passer ! »

« Oui, oui ! »

« Je te rappelle juste, on ne dit pas ‘la copine à’, ou ‘le portable à’, on dit ‘la copine de’, ou ‘le portable de’. Ok ? »

« Oui, ok, on y va. »

Les deux couples se rencontrent et se saluent, souriants, polis. Ma mère et Linda s’embrassent.

« Bonjour, je suis la maman à Aurore ! »

Bon, c’est pas grave.

Nous dînons tous ensemble, dans une bonne ambiance. C’est si bon de voir ça, de voir cette grande tablée avec nos deux familles qui font connaissance. Mes parents sentent, je crois la gêne, la timidité de mes beaux parents, et essaient de les détendre, de montrer qu’ils ne sont pas si coincés qu’ils n’y paraissent. Tout se passe bien. Le cap est passé.

Samedi 20 juin 2015. Nous y sommes.

J’ai mis ma robe, une couronne de fleurs dans les cheveux, mes escarpins. Aurore a enfilé son tailleur. Nos amis défilent à la maison, se préparent autour de nous dans la bonne humeur. Il est temps d’y aller. Tous partent à la mairie de Mées, le petit village où Aurore a grandi.

Nous sommes toutes les deux, dans la maison. Nous sommes prêtes.

Nous prenons la voiture, et nous nous garons dans une rue adjacente. C’est le moment, il faut y aller. Un dernier regard, un dernier baiser, et nous avançons vers la mairie, toutes les deux.

Plus nous approchons, plus je vois de l’extérieur que la salle est pleine. Nos amis, nos familles, tous ceux que nous avons invités et qui ont répondu présents sont là. Mon coeur bat à toute vitesse. C’est concret, c’est physique, ça se passe, là, maintenant. Ils sont tous là. Ceux qui ont habillé notre vie depuis toutes ces années, ils sont là, réunis. La plupart ne se connaissent pas, et pourtant ils ont tous un point commun, nous.

Je retrouve mon père à l’extérieur, qui est stressé, je le vois. Très souriant, mais très stressé. Aurore retrouve sa mère, qui est absolument sublime. Elle qui ne se maquille jamais, que je n’avais jamais vu autrement habillée qu’en jean et tiag’, porte aujourd’hui une robe très élégante, un chignon, du maquillage, des escarpins. Elle est magnifique, et très émue. Nos témoins, nos trois amies et ma cousine entrent dans la salle en premier, accompagnées de nos « témoins d’honneur », nos deux meilleurs amis, Nicolas et Christophe. Ils sont tous si beaux.

La musique démarre.

Aurore entre, au bras de sa mère, sur la chanson « My Girl » des Jackson 5 et remonte la petite allée. A mon tour, je prends la main de mon père et j’entre dans la salle, sur la chanson « The little drummer boy » de Ray Charles.

Nous nous retrouvons toutes les deux, face à Madame le Maire, et derrière nous, nos amis et nos familles réunies. La grand-mère d’Aurore qui l’a élevée est émue aux larmes. L’émotion dans la salle est très forte. J’ai demandé à mes frères et soeurs de lire, en introduction, un texte de la Bible, la première lettre de St Paul Apôtre aux Corinthiens. Un texte souvent lu dans les mariages catholiques et que je relis souvent, car il exprime toute ma vision de la vie. Une manière pour moi d’amener un peu de ma foi dans cette cérémonie :

« Frères, parmi les dons de Dieu, vous cherchez à obtenir ce qu’il y a de meilleur. Eh bien, je vais vous indiquer une voie supérieure à toutes les autres.

J’aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, et toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.

J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien.

L’amour prend patience;

l’amour rend service;

l’amour ne jalouse pas;

il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil;

il ne fait rien de malhonnête;

il ne cherche pas son intérêt;

il ne s’emporte pas;

il n’entretient pas de rancune;

il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai;

il supporte tout,

il fait confiance en tout,

il espère tout,

il endure tout.

L’amour ne passera jamais. »

C’est maintenant à moi. A moi de parler. J’ai quelque chose à dire à Aurore, devant tous ceux que nous aimons, ce 20 juin 2015 :

« On dit de certaines rencontres qu’elles bouleversent votre vie. Jamais je n’aurai imaginé que la mienne puisse être à ce point transformée.

Tu y es entrée il y a plus de six ans. Tu m’as réveillée, bousculée, transformée. Depuis toutes ces années, tu me portes et me supportes. Il ne se passe pas un seul jour, une seule minute sans que je ne me sente traitée comme une reine.

Le mariage est pour moi une chose essentielle dans une vie. Et dans le contexte de notre histoire, c’est un engagement encore plus fort et symbolique. Je suis fière de nous, car nous avons réussi à avancer malgré les multiples obstacles que la société nous a posés. Nous avons avancé, tout simplement car nous nous aimons et lorsque l’on aime à ce point, on sent ses forces démultipliées.

J’ai la chance d’avoir une famille qui a, elle aussi, bouleversé sa propre pensée en te rencontrant. Je pense aussi à cette belle-famille que tu m’as donnée, fantasque et fantastique, qui m’a tellement bien accueillie et que j’aime.

L’amour peut faire de grandes choses, la preuve ici avec cette salle pleine de nos amis et de nos familles, que je remercie d’être là.

Je pense enfin à deux personnes qui manquent à cette journée : Silvère, dont c’est la fête aujourd’hui (je ne crois décidément pas aux hasards) et ton Papi.

Aurore, merci d’avoir déboulé dans ma vie. Je t’aime. »

Il est 17h00, et nous sommes officiellement mariées. Il est 17h00, et je tiens entre mes mains un livret de famille. Bien plus fort pour moi que nos alliances. J’ai l’impression de recevoir un diplôme, une reconnaissance de l’Etat. Je suis si fière.

Nous quittons la mairie sur un Vespa, sous les hourras de nos proches. La fête peut commencer !

Cette soirée restera gravée. Je plane complètement. Tout n’est que bonheur, sourires, amitié, amour, rires… Ma famille est détendue, nos amis sont euphoriques, et ma mère, ma mère ! Ma mère est joyeuse. C’est le mot qui me vient. Elle se lâche complètement. Elle a toujours rêvé de monter sur un Vespa ? Ni une, ni deux, elle monte dessus et se laisse conduire à travers le parc en riant comme une enfant. Je crois qu’elle a juste lâché prise, qu’elle s’est laissée embarquer par le moment, qu’elle a arrêté de résister. Elle s’amuse, je le vois, elle semble… heureuse. Et je la regarde, abasourdie.

Vient le moment du dîner. Nous entrons dans la salle en fête, foulards rouges brandis, sur le chant de l’Aviron Bayonnais.

Mon père se lève et trinque à notre union, en prononçant un discours dont voici des extraits :

« Marie-Clémence, Aurore,

Tout être aspire à aimer et à être aimé, et notre pèlerinage sur cette terre manque de sens s’il n’est pas empreint d’amour, de compréhension et de tolérance.

Ce samedi 20 juin est une date importante pour vous deux qui avez décidé de vous engager plus encore dans l’amour qui vous unit depuis quelques années. En nous rassemblant autour de vous dans cette belle région des Landes, au pays de la feria et du foie gras, vous voulez nous faire partager votre joie et votre émotion, et c’est une belle fête qui marque votre engagement.

(…)

Marie-Clémence, 

Ce qui te caractérise, c’est ton immense sensibilité, ta fidélité et ta très grande affection. Tu t’es toujours montrée dynamique, impatiente, pleine d’idées, mais aussi très attentive à celles et ceux que tu aimes, et tu sais donner du temps aux autres, notamment les personnes isolées.

Tu es extravertie, mais tu intériorises beaucoup, prenant à coeur les mots, les gestes, les attentions. Tu es extrêmement attachée à ta famille, à tes cousins, à tes oncles et tes tantes, comme à tes grands-parents. 

(…)

Tu as su montrer la même affection et la même attention à la famille d’Aurore, partageant notamment le souci d’une présence régulière et affectueuse auprès de ses grands-parents. Et lorsque l’épreuve du décès du grand-père d’Aurore s’est présentée, tu t’es impliquée avec tout ton coeur pour faire que cet adieu se passe dans le recueillement, la foi et l’espérance.

Aurore, 

Nous t’avons découverte il y a bientôt 4 ans et avons appris jour après jour à te connaître. Que ce soit à Saint-Gengoux, notre point fixe bourguignon, ou à Gif-sur-Yvette, tu as su avec discrétion trouver ta place dans notre famille.

Tu es quelqu’un de sensible, discrète et attentive, tout en étant marquée d’une grande franchise et d’un grand dévouement aux autres.

Je sais que l’engagement que vous avez pris aujourd’hui est muri de longue date et guidé par l’amour.

Alors, avec Maman, nous vous souhaitons bon vent et vous embrassons tendrement. »

Je me lève et je fonds dans ses bras. Je suis tellement reconnaissante, tellement chanceuse d’avoir un père exceptionnel, qui a su me comprendre, nous comprendre, dès le premier jour. Ma mère se lève à son tour et me prend dans ses bras. Elle me glisse un « Je t’aime. » et mon coeur explose. Il explose car je pense que c’est la première fois qu’elle me le dit. Ou la première fois que je l’écoute me le dire. Elle enlace Aurore et lui dit aussi qu’elle l’aime. La fête pourrait s’arrêter là, je serai satisfaite. Je suis heureuse, je suis gâtée, je suis aimée et mon corps tout entier voudrait leur crier mon amour et leur demander pardon pour ces dernières années difficiles pour eux, où nous avons appris à nous connaître différemment, où nous avons dû nous rencontrer une deuxième fois après le jour de ma naissance.

La fête continue, mes frères et soeurs ont, eux aussi, préparé un discours drôle, touchant, et plein d’amour. Aurore a fait un montage vidéo avec tous nos amis, et nos témoins ont aussi préparé une surprise, avec un flash mob sur « Single Ladies » de Beyonce. Divin.

Puis j’ouvre le bal avec mon père. Un rock en douceur sur une de mes chansons préférées, « A horse with no name » de America. Ce moment faisait partie des mes rêves de petite fille. Danser avec mon père le soir de mon mariage.

Cette soirée, cette journée resteront dans mes pensées pour toujours. Car j’ai eu le sentiment qu’il y a eu ce jour-là un concentré d’amour, du pur jus que nous avons dégusté tous ensemble. C’était si bon.

Nous nous couchons au petit matin avec un sentiment d’ivresse, au sens propre comme au figuré et je me sens encore une fois chanceuse.

Mes grands-parents maternels n’étaient pas là, bien sûr, puisqu’ils n’étaient pas au courant de notre relation. Il manquait aussi beaucoup de personnes du côté de ma mère que j’aurai aimé avoir avec nous, mais je n’ai même pas pu les inviter, car ils n’avaient pas connaissance officiellement de tout cela. Je savais que tout ça restait à régler, que les mensonges ne durent jamais toute la vie. Qu’il allait falloir affronter mes grands-parents un jour, que toute la vérité allait devoir éclater. Mais je profitais de ce moment d’insouciance, de bonheur. Nous l’avions bien mérité, avant le retour à la réalité.

Le lendemain, j’ai reçu comme une petite claque au réveil.

Sur Facebook, je vois dans mon fil d’actualité que ma tante, qui avait déjà fait preuve de méchanceté par le passé, a écrit le mot suivant sur le profil de mon père :

« Grande tristesse !! Heureusement papa et maman ne sont plus là……………………….. »

Elle parle bien sûr de mon mariage, et du fait que mes grands-parents soient décédés. Je suis furieuse, j’ai envie de hurler, de lui répondre en direct sur Facebook, de lui dire que si ils avaient été là, ils auraient été bien tristes de voir ce qu’elle, elle est devenue. Les mêler à ça alors qu’ils ne sont plus là, mettre ce mot en public pour que tout le monde le voit, je trouve cela dégueulasse. Je préviens immédiatement mon père qui me demande de ne pas intervenir et qui supprime le message de sa soeur. Je suis en rage car mes grands-parents paternels sont partis avant que je rencontre Aurore, car j’aurai aimé qu’ils soient avec nous aujourd’hui, et que je suis sûre qu’ils auraient laissé leurs opinions religieuses de côté pour le bonheur de leur petite-fille. Car je sais qu’ils manquent terriblement à mon père, et que, jouer sur cette corde sensible pour le faire culpabiliser de laisser sa fille se marier à une femme, c’est écoeurant. Mais mon père insiste et me demande de ne rien répondre. J’accepte de ne pas lui rentrer dedans.

Si elle a cru qu’elle pouvait faire mal, c’est raté, nous sommes tous ensemble, elle est seule.

Si elle a cru pouvoir nous faire culpabiliser, c’est raté, je suis amoureuse, heureuse et armée jusqu’aux dents pour entamer la suite de mon histoire.


CHAPITRE #21

Nous sommes mariées depuis bientôt cent jours, ensemble depuis plus de six ans, et mes grands-parents ne sont toujours pas au courant. Le secret de ma mère, puisqu’il s’agit bien du sien et non du mien, tient malgré le temps qui passe.

Je ne les ai pas vus depuis près de deux ans. Jamais je n’avais passé autant de temps loin d’eux. Avant ma rencontre avec Aurore, je les appelais régulièrement, je participais au maximum aux réunions familiales pour avoir l’occasion de les voir. Mais ce n’est plus possible. Parce que je n’ai pas le droit de me montrer telle que je suis auprès d’eux. Si ma mère a énormément évolué en six ans, sa plus grande peur est intacte : ses parents ne doivent pas connaître ma situation amoureuse.

Ils sont âgés, de plus en plus sensibles, malades, et surtout de plus en plus fermés à tout ce qui sort des carcans religieux. Il y a quelques années encore, j’aurai pu avoir une discussion relativement ouverte avec eux sur de la politique ou un sujet de société, mais aujourd’hui, c’est impossible. Même mes parents ne peuvent plus leur parler librement. Ils se braquent et deviennent anti-gauche, conservateurs et homophobes. Alors leur annoncer que leur petite-fille est en couple avec une femme, et qui plus est mariée et installée, ce serait prendre le risque de les tuer. Littéralement. Car oui, je sais ce qui me pend au nez. Quand j’ai appris que ma grand-mère avait vomi pendant deux jours parce que mon cousin avait loupé un examen d’entrée dans une grande école, il en faut peu pour imaginer sa réaction possible si elle apprend ma relation homosexuelle. Alors je vis avec cette pression de détenir un secret qui aurait l’effet d’une bombe. J’ai peur qu’ils l’apprennent, que ça se passe mal, et que même s’il leur arrive quelque chose des mois après, par le plus grand des hasards, chacun se dise intérieurement que cette annonce a accéléré les choses. C’est ce que moi, je me dirai, dans tous les cas.

Mais je n’arrive pas à faire semblant, je les évite donc au maximum depuis deux ans. Je sais qu’ils demandent des nouvelles à mes parents régulièrement. J’ai de la peine car j’ai peur qu’ils pensent que je les ai oubliés, que je les snobe, trop préoccupée par ma vie parisienne. Mais c’est faux, je pense à eux très souvent et ils me manquent, bien que je sache que nous avons des opinions différentes. Je refuse donc la plupart des invitations aux anniversaires et réunions de famille où ils seront présents. Bien sûr, je pourrais m’y rendre sans Aurore, mais je reste fixée sur ma position de départ : soit toutes les deux, soit rien. Je ne veux pas être acceptée à moitié. Or le temps passe et je sens que la situation ne se débloquera peut-être pas.

Ne reverrais-je jamais mes grands-parents ? Je n’arrive pas à me faire à cette hypothèse.

Alors j’ai décidé de jouer avec le feu.

Très peu de temps après notre mariage, j’ai reçu un carton d’invitation. Ma cousine issue-de-germaine se marie en septembre. Si Aurore fait partie de toutes les réunions familiales du côté de mon père, elle n’a en revanche jamais été conviée à quelque événement que ce soit du côté de ma mère, puisque personne ne sait pour nous, officiellement du moins. Mais sur ce carton, il y a bien nos deux noms. Ma cousine, cette adorable jeune femme, a eu l’intelligence de ne pas jouer à l’autruche. Bien sûr qu’ils savent tous. Je ne me cache pas de cette histoire sur les réseaux sociaux, et Aurore est très souvent en Bourgogne, elle les a souvent vus. Mais nous n’avons jamais dit ouvertement que nous étions ensemble. Je me suis d’abord excusée auprès de cette cousine de ne pas les avoir invités à mon mariage. J’ai eu peur qu’ils pensent tous que je ne voulais pas d’eux, mais c’est que je ne pouvais pas.

Je sais que mes grands-parents seront à ce mariage. Si, au premier abord, j’ai le réflexe de vouloir décliner l’invitation, je suis prise de tristesse. Je ne les ai pas vus depuis trop longtemps. Je culpabilise de voir le temps qui passe. Mais je suis têtue et je ne veux pas aller seule à ce mariage. Cet événement serait l’occasion de les voir, de passer un peu de temps avec eux. Mais comment faire avec Aurore ? Ma cousine m’informe qu’ils ne sont invités qu’au cocktail, pas à la soirée.

Parfait, nous allons mettre en place un plan un peu fou.

Nous décidons qu’elle sera invisible jusqu’au dîner. Il faudra tenir la cérémonie, le cocktail, puis nous pourrons profiter ensemble de la fête.

Samedi 26 septembre 2015.

Nous avons retrouvé mes parents et mes frères et soeurs, et nous nous rendons tous ensemble à l’église pour assister à la cérémonie de mariage. Ils sont au courant de notre « plan », que j’ai presque déjà oublié, trop heureuse de revoir mes grands-parents après deux ans. Nous arrivons pile à l’heure, et nous nous avançons tous vers l’église. Aurore est à mes côtés. J’imagine que mes grands-parents, très organisés, seront déjà installés à l’intérieur pour réserver leur place et que nous pourrons profiter toutes les deux de la cérémonie depuis le fond de l’église. Mais pas du tout, ils sont devant, ils nous attendent !

Aussitôt, Aurore fait demi-tour comme si elle n’avait rien à voir avec notre groupe et part se cacher derrière une voiture. Ils ne doivent surtout pas la voir avec nous, ils ne comprendraient pas qui elle est.

Je me sens amputée, comme si on m’arrachait un bras. En quelques secondes, impuissante, Aurore disparaît de mon champ de vision et je ne peux pas la suivre, pas tourner la tête, je ne peux pas réagir, je dois continuer d’avancer vers mes grands-parents, avec le sourire, comme si de rien n’était.

Je les salue. J’oublie tout de suite ma joie de les retrouver, et les larmes me montent aux yeux.

Cette situation, que j’ai provoquée, est humiliante et cruelle.

Pour nous.

Pour moi.

Pour Aurore.

Humiliante.

J’ai l’impression d’avoir abandonné Aurore. Je nous ai abandonnées, je nous ai trahies.

Je suis face à eux, et j’ai envie d’éclater en sanglots. Je n’ai plus aucun bonheur à les retrouver, car une partie de moi est cachée derrière une voiture.

Nous sommes en 2015.

En 2015.

Elle va rester un moment isolée, quelques uns qui la connaissent viennent la saluer, mes soeurs et leurs maris vont régulièrement auprès d’elle, tout comme mon père, pour discuter discrètement, mais elle n’est pas avec moi. Je veux m’installer avec elle dans l’église, mais elle m’encourage à aller m’asseoir près de mes grands-parents pour profiter d’eux.

Je m’assieds à côté de mon grand-père. Aurore s’installe juste derrière moi, seule sur sa rangée.

J’ai le coeur tellement serré de la savoir seule, cachée, alors que nous sommes tous ensemble, devant.

La cérémonie est émouvante. Le père de la mariée, mon oncle, a été emporté par un cancer un an plus tôt, et il manque cruellement à cette journée. Comme tout le monde, je pleure, et j’aimerai avoir le réconfort de ma femme que je ne peux même pas regarder.

La messe se termine, un peu de joie et de soulagement de cette première étape passée. Les mariés nous invitent à nous retrouver pour prendre des photos de famille devant l’église, qui se font sans elle évidemment. Je revis cette scène déjà vue aux mariages de mon frère et de ma petite soeur, je suis à nouveau le chiffre impair sur cette photo de famille. Aurore se tient à l’écart. En réalité, elle se rapproche un peu plus à chaque événement. Avant, elle n’était même pas là. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’à quelques mètres de la photo officielle. Peut-être un jour sera-t-elle à mes côtés ?

Vient le moment de quitter ce bel endroit pour en rejoindre un autre, celui de la réception. Aurore part se cacher à côté de notre voiture pour nous attendre. Nous avançons avec mes grands-parents jusqu’au parking, et je réalise que nous sommes garés juste à côté d’eux ! Une chance sur cent que l’on soit à côté. Ils vont donc nous voir nous installer. Comment faire pour qu’elle entre dans la voiture sans être vue ? Mes soeurs et leurs maris se placent chacun autour de la voiture et s’occupent de détourner l’attention de ma grand-mère. En une seconde, Aurore se jette dans la voiture et s’allonge sur la banquette.

La situation est absolument ridicule, presque drôle tant elle est absurde. Je rêve de leur présenter Aurore, de leur montrer que je suis folle amoureuse, heureuse, mariée, installée, avec une personne extraordinaire. Je suis persuadée qu’ils l’adoreraient. Au lieu de ça, elle est cachée sur la banquette arrière de la voiture.

Direction le cocktail.

Aurore discute un peu avec certains membres de la famille qu’elle connaît, de manière discrète. Elle se faufile parmi les invités, nous échangeons des regards de loin, quelques mots discrets. Dès que mes grands-parents s’approchent d’elle, elle fait mine de faire partie du service traiteur. Elle m’incite à retourner les voir, à profiter d’eux, pour que tout cela n’ai pas servi à rien. Je n’en ai même plus envie, je veux juste que tout ça s’arrête.

Je retourne tout de même auprès d’eux, j’essaie de les intéresser, mais ils ne m’écoutent pas beaucoup, n’ont même pas l’air « heureux » de me revoir après tout ce temps. Je vais chercher auprès d’eux une affection qu’ils ne veulent pas me donner.

Subitement, je me rends compte qu’ils ne sont plus là. Je cours vers la sortie et je les vois, se dirigeant vers leur voiture.

« – Où allez-vous, Bonne-Maman ?

– On rentre, ton cousin est fatigué.

– On se dit au revoir quand même ?

– Ah non ! Enfin, tu crois que j’ai le temps de dire au revoir à tout le monde ? »

Ma grand-mère, dans sa plus belle froideur.

Elle ne sait rien de cette mise en scène, de ces jours de réflexion, de mon amoureuse caché derrière une voiture, puis juste à quelques centimètres d’elle dans l’église, de toute cette mascarade pour que je puisse passer un peu de temps avec elle. Elle n’en sait rien et s’en foutrait complètement. Elle est fatiguée et veut rentrer. Point.

Mes grands-parents m’avaient manquée, je voulais tant aussi qu’Aurore les voit «en vrai», après six années à entendre parler d’eux. Toute cette attente pour ce flop grossier et humiliant, autant pour Aurore que pour moi.

Les bonnes familles font de bons mensonges. 26 septembre 2015 : la non rencontre. Les secrets éclatent toujours, et le nôtre n’allait plus tenir très longtemps, il devenait brûlant.

Cette année 2015 était en fait la fin d’un cycle pour moi. Comme un ballon que l’on gonfle au maximum et qui va éclater. J’achevais six années à construire mon histoire d’amour, à me battre contre la société, contre une partie de ma famille, contre mes rêves de petite fille, contre mon Eglise. J’étais épuisée, et cette dernière année sonnait la fin d’une époque, elle avait aussi été chargée en changements : en quelques mois, nous avions perdu le grand-père d’Aurore, nous nous étions mariées, la pression de ce secret pour mes grands-parents était de plus en plus insoutenable, les relations avec ma mère étaient presque apaisées, mais je ne soupçonnais pas que le plus difficile arrivait, et que cela ne concernerait pas notre couple.

3 novembre 2015. Un coup sourd.

17h. Je suis au travail, mon téléphone sonne. Aurore qui m’appelle. Elle est en larmes.

C’est Christophe.

Christophe, son meilleur ami depuis dix huit ans. Christophe, mon ami depuis six ans.

Christophe a fait une crise cardiaque, il est mort, à trente cinq ans.

Il est mort.

Mort.

Ce mot tourne en boucle dans ma tête. Je n’y crois pas. C’est impossible. Les mots « Christophe » et « mort » ne peuvent pas être dans la même phrase.

Il y a des personnes auxquelles on pense parfois qu’elles pourraient disparaître. Et il y en a d’autres, comme lui, où pas une seconde depuis toutes ces années, l’idée qu’il puisse mourir ne m’avait effleurée. Je ne pouvais pas concevoir que ma vie future se fera sans sa présence, sans son amitié.

Cinq ans après Silvère, nous perdons encore un ami proche de manière brutale, violente. Il nous laisse tous, ses amis et sa famille, abasourdis, choqués, sonnés, terriblement en souffrance.

J’ai un rapport à la mort particulier depuis l’enfance. Dû à un grand frère parti avant ma naissance, qui m’a obsédée pendant plus de vingt ans, au suicide de Silvère ou encore au décès de mes grands-parents paternels que j’idolâtrais. Je crois profondément que notre vie ne s’arrête pas à la mort. Je ressens chaque jour la présence discrète et intérieure de tous mes proches disparus. Ils habillent ma vie, ils la guident et me rassurent. Mais à la mort de Christophe, j’ai été soufflée par le silence, son absence. Je ne ressentais plus sa présence, tout était si vide.

Je suis tombée dans une profonde tristesse pendant plusieurs mois et les attentats du Bataclan à Paris qui ont suivi n’ont fait que nous abattre encore un peu plus.

Encore une fois, la mort venait clore un chapitre. Six ans avant, celle de Silvère qui m’avait fait passer un cap. Aujourd’hui, celle de Christophe, qui venait aussi me ramener à cette réalité : la vie peut être courte. Elle peut s’arrêter maintenant, dans une seconde, dans un an, dans vingt ans. Je suis devenue obsédée par l’idée de pouvoir perdre Aurore, qu’un accident nous sépare. Je n’avais pas peur de la mort avant, elle est venue me hanter jour et nuit à partir de ce jour.

Il ne faut pas perdre une seconde.

Christophe avait quitté Paris il y a seulement quelques mois pour s’installer au vert dans le Sud Ouest avec son compagnon. Nous rêvions ensemble de le retrouver un jour dans la région. Mais cela restait un projet sans date, qu’on évoquait souvent avec Aurore, comme tous les parisiens. Un jour, on quittera Paris.

Plus de temps à perdre, nous avons décidé de terminer l’année à Paris et de partir. Changer d’air, respirer et se reconstruire sans notre ami.

Il ne nous restait donc plus que quelques mois à tenir qui ont été rudes. J’étais déprimée, oppressée, stressée, ne parvenant pas à faire mon deuil. Je suffoquais dans cette ville.

Je pensais que ce décès était le dernier point qui signait la fin de cette ère. Mais j’avais oublié qu’il restait un énorme poids que je ne pouvais pas emporter dans ce nouveau cycle à démarrer. Un secret. Un mensonge.

Mai 2016, mes grands-parents découvraient la vérité.


CHAPITRE #22

Les secrets de famille.

Il y en a partout. Partout.

Dans les grandes familles, les petites, les bourgeoises, les populaires. Il y en a des tous petits, insignifiants, et des gros, dangereux et lourds.

Un secret est un mensonge. On peut prétendre vouloir protéger quelqu’un en le tenant à l’écart de la vérité, mais on ne fait qu’aggraver, que repousser l’échéance.

Car tous les secrets éclatent un jour.

Bientôt sept ans que le notre pourrissait. Mes grands-parents maternels étaient protégés de la vérité : leur petite-fille est mariée avec une femme. Ne pas leur infliger ça. Ne pas nous infliger à tous leur réaction. Alors on ne dit rien, c’est plus simple, plus facile. Mais ma mère souffrait de plus en plus. Cette situation de « facilité » était en fait devenue insupportable. Car en sept ans, elle avait évolué. Incapable au départ de pouvoir me soutenir ou me défendre, elle n’imaginait pas pouvoir affronter la colère et les reproches de ses parents. Il lui a fallu ces années pour accepter, elle, cette situation, avant de pouvoir en parler.

Elle savait que ça ne pouvait plus durer, que cela devenait absurde de mentir à ce point.

Alors un jour, elle s’est lancée. Avec l’amour et le soutien de mon père, elle a enfin, elle aussi, sauté dans le vide.

Elle leur a dit.

Ce dimanche après-midi, en mai 2016, ma mère m’annonce au téléphone qu’elle leur a tout dit. Tout. Elle est allée les voir et elle a fait mourir ce secret.

Je suis hébétée. Sans mots. Je ne pensais même plus que cela pourrait arriver.

Comment ont-ils réagi ? Elle ne me donne pas tous les détails, je sens que je ne dois pas tout savoir, mais apparemment, « pas trop mal ». Sous-entendu, je ne suis pas répudiée. Ils ne sont pas contents, surtout pour le mariage, mais ils ont insisté sur le fait que je restais leur petite-fille, qui que je sois. Je suis émue au téléphone, et profondément soulagée. Par pour moi d’abord, mais pour ma mère. Je suis tellement heureuse qu’elle ai sauté le pas, qu’elle ai pris un risque, qu’elle se soit bousculée, enfin. Ce secret la faisait souffrir depuis des années, l’empêchait de dormir. C’est enfin terminé. Et il n’y a pas eu de catastrophe.

Je la remercie. Car au delà du soulagement pour elle, c’est la première fois, depuis toujours je crois, que j’ai la sensation qu’elle me défend, qu’elle me fait passer avant sa peur de ses parents. Nous sommes tous un peu plus libres ce jour-là.

Après la surprise, je n’ai qu’une hâte : reprendre contact avec mes grands-parents. Ils m’ont tant manquée, je veux leur parler de toute ma vie, échanger avec eux, les faire évoluer sur leurs pensées, je suis pleine d’entrain. Je me sens plus légère, ils étaient les dernières personnes devant lesquelles je n’avais pas le droit d’être qui je suis et c’est terminé. Enfin. Je souffle.

Et je m’emballe trop.

Quelques jours après, je décide de les appeler. Je veux leur proposer d’aller les voir avec Aurore, de leur présenter celle qui partage ma vie depuis des années. Je veux qu’ils la rencontrent, qu’ils l’aiment, qu’elle les fasse rire comme elle fait rire tout le monde. Je veux leur partager nos joies, mon bonheur, renouer.

Alors j’appelle.

Il est 15h, je sors d’un rendez-vous chez un client, je marche dans les rues de Paris et j’appelle mes grands-parents, à qui je ne parle plus avec vérité depuis sept ans.

Mon grand-père décroche :

« Bonjour Bon-Papa, c’est Marie-Clémence. »

« Bonjour Marie-Clémence. »

« Je vous appelle parce que Maman m’a dit qu’elle vous avait parlé de moi, de ma situation, d’Aurore. »

« Oui, et on est vraiment pas contents du tout. »

Ah. Je sens que le ton est dur, sévère, et que la discussion ne va pas se passer du tout comme je l’imaginais.

« Ah oui ? Pourquoi ? Vous savez, je suis amoureuse, je suis heureuse, je ne fais pas de mal. »

La conversation a duré vingt minutes, qui font partie des moments les plus difficiles de ma vie.

Ils étaient en fait très remontés. Ma grand-mère a rejoint mon grand-père au téléphone, et tous les deux se sont lancés dans des discours ahurissants. Ils ne comprenaient pas que je puisse vouloir être avec une femme. Ils étaient persuadés que je faisais une énorme bêtise, que j’avais changé, que je m’étais laissée embrigader par Aurore. Et le pire pour eux: ce mariage.

J’ai tenté de leur expliquer que j’avais voulu me marier pour nous protéger légalement, mais aussi tout simplement par amour. Que je n’avais pas prétendu à un mariage à l’église, que je ne touchais pas à leur religion, mais je ne faisais qu’envenimer les choses et le ton montait :

« Ton discours est effrayant, ça ne te ressemble pas. Il y a quelque chose qui ne va pas, ce n’est pas normal, il y a quelque chose qui n’est pas fini chez toi. Tu nous fais peur. Ton discours fait peur ! Ce n’est pas normal d’avoir un discours comme celui-là, quel que soit ton âge. »

Tout était aussi régulièrement ramené à la religion :

« Vas-tu à l’église ? Combien de fois y es-tu allée dernièrement ? Tu as rencontré un prêtre avant de faire ça ? »

Bien sûr que non, je ne suis pas allée demander l’autorisation à un prêtre avant de tomber amoureuse d’Aurore ! Cette discussion était surréaliste. Je restais calme, tentant de les calmer, mais j’étais traitée comme une malade.

« Je me souviens de toi à ta confirmation, tu étais si souriante, épanouie. Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé dans ta tête pour que tu aies fait ça ! »

Je leur ai dit que ma foi était l’amour des autres, c’est ce que j’ai appris de notre religion. Je ne fais donc de mal à personne, je n’ai pas l’intention de nuire, je ne fais qu’aimer. Je leur ai dit que, certes, il s’agit d’une femme, mais que je ne commets pas de délit.

A tout cela, ma grand-mère a ricané :

« Tu dis n’importe quoi, tu t’éloignes du sujet. »

Ils essayaient de me culpabiliser, persuadés que je n’étais plus la même personne qu’ils avaient connue et aimée. Et j’avais beau leur répéter que je n’avais pas changé, que j’étais toujours la même, ils martelaient :

« Si, tu as changé ! On ne savait pas, mais maintenant on sait qu’en réalité tu avais changé depuis longtemps ! Nous n’approuvons pas du tout ce choix de vie que tu as fait. Que tu aies un choix amoureux, c’est le tien, nous devons l’accepter, mais pas le mariage, c’est contre nature. »

Je leur ai proposé de venir les voir avec Aurore pour leur présenter et discuter avec eux de tout cela. Mais ma grand-mère m’a répondu :

« Tu peux venir, oui, mais seule. Cette fille ne viendra jamais chez nous. Tu es notre petite-fille et nous t’aimerons toujours, mais jamais Aurore ne fera partie de la famille. Nous n’aurons jamais une once d’affection pour elle, car elle n’existe pas pour nous. Nous n’acceptons pas ce mariage, ça ne représente rien. Il est donc hors de question que tu viennes à la maison avec elle, jamais. »

Ils m’ont dit avoir consulté un prêtre pour leur parler de ma « situation », qui leur a dit qu’il fallait faire preuve de piété. C’est-à-dire ne pas me renier, et maintenir un lien avec moi. Mais en réalité, s’ils ne me rejetaient pas moi directement, ils ne me donnaient pas pour autant le droit d’être qui je suis avec qui je veux, puisqu’Aurore n’avait pas le droit de venir chez eux.

Toute la discussion n’a été que mots blessants. J’étais tremblante, au téléphone, ne parvenant pas à me ressaisir. Je ne voulais pas m’énerver, je n’arrivais pas à leur répondre. J’étais la petite-fille face aux adultes, qui se fait reprendre. Je n’arrivais pas à placer un mot. Ils étaient déçus de moi, déçus de ce que je devenais, et insistaient beaucoup là-dessus. J’ai préféré garder mon calme, et surtout, surtout, ne pas pleurer., pour ne pas leur donner raison. Ne montrer aucune faiblesse. Ma gorge était serrée, mon coeur battait à toute vitesse, j’avais envie d’éclater en sanglots, de crier de douleur. Car oui, je souffrais intensément à cet instant.

Je vivais de plein fouet le rejet et l’homophobie. J’étais devenue une paria, je les dégoûtais. En sept ans, jamais je n’avais entendu de mots si violents. Je savais que beaucoup de gens avaient ces pensées, j’avais entendu de nombreux discours de ce type à la télévision pendant les débats, j’avais même perdu un ami dans la bataille, mais entendre ces mots de la bouche de mes grands-parents, et pas en s’adressant à une globalité, mais à moi en particulier, je n’étais pas préparée, je n’étais pas armée.

J’ai terminé la discussion avec beaucoup de calme, leur indiquant que je ne viendrais pas les voir.

J’ai raccroché, je me suis effondrée dans la rue.

Mon cerveau a vrillé. Vrillé.

Et si ils avaient raison ? Si j’avais vraiment changé ? Si je faisais une énorme bêtise, la plus grosse erreur de ma vie ? Si j’avais vraiment renié tout ce que j’étais ? Si je m’étais laissée embarquer dans quelque chose qui ne me ressemble pas ?

Je paniquais, je suffoquais au milieu de la rue.

Puis j’ai pensé à Aurore. Est-ce que je veux la quitter ? Et reprendre une vie classique, me ranger, re-devenir la petite-fille aimée de mes grands-parents ?

Qu’est-ce que je serai prête à faire pour qu’ils m’aiment à nouveau ?

Non, je ne peux pas ! Je l’aime. Je ne peux pas vivre sans elle. Je ne peux pas concevoir une vie sans elle.

Oui, pendant quelques secondes, j’ai douté. Car toute mon enfance j’ai admiré mes grands-parents, je les idolâtrais. Ils étaient le symbole pour moi du contrôle, de la perfection. Tout était si lisse et ça me rassurait. Et d’un coup, ceux qui étaient pour moi des modèles me rejetaient. Je vivais un bouleversement intérieur très fort, car ils remettaient en question toute l’image que j’avais de moi, tous mes repères d’enfance.

Mais ce qui me faisait tenir, c’était mon amour pour Aurore. Et j’ai pensé à ce moment à tous ces jeunes ou moins jeunes qui vivent le rejet de leurs familles. Certains sont en couple, amoureux, et peuvent se raccrocher à ce sentiment pour ne pas douter d’eux. Mais ceux qui sont célibataires ou plus fragiles, comment faire lorsqu’on entend de ses parents ou grands-parents un discours pareil ? Il y a de quoi devenir cinglé.

Il y avait là une rupture irréparable. Si je me suis toujours battue pour faire évoluer les pensées de ma mère, j’ai compris pendant cette discussion qu’il n’y avait aucune chance, aucune, qu’ils évoluent. Que le temps, cette fois-ci, ne ferait rien. Car cela ne les faisait pas souffrir de ne plus m’avoir dans leur vie. Ils préféraient me sortir de leur vie plutôt que d’accepter qui je suis. Leur décision de ne pas vouloir rencontrer Aurore était ferme, définitive.

J’avais besoin de parler à mon père. Je devais lui raconter. Surtout pas à ma mère. Elle serait trop bouleversée, je ne voulais pas qu’elle souffre, que ce qu’elle avait tant redouté pendant ces dernières années soit arrivé. Je voulais l’épargner.

Mais mon père ne répondait pas au téléphone. J’ai appelé sur le téléphone fixe, et c’est ma mère qui a répondu. Je n’ai pas tenu, j’ai éclaté en sanglots et je lui ai raconté.

Elle a été incroyable, ma mère. Elle m’a soutenue, m’a assurée de son amour. Elle était désolée que j’ai eu à encaisser ces propos.

Elle m’a demandé de mettre par écrit ce que je lui avais reporté et de lui envoyer par mail.

Elle leur a parlé, ils ont nié une partie des phrases qu’ils ont dites. Ma grand-mère a bien insisté sur le fait que « j’exagérais », que j’avais inventé tout ça. Mais ils maintenaient le sens profond de leur pensée : j’avais changé, je n’étais pas celle qu’ils avaient connue et aimée, et ils ne voulaient pas entendre parler d’Aurore. Ils me faisaient passer pour une folle, mais jamais, même dans mes pires cauchemars, je n’aurai pu inventer les phrases que j’ai entendues. Ma mère m’a dit au téléphone :

« Ne t’inquiète pas, on est là, avec toi. »

C’est tout simple, tout bête, mais je me suis sentie protégée par mes parents, et par ma mère surtout. Elle m’a réconfortée. Si elle ne pouvait pas avoir la garantie que mes propos étaient vrais, elle savait que même si on modifie deux ou trois mots dans leurs phrases, le sens reste le même. Elle savait que je souffrais vraiment, profondément.

J’étais fragile, sensible, épuisée après la mort de Christophe dont je ne parvenais pas à faire le deuil, et cet échange au téléphone était un coup de poing. Je n’avais plus de forces.

Il m’a fallu du temps pour me « remettre » complètement. Car ils avaient fait naître au fond de moi le pire. Le doute. Pas le doute d’aimer ou non Aurore, mais le doute sur le bienfait de mes actes. Suis-je une mauvaise personne ? Est-ce que je suis en train de commettre un péché ? Est-ce que je fais du mal à mon entourage ?

J’ai repris toutes mes forces, je me suis accrochée à l’amour d’Aurore, au soutien de mes parents et de mes frères et soeurs, et j’ai dit adieu à une autre partie de mon enfance, une autre partie de moi : mes grands-parents.

Mais ce deuil allait être long et, qu’ils le veuillent ou non, ils allaient rencontrer Aurore.


CHAPITRE #23

Les mois qui suivirent furent difficiles pour mes parents. Pour ma mère, surtout. Elle a encaissé les reproches de ses parents, qui n’en manquaient pas une pour lui rappeler l’échec d’avoir une fille homosexuelle et surtout mariée. Mais elle s’accrochait, et ça me faisait du bien.

S’ils ne voulaient pas entendre parler d’Aurore, le destin, encore une fois, allait forcer la rencontre.

Il restait un membre de la famille qui n’était pas marié, une de mes petites soeurs. Et elle aussi, à son tour, souhaitait se lancer dans l’aventure du mariage avec son fiancé. L’approche d’un nouvel événement comme celui-ci m’angoissait encore, car j’avais peur que l’éternelle scène de l’impair se répète. Mais cette fois-ci, ce ne fut pas le cas.

Ma petite soeur et son fiancé voulaient tout faire pour qu’Aurore soit à nos côtés. Pour une fois, ne pas « taire » ce sujet, ne pas faire comme s’il n’existait pas. Mais au contraire, le faire vivre. C’est pour cela que ma soeur fit une demande originale à Aurore quelques mois avant.

Elle lui demanda d’être son témoin.

Aurore, comme moi, fut très surprise. Pourquoi ? Oui elles s’entendent très bien et depuis le début, mais de là à lui proposer une place si spéciale pour son mariage…

Après avoir fouillé un peu, nous avons compris sa réflexion. Elle nous révéla qu’elle souhaitait qu’Aurore soit son témoin pour être sûre qu’elle puisse être présente au mariage. Et pas seulement présente, mais avec une place entière. C’était la garantie qu’elle ne serait pas « cachée » dans un coin toute la journée et un pied de nez au grands-parents qui seraient présents.

Aurore fut très touchée de cette demande, mais refusa. Elle ne voulait pas que ma soeur lui fasse cette place qui aurait été destinée initialement à une de ses meilleures amies. Elle ne voulait pas que sa présence vienne chambouler ce qui allait être un des plus beaux jours de sa vie.

Cette proposition marquait en tout cas un tournant. L’amour passait désormais en priorité sur le qu’en dira-t-on.

Le jour du mariage, j’étais surexcitée. Aurore allait enfin faire partie d’une journée importante pour la famille, officiellement. Il n’était plus question de la cacher, il n’était plus question que je joue à la grande soeur célibataire. Nous formions un couple officiel, de la même manière que mes autres frères et soeurs et leurs conjoints.

Ce fut une belle journée encore, pleine de joies et d’émotions. Et Aurore était à mes côtés. Il n’y avait plus d’impair. Nous étions désormais un nombre pair. Tout semblait si fluide, si naturel. Nous ne cherchions pas à nous faire remarquer, nous étions un couple parmi tous les autres, c’était une réelle victoire.

Mes grands-parents étaient là. Je n’imaginais pas faire des présentations officielles, je ne voulais pas vivre cette scène. Je ne la fantasmais pas, je ne la rêvais pas, je savais qu’elle était vouée au carnage. Je leur ai dit bonjour, seule, et je les ai évités toute la journée. Mais le hasard fit qu’ils sont tombés chacun leur tour sur Aurore.

D’abord mon grand-père. Elle était seule, dans le jardin, lorsqu’elle l’a croisé avec mon père. Celui-ci lui a présentée. Elle lui a serré la main, poliment : « Bonjour Monsieur. » Lorsqu’il a compris à qui il avait affaire, son visage s’est transformé. Ambiance chargée de gêne pour tous les trois.

Quelques minutes après, elle est entrée dans le salon et a vu ma grand-mère, de dos. Au lieu de traverser la pièce tête baissée, elle y est allée. Elle a fait ce que n’importe quel gendre ou belle-fille irait faire sans sa belle-famille, elle est allée se présenter.

Ma grand-mère ne savait pas qui elle était, elle ne savait pas à quoi elle ressemblait, cette fameuse Aurore. Savaient-ils seulement qu’elle serait là ? Elle lui a serré la main, avec le sourire. Jusqu’à ce qu’Aurore prononce ces mots :

« Bonjour Madame, je suis Aurore. ».

Elle m’a raconté que son visage s’est décomposé. Elle était prise au piège, c’était trop tard. Ils avaient voulu éviter la rencontre, mais ils avaient oublié de regarder avant à quoi ressemblait l’ennemie.

La rencontre s’est arrêtée à ces quelques mots. Il n’y avait rien de plus à dire. Elle avait gagné. Elle avait foncé vers eux, les avait salués avec la plus grande politesse, puis elle était partie.

Je n’ai pas fait attention à eux le reste de la journée, mais j’ai senti, nous avons senti, leurs regards appuyés à chaque fois que nous étions dans leur champ de vision. Ils étaient perturbés, ils ne savaient pas comment se comporter, quoi penser. Ils voyaient bien que nous étions acceptées dans cette réunion de famille, parmi tous ces gens, de manière totalement naturelle. Et ça les sidérait. Ils ne pouvaient rien faire.

Quelques heures plus tard, j’ai surpris une conversation entre ma grand-mère et un ami de la famille. Elle pleurait. Je ne l’avais jamais vue pleurer. Elle lui disait qu’elle souffrait beaucoup, qu’elle ne comprenait pas que je puisse leur faire ça, que je leur faisais beaucoup de peine. Elle avait réellement l’air affecté. Et je bouillonnais. J’étais cachée derrière la porte et j’étais en rage. Une fois de plus, j’étais celle qui fait souffrir, celle qui fait mal, la coupable. Mais elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait pas. Je n’en pouvais plus de cette culpabilité que l’on me faisait ressentir depuis toutes ces années. Je ne supportais plus ce sentiment lourd, pesant, d’être une mauvaise personne, d’être celle qui blesse.

Je ne fais pas de mal.

Je ne fais pas de mal.

Me répéter sans cesse cette phrase pour ne pas devenir folle. Pour ne pas laisser vivre cette forme d’homophobie ordinaire qui réside en nous. On naît dans une société qui nous fait grandir avec ce sentiment que l’homosexualité est une mauvaise chose, étrange, gênante, qui détruit l’entourage. Et même moi, intérieurement, j’ai besoin de me rappeler souvent que je ne suis pas une mauvaise personne. Lutter contre cette culpabilité d’avoir été l’objet des souffrances de mes parents et de mes grands-parents.

Je me suis retenue d’intervenir, retenue d’aller la voir et de lui dire combien je trouvais cela nul, nul d’aller se plaindre de ce « mal » que je lui faisais. Nul de ne pas venir me parler à moi, de se présenter comme victime alors que j’étais celle qu’ils isolaient. Mais je n’en pouvais plus des conflits, de me battre, sans arrêt. Je devais continuer ce deuil de cette belle relation heureuse et saine que j’aurai aimé avoir avec eux.

Car je ne voulais pas m’arrêter là.

Ils ne savaient pas, tous, que grandissait en moi un désir brûlant qui allait m’apporter à son tour son lot d’épreuves.


CHAPITRE #24

Fonder une famille.

Désir profond, viscéral.

J’ai grandi au sein d’une fratrie de quatre enfants, avec des parents présents, aimants. Il y avait de l’animation à la maison, des disputes, des rires, de la complicité, parfois de la distance, mais mon enfance fut heureuse.

Je me souviens des repas le soir où je monopolisais trop la parole, où mes soeurs tentaient de raconter leur journée, où mon frère supportait comme il pouvait ses trois pipelettes de petites soeurs. Souvent fâchée pour un rien, l’une de nous quittait la table pour partir bouder, et se faisait rattraper au passage par mon père qui la serrait contre lui.

Je me souviens des jeux avec mes soeurs, de ces deux petites copines toujours partantes pour créer un univers, pour jouer « A la dame », pour obéir aux règles despotiques que je leur imposais en tant qu’aînée. Celles à qui j’échangeais des trucs nuls contre leurs plus beaux objets, profitant allègrement de leur naïveté. Celles à qui je lisais des « Chair de poule » pour leur faire peur et qui finissaient par rejoindre mon lit en pleine nuit, prises par des cauchemars.

Je me souviens de mon grand frère qui testait sur nous ses prises de judo et soupirait quand on se disputait pour une brosse à cheveux.

Je me souviens de beaucoup de disputes avec eux, mais d’une faculté incroyable à oublier nos conflits en quelques minutes pour retrouver notre complicité.

Je me souviens des prières le soir, tous ensemble. De ces moments où parfois on se confiait, où parfois on s’excusait.

Je me souviens de la messe chaque dimanche matin, de ce moment si important pour nous tous. Du pain que l’on courait acheter à la sortie, espérant pouvoir garder secrètement la monnaie, de ces discussions interminables des parents avec leurs amis, de la faim qui tiraillait en les attendant, puis du repas tous ensemble à la maison, ou parfois chez Flunch à la surprise des parents.

Je me souviens de ces nuits où je me glissais dans leur chambre, ne parvenant pas à dormir. Je m’accroupissais au pied de leur lit, la tête posée au creux de la main de mon père qui me caressait les cheveux jusqu’à ce que, rassurée, je tombe de sommeil par terre.

Je me souviens de mon père, toujours au travail et pourtant si présent. De tous ces soirs où il rentrait et passait sans faute dans chaque chambre s’assoir un instant avec ses enfants, écoutant les conflits, les larmes, les problèmes d’égo, les réussites et les échecs scolaires. De ces problèmes de maths qu’il essayait de résoudre avec nous à 22h, les yeux rouges de sa journée qui avait commencé à 6h.

Je me souviens de toutes ces réponses qu’il m’a apportées. De ce soir-là où je lui ai demandé pourquoi je n’avais pas le droit de l’embrasser sur la bouche, et qu’il m’a expliqué la signification de ce geste et à qui je pourrais le donner à l’âge adulte. De ce jour-là seul en voiture avec ses trois filles où il s’est retrouvé matraqué de questions sur les publicités pour protections hygiéniques et qu’il a dû nous expliquer bien embêté ce qu’étaient les règles et ce qui nous attendait.

Et je me souviens de ma mère.

De ces rares samedis soirs où ils sortaient dîner chez des amis, de nos cris d’admiration lorsqu’elle entrait dans le salon pour nous dire bonsoir, et que nous la découvrions maquillée, parfumée, en robe de soirée, nous battant pour obtenir un bisou qui sent bon avec du rouge sur nos joues.

Je me souviens de sa patience.

De ces quatre enfants pas toujours sages que nous étions. De chacun de ces repas pour six qu’elle a préparé pendant 20 ans. De ses silences quand elle partait loin dans ses pensées. De ces kilomètres de tissus qu’elle a cousu pour nous créer des robes sur mesure. De ses soupirs quand elle en avait marre de nous. De ces quelques cigarettes que je l’ai surprise à fumer le soir. De sa jeunesse. De ses dessins, ses tableaux, ses icônes, sa porcelaine qu’elle peignait pour s’évader.

De cette fragilité que je sentais si fort en la regardant. De sa timidité. De ses « Oh non ! » quand mon père la filmait avec le gros caméscope, zoomant beaucoup trop sur les visages.

Je me souviens de cette enfance qu’ils m’ont offerte. De cette sécurité qu’ils m’ont apportée. De cet amour qu’ils nous ont donné.

Ce sont chacun de ces souvenirs et les milliers d’autres qui font qui je suis. Ce sont chacune de ces sensations qui m’ont toujours donné une certitude : je veux moi aussi fonder ma famille.

Jamais je n’ai envisagé que ma vie se passe sans enfants. C’est une évidence, j’ai toujours voulu reproduire ce schéma familial qui m’a rendue si heureuse. C’est d’abord de là qu’est né ce désir de maternité. Je n’ai jamais ressenti le besoin de porter un enfant, de me sentir mère. Mais j’ai par contre toujours su que je voulais avoir des enfants pour les regarder grandir, rire, pleurer, se disputer, et vivre chacun de ces moments que j’ai eu la chance de vivre.

Et bizarrement, en rencontrant Aurore, je n’ai jamais envisagé qu’être avec une femme puisse être un obstacle à tout ça.

Au début de notre histoire, nous en parlions déjà un peu. Avec légèreté, sachant très bien qu’il nous fallait déjà un temps pour nous construire toutes les deux. Aurore a huit ans de plus que moi, et me disait souvent : « Moi je suis prête, c’est quand tu veux. » J’avais vingt ans et même si je rêvais déjà que l’on s’agrandisse, je savais aussi qu’on avait le temps de profiter de notre vie à deux.

Les années sont passées, et nous nous sommes mariées. J’ai commencé à relancer le sujet, me sentant tout à fait prête à me lancer dans cette aventure avec elle. Mais Aurore avait bien changé depuis, et j’ai vite été calmée dans mes ardeurs. Car en discutant j’ai réalisé qu’elle m’avait dit tout cela en espérant que je ne lui fasse jamais la demande.

Car en réalité, elle ne voulait pas d’enfant. Elle n’en ressentait ni le besoin, ni l’envie. Et la liste des raisons était longue.

« Quelle serait ma place ? Ni la mère, ni le père, alors qui ?

Pourquoi se rajouter la pression de devoir s’occuper d’un petit être alors qu’il est déjà bien assez stressant de s’occuper de soi ?

Comment peut-on savoir si on aimera cet enfant alors qu’on ne le connaît pas ? Et si je ne ressens pas d’amour ?

L’arrivée d’un enfant déclenche des conflits au sein du couple et mène parfois à la rupture.

On est bien, que toutes les deux, non ?

Et s’il est malade ?

Moche ?

On ne pourra plus jamais rêver de tout plaquer pour vivre à l’étranger dans une paillote.

Est-ce qu’on s’aimera encore ?

Et à l’adolescence, est-ce que notre enfant nous reprochera de ne pas avoir de père ? »

En bref, j’ai découvert qu’un immense chantier m’attendait : éveiller en elle le désir de maternité et de famille.

Dans la génération d’Aurore, être homosexuel signifiait qu’on ne peut pas se marier ni avoir d’enfants. Cela faisait partie du package. Elle s’est donc construite au fil des années sans jamais réellement envisager que tout cela puisse en être autrement.

Mais en moi au contraire, cette volonté ne faisait que grandir et devenir de plus en plus forte.

Alors j’ai pensé au mariage, et je me suis dit qu’il s’agissait juste, encore une fois, de lui donner envie de me faire confiance et de me suivre dans cette aventure. Mais à chaque fois que j’abordais le sujet, elle détournait la conversation, ou en plaisantait. Nous n’avancions pas.

Les gens autour de nous ont commencé à nous interroger. C’est pour quand, les enfants ? Alors je répondais à chaque fois pour nous deux, disant que c’était en projet et que nous nous penchions sur la question.

Mais je ne voulais pas voir la réalité. Ca l’effrayait et elle ne sentait pas de gérer un enfant. Elle cherchait à me donner des échéances : on en parle dans un an ? dans six mois ? quand on aura déménagé ? Mais je voyais bien qu’elle tentait désespérément de repousser.

Alors je l’ai tannée. Et puis un jour, on a tapé dans la main, on a décidé qu’on se lancerait en septembre 2016, soit dans un an. Un an pour qu’elle se prépare, un an pour quitter Paris.

L’été qui a suivi, à un mois de la deadline, je n’en pouvais plus. Je déprimais. Je fuyais cette réalité, ce « non-dit » entre nous depuis plus d’un an, et je n’avais pas de solution. Je voyais bien que malgré mes longs discours, elle n’avançait pas sur le sujet. A chaque fois que je l’abordais, je sentais une gêne. Elle me disait : « Tu en parles tout le temps ! ». Et je culpabilisais d’en parler. Mais comme nous approchions de septembre, j’y pensais tout le temps.

Alors que nous parlions pour la énième fois de ce sujet, Aurore m’a dit un jour : « Tu en as envie à 85%, moi le reste, c’est pas mal, non ? »

« Tu en as envie à 15% ? »

J’étais abasourdie. Je croyais qu’elle avait avancé sur ce sujet depuis un an, et au bout de tout ce temps, elle n’en n’avait envie qu’à 15% ?

Non, je ne suis pas d’accord. Je ne veux pas fonder une famille avec quelqu’un qui en a envie à 15%. Ca, ce n’est pas dans mes projets.

J’avais rêvé de vivre avec quelqu’un qui aurait le même désir que moi de fonder une famille, je nous imaginais trépigner d’impatience d’entamer les démarches. Mais la réalité était bien différente. Et elle me plongea dans une profonde déprime.

Que faire ?

La « forcer » à se lancer avec moi dans ce projet ? C’était un pari trop risqué. Selon moi, elle allait trouver son bonheur et son équilibre dans la maternité, mais si ce n’était pas le cas ? Elle pourrait me lâcher en route, ou me quitter dans quelques années.

J’avais aussi peur car je savais que le parcours serait long, semé d’embûches, qu’il allait falloir s’accrocher, affronter mes parents, ma famille, la société. Si je ne suis pas épaulée, soutenue, si elle n’a pas ce désir d’enfant comme moi, je ne tiendrai pas seule.

Je ne parvenais pas à me faire à cette idée qu’elle puisse ne jamais se décider. Mais je devais l’envisager. Envisager que ma vie se termine sans avoir eu des enfants. Et c’était douloureux. Je devais choisir entre ce désir qui prend au ventre et mon amour inconditionnel pour Aurore. Je ne voulais pas la perdre, mais je savais aussi que je ne serai pas heureuse toute ma vie sans enfants.

J’avais réellement le sentiment que, si nous étions très heureuses à deux, une place était libre dans notre foyer. Nous avions assez de stabilité, d’amour, de force, pour accueillir un enfant et l’élever. Je ne voulais pas faire un enfant seule, je voulais faire un enfant avec Aurore, ou rien.

Cette tension grandissante, ce malaise régulier à chaque fois que je tentais d’aborder le sujet, a fini par exploser. Nous avons discuté toutes les deux longuement, et elle a reconnu qu’elle ne se sentait toujours pas prête à avoir un enfant, et qu’elle ne savait pas si elle le serait un jour. J’étais dévastée. Je l’aimais infiniment, de tout mon être depuis notre rencontre, mais je n’arrivais pas à me résoudre à abandonner mon plus grand désir. J’avais lâché beaucoup de rêves de petite fille depuis le début de notre histoire, mais celui-ci était trop important, je n’y arrivais pas.

Nous étions au pied du mur.

J’ai décidé de ne plus lui en parler. Je lui ai annoncé qu’à partir de ce jour, je n’aborderai plus du tout le sujet. Oui ça m’obsédait, j’y pensais tout le temps, mais je ne supportais plus de me sentir seule. Je ne supportais plus ce malaise à chaque fois que j’en parlais, je ne supportais plus qu’elle me donne l’impression d’en parler tout le temps. J’allais être radicale, ce sujet s’arrêtait là.

C’était douloureux pour elle aussi. Elle m’aimait et voulait me rendre heureuse, elle avait peur que je la quitte, mais elle ne parvenait pas à faire naître en elle un désir qui n’existait pas, elle ne pouvait pas se mentir.

Les mois qui ont suivi ont été très lourds. Nous étions toujours profondément heureuses ensemble, amoureuses, mais la tension sur ce sujet était palpable. Je fuyais tout ce qui me ramenait à la maternité : les vidéos sur internet, les publicités, les réseaux sociaux, j’avais l’impression d’être envahie de femmes enceintes.

Je tentais tant bien que mal de faire le deuil par amour de mon souhait le plus cher. Fonder ma famille. Dire adieu à ces souvenirs d’enfance que je voulais revivre à travers mes enfants.

Trois mois se sont écoulés, jusqu’au 23 décembre 2016, jour que je n’attendais plus.


CHAPITRE #25

Décembre 2016.

Nous vivons dans le Sud Ouest depuis quatre mois, et si la vie nous plaît ici, je déprime. Parce qu’on ne parle plus du tout bébé, parce que ce désir n’a plus de connotation positive, parce qu’il est associé à goût amer, un déséquilibre dans notre couple.

J’aime Aurore plus que tout, je n’ai aucun doute depuis sept ans qu’elle est bien la seule personne avec laquelle je souhaite passer ma vie. Elle m’a toujours amenée vers des chemins que je n’aurai pas empruntés seule, mais je ne me résous pas à faire une croix sur la maternité. Je n’avais jamais envisagé que cela ne fasse pas partie de ma vie. Et je me tais désormais, car évoquer ce sujet devient douloureux, car je ne peux pas contrôler la pensée d’Aurore et avancer à sa place.

Je me tais.

Je n’en parle plus.

Je me mets en veille.

Si je savais combien de temps je dois attendre avant qu’elle ne soit prête, je pourrais me fixer cette échéance et garder espoir, mais je n’ai pas de date, je n’ai pas de repères. Peut-être sera-t-elle prête demain, peut-être dans quelques mois, peut-être jamais.

Je n’en parle plus.

Je me mets en veille.

Je me protège.

Et ça me démange.

Le 23 décembre 2016, nous déménageons de Seignosse, en bord d’océan où nous vivons depuis la rentrée, pour aller vivre dans une jolie maison à Dax, moins isolée. Nous avons passé la journée dans les cartons, nous sommes épuisées. Nous allons dîner dans un restaurant japonais de Capbreton, en jogging et gros pull sous ce froid glacial.

Nous parlons de tout et de rien, et soudain, à la seule seconde depuis des mois où je n’attends plus rien, à la seule seconde depuis des mois où je n’espère plus rien, dans certainement l’instant le plus lambda que nous vivons depuis des années, alors que j’ai la tête baissée sur mon plateau de sushis, j’entends cette phrase :

« Ah oui, je voulais te dire aussi, ça y est, je crois que je suis prête. »

Je laisse un temps, je lève doucement mes yeux du maki que je m’apprêtais à engloutir et je la regarde, mon Amour infini.

« Pardon ? »

« Ben… je suis prête, prête pour avoir un bébé. »

Je la regarde, la femme de ma vie. Je plonge dans ses yeux et je vois toute la peur. Sa voix est tremblante, elle est terrifiée. Elle vient de faire un plongeon bien plus grand que celui qu’elle avait fait le jour de sa demande en mariage. Elle est là, devant moi, si puissante et si fragile.

Je suis hébétée, sans voix. Parce qu’à la fois j’ai envie de lui sauter au cou, de crier ma joie, et en même temps je sens que c’est extrêmement fragile, que cette annonce, cette décision, peut se briser à tout moment.

Alors je reçois et je manipule ce cadeau avec la plus grande précaution.

Au delà de ma joie, au delà du soulagement évident que je ressens après des mois, des années d’attente, d’espoir, de doute, je comprends que j’ai, à partir de maintenant, une immense responsabilité, ne pas briser sa confiance.

Si j’avais rêvé que nous nous jetterions dans cette aventure avec entrain et excitation, je dois m’adapter à une réalité. Nous avancerons, certes, mais avec prudence, douceur et patience. Je veux avoir un enfant avec elle, pas juste un enfant, je dois donc apprendre à cheminer dans ce projet avec elle, avec sa fragilité, et freiner mes ardeurs.

Je suis émue.

Je l’aime tellement.

Nous sortons du restaurant et là, dans la rue, je plonge dans ses bras. On se sert si fort, longtemps. Pendant une seconde, je crois que nos corps ont fusionné.

Nous pouvons reprendre cette route à deux. Je l’attendais pour continuer d’avancer. Elle a des bagages plus lourds que les miens, elle ne pouvait pas courir vers ce futur comme moi. Il lui fallait du temps.

« L’amour prend patience. »

Et je commence à avoir peur. Evidemment. J’ai fantasmé ce moment, toute ma vie. Depuis mon enfance je rêve de fonder ma famille.

Cet instant est là, maintenant, et je tremble.

La petite Marie-Clémence, si bien préparée depuis toute petite à la maternité, qui n’a pas de gros bagages à porter, elle, qui a eu la chance de naître dans une famille où ces choses-là sont naturelles, elle est morte de trouille.

Terrifiée.

Suis-je vraiment prête, finalement ?

Maintenant que c’est là, est-ce que j’en ai vraiment envie ?

Je suis envahie de doutes.

Je ne dois surtout, surtout pas le montrer à Aurore.

Nous échangeons beaucoup ce soir-là. Elle me dit qu’elle se sent prête, qu’elle l’est à plus de 15%, contrairement à il y a quelques mois, mais qu’elle a peur, elle n’est pas sûre que tout cela la rende heureuse, nous rende heureuses. Et je ne peux rien lui promettre, je ne peux pas lui jurer que nous serons heureuses, mais je peux lui garantir que nous avons droit à ce bonheur autant qu’un autre couple.

Les jours passent et nous décidons de commencer à explorer les différentes possibilités qui s’offrent à nous.

Il y en a trois.

Adopter.

Avoir recours à une PMA avec un donneur que nous connaissons.

Avoir recours à une PMA avec un donneur anonyme.

L’idée de l’adoption ne me gêne pas, au contraire. C’est, je trouve, une démarche très humaniste, très belle, et je serai heureuse d’accueillir dans notre vie un enfant à la recherche d’une famille. Mais je sais aussi que, si mon corps le permet, je souhaiterai vivre l’expérience d’une grossesse, et si la loi nous permet d’adopter, nous connaissons la réalité. Notre dossier de couple homosexuel croupira en bas de la pile.

Il nous reste donc la PMA.

Une chose est certaine, et nous en avons déjà discuté à de nombreuses reprises, Aurore ne veut pas porter d’enfant. Elle qui a un parcours identitaire complexe, qui a eu tant de mal à accepter d’être née dans le corps d’une femme, m’a toujours dit qu’elle refuserait de tomber enceinte.

Cela tombe bien, je suis prête et heureuse de pouvoir porter la vie.

Nous nous mettons assez vite d’accord sur le fait que nous souhaitons un donneur anonyme. J’ai lu quelques témoignages de couples de femmes qui ont « fait un enfant » avec un ami gay par exemple, mais cela ne nous convient pas. Nous voulons que ce projet ne nous concerne que nous, n’y intégrer personne d’autre. Il est déjà suffisamment compliqué de fonder une famille à deux, et on ne sait pas quelles relations on entretiendra dans dix ou vingt avant avec ces amis d’aujourd’hui.

Il est donc temps de lancer les recherches. Où ? Comment ? Combien ? Tant de questions et aucune réponse.

Je passe du temps à fouiller Internet, à la recherche de témoignages auxquels je pourrais m’identifier. Je n’en trouve aucun. Je ne parviens pas à me projeter dans les quelques forums d’échanges que je trouve.

Ces femmes ne me ressemblent pas. Ces femmes ne nous ressemblent pas. Je ne porte aucun jugement sur ce qu’elles sont, leur style, leurs désirs, mais chacun est unique, et je ne trouve aucune phrase qui me rassure.

En réalité, en faisant ces recherches, je ne trouve aucun réconfort. Moi qui ai toujours voulu que mon histoire soit traitée par la société et mon entourage comme une banale histoire d’amour, j’ai l’impression ici d’être en marge, d’appartenir à une « communauté ».

Une « communauté » ?

Je ne m’y retrouve pas. Je ne veux pas être dans une case, être une minorité, être différente. Je ne veux pas de forums spécialisés lesbiennes, de clubs, de pseudonymes louches pour poser des questions en tout anonymat. Je veux juste être traitée comme n’importe quelle femme sur cette terre qui ne peut pas avoir d’enfant naturellement et qui veut fonder une famille. C’est tout. Peut-être parce que je ne me sens toujours pas homosexuelle, même après sept ans avec Aurore.

J’ai beau chercher, je ne trouve rien.

Comment est-ce possible ? Pourquoi est-ce que je ne trouve aucune femme ayant partagé son expérience avec transparence sur ce sujet ? Il y en a certainement, mais je ne les vois pas.

Alors puisque je n’ai aucun outil, aucun conseil, aucun repère, comme on chercherait un bureau de Poste à proximité, nous nous mettons en quête de la clinique d’insémination la plus proche.

Nous savons que la pratique est autorisée et fréquente dans des pays comme la Belgique ou l’Espagne. Nous vivons à Dax, tout près de la frontière espagnole, nous décidons donc de nous orienter vers ce coin-là.

Nous repérons deux cliniques qui ont des sites internet en français plutôt accessibles. L’une se trouve à Barcelone, l’autre à San Sebastian. Et encore une fois, pour briser encore un peu plus le charme du moment, je me retrouve à faire des demandes de devis en ligne.

Chaque clinique vente ses statistiques, ses bons résultats, son équipe francophone, à coup de schémas, de photos de couples heureux, de bébés. J’ai l’impression de choisir entre deux coiffeurs et pourtant je suis en train de sélectionner la clinique qui nous accompagnera dans une des étapes les plus importantes et incertaines de notre vie.

Déroutant.

Ces quelques semaines de « recherches » me font réaliser à quel point nous sommes isolées et mal informées. Je me confies peu ou pas à mes amies sur ce projet, nous n’en parlons pas, car nous savons que tout le monde est aussi largué que nous. Ils auront encore plus de questions auxquelles nous n’auront pas de réponses, et nous allons paniquer.

Mais il faut se lancer. Déjà un mois qu’Aurore m’a donné son feu vert et nous en sommes au point mort. Je n’avais pas pensé à tout ça, je ne m’y étais pas préparée, ou du moins je ne m’étais pas autorisée à faire ces recherches en amont, de peur qu’elle ne soit jamais prête à me suivre.

A coup de plouf, nous choisissons de sélectionner la clinique Quiron qui se trouve à San Sebastian. Elle se trouve à seulement un peu plus d’une heure de la maison, c’est ce qui fait la différence. C’est bête.

Maintenant, il faut appeler. C’est ce qui est écrit sur leur site. Appeler pour prendre un rendez-vous.

Nous sommes excitées, terrifiées, le téléphone entre les mains. Ce moment en devient comique tant nous sourions bêtement.

16 janvier 2017, je compose le numéro de la clinique Quiron et je demande à parler au service des inséminations.

C’est parti.

Si je crois à cet instant donner le starter à cette aventure, si je crois à cet instant que tout va aller très vite, je suis bien loin d’imaginer à quel point mon désir d’enfant va être mis à rude épreuve.


CHAPITRE #26

Nous nous sommes lancées dans la grande aventure de la procréation médicalement assistée, la PMA, et toutes les questions que cela peut soulever.

Comment est-ce que ça fonctionne ? Combien ça coûte ? Comment serais-je suivie en France ? Et le donneur, qui est-il, comment est-il choisi ? Je trouvais sur internet des informations dispersées, contradictoires et peu rassurantes.

Début janvier 2017, nous avons donc eu un premier contact téléphonique très court avec la clinique Quiron à San Sebastian en Espagne. Un accueil sympathique, mais plutôt « formel », nous indiquant que nous allions recevoir un email avec tous les examens médicaux à faire avant notre rencontre. D’ailleurs, ce rendez-vous, il faut le fixer ! Je suis excitée au téléphone, j’ai le coeur qui bat vite, j’ai hâte que la secrétaire me donne la date.

31 mars.

31 mars ???

Nous sommes début janvier, et nous avons rendez-vous le 31 mars ?

Je redescends aussi vite. Comme une enfant gâtée, je boude. Car j’avais imaginé que tout se ferait en quelques semaines, et je suis déjà déçue de cette première échéance. C’est stupide, car c’est déjà merveilleux de pouvoir faire tout ça, mais chaque journée supplémentaire à attendre m’irrite, m’énerve.

Aurore, elle, souffle un coup. Elle semble presque rassurée que ça ne se passe pas trop vite.

Nous entamons donc les semaines qui suivent la longue liste d’examens médicaux : groupe sanguin (pour toutes les deux), taux de progestérone, hystérosalpingographie, frottis, caryotype…  Mais pour pouvoir faire tout cela, il nous faut des ordonnances. Où les trouver ? Qui nous les fournira ? Nous vivons depuis peu à Dax et je ne connais pas encore de gynécologue. Je prends donc rendez-vous avec le premier trouvé sur internet et vaguement recommandé par une copine.

Je suis ressortie de ce rendez-vous en larmes.

Le gynéco, un homme d’une cinquantaine d’années, ayant visiblement de l’expérience, n’a eu aucune considération, empathie pour moi. J’ai tenté timidement de lui expliquer ma démarche, mon désir d’enfant et je lui ai donné la liste d’ordonnances dont j’avais besoin. Il semblait agacé, et m’assommait de questions auxquelles je n’avais pas de réponse.

« Pourquoi ont-ils besoin que vous fassiez tel ou tel examen ? »

– Je n’en sais rien, je sais pas, je fais ce qu’on me dit de faire.

– Celui-là ne sert à rien, c’est ridicule !

Il ne m’aidait pas.

Les questions se sont ensuite portées sur la régularité de mes cycles… J’étais perdue. J’avais 29 ans et j’étais incapable de dire exactement à quelle date seraient mes règles et quel jour j’ovulais. Je n’en savais rien. Je lui donnais des approximations. Et lui, au lieu de me rassurer, ricanait, puis m’a dit, d’un ton méprisant : « Quoi ? Vous ne connaissez pas exactement vos cycles ? Va falloir vous intéresser à tout ça sinon ça marchera jamais ! »

Il y a des femmes qui ont une connaissance parfaite de leur corps, de leurs règles, qui seraient capables de dessiner tout leur appareil génital en détail, moi j’en étais incapable et il trouvait ça ridicule.

Il a soufflé, soupiré, a rédigé les ordonnances sans me regarder, me les a tendues et m’a ouvert la porte.

J’ai fondu en larmes dans le couloir.

Cela peut paraître démesuré, mais je me retrouvais plongée dans un protocole que je ne connaissais pas, je débarquais, et je recherchais juste un médecin auprès de qui trouver des réponses, pas quelqu’un qui se moque de moi.

Je manquais d’assurance et il m’avait donné l’impression de rater un examen d’entrée, de ne pas avoir le niveau suffisant pour pouvoir prétendre à une PMA.

Il était devenu hors de question de retourner le voir, il serait foutu de me passer l’envie de continuer.

J’ai enchaîné les examens médicaux les semaines qui ont suivi, et le 31 mars est finalement arrivé très vite.

Nous avions aussi un certain nombre de documents et contrats à signer. Oui, des contrats. Nous devions donner par écrit notre consentement pour procéder à cette PMA, mais aussi pour accepter que l’anonymat du donneur soit respecté. Nous avons enfin dû aussi remplir un document pour donner nos critères physiques à chacune. Pas ceux que nous souhaitions avoir du donneur, il ne s’agit pas de faire son shopping, mais nous devions nous décrire le plus précisément possible: taille, poids, couleur de peau, des cheveux, des yeux, ethnie… afin qu’ils sélectionnent un donneur le plus proche physiquement d’Aurore.

Nous sommes parties, toutes les deux, en voiture, vers l’inconnu. Nous ne savions absolument pas ce qui allait se passer. J’imaginais que le médecin espagnol allait tout de suite fixer une date pour l’insémination. La semaine suivante ? Dans quelques jours ? Une fois de plus mon impatience prenait le dessus et je ne pensais qu’à ça.

Nous avons été très bien accueillies dans cette clinique. Nous étions stressées et pleines de questions sur ce qui nous attendait. Nous avons rencontré une gynécologue francophone et son assistante. Je suis arrivée, comme une bonne élève, avec ma pile de documents et résultats, que j’ai tendus au médecin.

Lorsque j’ai vu sa moue, j’ai compris que quelque chose n’allait pas.

Elle m’a expliqué que les examens montraient que je n’avais pas ovulé et que mon corps n’était pas franchement prêt à concevoir. Qu’il allait falloir que je suive un traitement de stimulation hormonale. Mais que tout ça ne pourrait pas se faire maintenant.

Pourquoi ?

Car une échographie a montré que j’avais quelque chose. Quelque chose à l’intérieur qui pourrait être dangereux, ou pas. Une petite tâche apparue à l’image. Et moi, têtue comme une mule, j’ai demandé : « Et alors ? C’est sûrement pas grave, on peut faire l’insémination quand même ! ».

Le médecin et Aurore ont tenté tant bien que mal de m’expliquer que les choses devaient se faire dans l’ordre, sans précipitation. Et que la priorité restait à vérifier que j’étais en bonne santé. Les larmes sont montées, et la gynécologue m’a tendu un mouchoir. J’étais déçue, encore une fois.

Aussi dénaturant que ce soit lorsque l’on rêve d’un enfant, c’est pourtant une réalité, les cliniques espagnoles attirent les patientes avec des statistiques.

Elle nous a donc parlé chiffres.

A moins de 30 ans, la 1ère insémination nous donne 46,67% de chances de réussite.

Nous avons droit d’essayer jusqu’à quatre inséminations.

Au quatrième échec, la clinique ne nous suivra plus et nous devrons essayer la FIV (fécondation in vitro).

Le pourcentage de réussite augmente à chaque essai, pour finir vers 92%.

21% des inséminations donnent une grossesse multiple.

1500 € l’insémination.

Nous écoutions attentivement, et nous essayions d’enregistrer un maximum d’informations, prenant des notes comme des étudiantes.

Puis elle a sorti de son tiroir tout un tas de seringues, et m’a montré comment j’allais devoir me piquer dans le ventre, tout en griffonnant des schémas sur un bout de papier pour me dire comment allait se passer le protocole : heures de piqûres, jours, ovulation…

Je ne comprenais rien. Elle avait un fort accent espagnol, parlait très vite et je n’osais pas l’interrompre. J’étais comme une enfant à qui on montre pour la première fois comment on fait ses lacets. Je ne comprenais rien.

Aurore non plus ne comprenait pas grand chose. Elle me serrait la main pour me rassurer, mais elle semblait aussi perdue. Moins timide que moi, elle a demandé à la gynécologue de nous donner le petit bout de papier sur lequel elle avait dessiné tous ses schémas.

Il allait donc falloir attendre que je fasse des examens médicaux complémentaires avant d’envisager sérieusement de faire cette PMA. La clinique était formelle, ils ne me toucheraient pas sans avoir la certitude que je n’ai aucun problème.

Je suis sortie de la clinique à la fois déçue de ne pas avoir d’accord pour démarrer la procédure, et heureuse que les choses soient tout de même enclenchées.

A peine rentrée à la maison, je prenais rendez-vous avec un autre gynécologue à Dax pour faire ces examens supplémentaires. S’en est suivie une longue période de frustrations. Peu de médecins disponibles, des temps d’attente à rendre fou, je n’en pouvais plus. Et lorsqu’on m’a annoncé que je subirai la petite intervention sous anesthésie générale pour vérifier l’origine de cette petite tâche le 22 juin, je suis devenue hystérique. Le 22 juin ! Nous étions en avril et j’allais devoir attendre deux mois pour pouvoir faire ce foutu examen qui, j’en étais sûre, n’allait rien montrer de grave.

A chaque sortie de rendez-vous, Aurore me récupérait déprimée, déçue. Ce qui devait être une période d’excitation, de joie, n’était que frustration. Plus les semaines passaient sans qu’il ne se passe rien, plus j’étais énervée et énervante. Et plus je m’en voulais.

Je trouvais un peu de réconfort auprès de deux ou trois amies au courant, ou encore de ma belle-soeur qui savait trouver les mots pour me rassurer et me donner des conseils.

Et lorsque le 22 juin est passé et a confirmé que je n’avais aucun problème, il a fallu se pencher sur une autre question. Qui allait me fournir les ordonnances ? Car les médecins espagnols ne pouvaient pas me prescrire de médicaments à acheter en France. Or la PMA pour toutes y est interdite. J’ai donc pris rendez-vous avec un autre gynécologue, une jeune femme fraîchement installée à Dax. Hors de question de revoir le premier médecin qui m’avait traumatisée.

Celle-ci, lorsque nous lui avons expliqué notre démarche, a reconnu ne jamais avoir eu affaire encore à un couple de femmes et ne pas savoir comment tout cela allait se passer. C’est même nous qui avons dû lui expliquer le protocole. Elle nous a expliqué que légalement, elle n’avait pas le droit de nous accompagner et de nous prescrire le traitement médical, puisque tout cela est interdit. Mais elle l’a fait. Elle a pris le risque de demander à ce que nous soyons prises en charge par la sécurité sociale et nous a fait les ordonnances. J’étais tellement reconnaissante et en même temps je trouvais cela fou d’avoir l’impression de faire quelque chose dans l’illégalité la plus complète alors qu’il s’agissait d’un désir naturel et honnête : être mère.

Le jour du début du traitement est enfin arrivé. J’étais dans un état de stress énorme, surtout que j’allais devoir vivre cela sans Aurore les premiers jours. Seule à Paris pour le travail, je me suis retrouvée dans ma chambre d’hôtel, avec tout mon attirail de seringue et de produits étalé sur mon lit. J’avais peur. Tout cela me paraissait surréaliste. Jamais je n’avais imaginé devoir vivre cela. Je n’étais pas malade et pourtant j’avais l’impression de devoir me soigner. Mon cerveau, mon corps ne comprenaient pas. Quelque chose n’était pas logique.

J’ai appelé Aurore en FaceTime, j’ai posé le téléphone sur le lit. Elle était avec moi, à des centaines de kilomètres. Elle me parlait, me rassurait. Nous avons répété ensemble les différentes étapes pour prendre la seringue, aspirer le produit liquide, le verser ensuite dans le petit flacon de poudre blanche, puis réaspirer le mélange, désinfecter le tout, changer l’aiguille et me piquer dans le ventre, juste à côté du nombril.

Un, deux, trois. On y va.

C’était fait.

C’était lancé.

Mon corps venait d’ingérer des hormones.

J’ai répété ces piqûres pendant plusieurs jours, à heure fixe. Parfois dans les toilettes de mon bureau, parfois à la maison, parfois avec succès, parfois en cassant l’aiguille, en faisant tomber le produit par terre et en me répétant à plusieurs reprises. C’étaient des moments hors du temps. Je n’avais presque même plus conscience que je faisais cela dans le but de tomber enceinte.

C’était mécanique, médical, biologique, manuel, technique.

Je ne ressentais pas de changement particulier sur mon corps ou mes humeurs. Peut-être une sensibilité un peu plus forte, comme une veille de règles, mais cela n’avait rien à voir avec ce que j’avais imaginé, une surcharge hormonale qui me ferait passer du rire aux larmes toutes les deux minutes.

Puis est venue la deuxième semaine de traitement. Il fallait désormais démarrer les échographies et les prises de sang pour évaluer la réaction de mon corps à tout cela. Un jour sur deux, je devais aller faire ces deux examens le matin, puis appeler tout de suite en suivant la clinique espagnole pour donner les résultats. Un coup de fil, j’annonçais des chiffres que je ne comprenais même pas, et je raccrochais. Mon corps ne m’appartenait plus, j’avais l’impression qu’il était entre les mains de la clinique et des équipes des labos français.

Puis un matin, lorsque j’ai appelé la clinique Quiron pour donner une fois de plus des résultats, on m’a fait patienter quelques minutes, puis la femme m’a dit :

« Parfait. Venez demain à 14h pour l’insémination. »

Oh. C’était maintenant, c’était là.

Je m’étais préparée pendant des mois, j’avais attendu à chaque minute, et j’avais l’impression à cet instant d’être prise au dépourvu, de ne jamais avoir été aussi peu prête.

Une dernière piqûre avant de me coucher pour déclencher l’ovulation et nous sommes parties dormir, ou du moins essayer.

Le lendemain, nous nous sommes donc présentées à l’heure devant la clinique. J’étais morte de trouille. Aurore tentait autant que possible de me rassurer, de me faire faire des exercices de respiration dans la voiture pour me détendre. Je ne savais pas comment cela allait se passer, combien de temps cela allait prendre. C’était l’inconnu.

Nous sommes arrivées au rendez-vous et j’ai vu le regard grave de la gynécologue, ce regard qui m’avait déjà déplu quelques mois plus tôt. Elle m’a expliqué que les résultats de la stimulation étaient décevants, que mon corps n’avait pas suffisamment réagi. Elle a même tout de suite évoqué la prochaine insémination alors que la première n’avait pas encore eu lieu.

L’insémination a duré dix minutes à peine. Le médecin a quitté la pièce et m’a demandé de rester allongée un quart d’heure, puis de rentrer chez nous. C’était perturbant, nous sommes ressorties moins d’une heure après être rentrées à la clinique, où je pensais que nous allions passer l’après-midi.

Nous y sommes retournées le lendemain pour une autre insémination, puis l’équipe nous a renvoyées à la maison.

Je devais maintenant attendre quinze jours pour faire un test de grossesse. En attendant, la gynécologue m’a recommandé de ne pas boire d’alcool, de « faire comme si » j’étais enceinte.

Message reçu.

Mais dès le lendemain, j’ai été prise de terribles douleurs au ventre. Et tout ça n’a fait que s’accentuer de jour en jour. Je suis allée voir plusieurs médecins, personne ne pouvait me dire ce que j’avais. J’étais pliée en deux.

Puis au bout de quatre ou cinq jours, en pleine nuit, la douleur est devenue insupportable. Je me suis effondrée dans la salle de bain, Aurore a dû me porter jusqu’au lit. Elle a appelé le SAMU qui est venu. Je pleurais, ne sachant pas ce qui m’arrivait. J’ai été emmenée à l’hôpital en urgence. C’était surréaliste, ces moments que j’avais tant imaginés ces dernières années tournaient au drame.

A l’hôpital, je me tords de douleur, je n’ai jamais eu aussi mal de ma vie. Jamais. Les médecins sont inquiets. Après des heures d’attente et d’examens, toujours aucune idée sur ce qui m’arrive. Mais un mot de l’interne a éclairé cette nuit d’enfer :

« Madame, d’après les résultats des prises de sang, vous seriez enceinte. »

L’insémination a eu lieu seulement cinq jours plus tôt, le résultat est donc à prendre avec des pincettes, car tout est à peine perceptible. Mais cela suffit à apaiser un peu ma douleur.

Les jours qui ont suivi, je suis shootée aux anti-douleurs. J’ai mal, tout le temps. Parfois de manière démesurée, où je tombe par terre dans la maison sans pouvoir me relever. Mais j’y crois, je veux y croire. Chaque jour à attendre le test de grossesse est interminable. Je ne bois pas d’alcool, je fais attention à tout, je guette chaque changement de mon corps. Comme si celui-ci pouvait m’envoyer des signes. Mais il est gonflé, douloureux, j’ai des petits bleus partout autour du nombril, marquant chaque piqûre.

Le 25 juillet, je suis en Bourgogne chez mes parents.

Je me réveille avec un mal de ventre. Je comprends tout de suite que je dois me préparer à l’échec. Je me lève et je file faire ce test de grossesse que j’attends depuis quinze longs jours. Il est négatif et je saigne. Je me sens vide, en souffrance, pleine de tristesse et un sentiment d’injustice immense.

Depuis l’insémination, je me sens enceinte, je me suis comportée comme une femme enceinte. Mais ce matin, j’ai tout perdu, j’ai l’impression de ne pas avoir été à la hauteur, que mon corps a échoué. Mais il faut accepter. Tout de suite. Mon corps a tellement souffert depuis un mois. Il ne m’appartenait plus, il n’était qu’un tas d’hormones. J’ai l’impression d’avoir tout donné, d’avoir livré mon ventre à ces tests, ces piqûres, ces ovules, ces médicaments, ces échographies, ces prises de sang, ces avis médicaux, amicaux, et de ne pas avoir réussi à m’écouter, moi.

Je ressens aussi une forme de soulagement, car quinze jours, ce n’est pas grand chose, mais c’est énorme. Enorme lorsqu’on a décidé de se lancer dans l’aventure il y a huit mois.

L’idée même de reprendre les traitements, l’attente, les rendez-vous, les douleurs, cela me donne envie de vomir. Alors je pense aux autres couples qui vivent des situations comme celle-ci depuis plusieurs années et que je me dois d’être forte, que je n’en suis qu’à notre premier échec.

Je me sers un verre de vin, pour me laisser souffler un peu.

Et je dois cacher cet échec à mes parents qui, bien sûr, ne sont au courant de rien. La journée est douloureuse, je suis si triste et j’essaie de ne rien montrer. Heureusement mon frère et ma belle-soeur sont là, et cette dernière m’apporte une fois de plus soutien et réconfort.

Je pleure dans les bras d’Aurore car je ne veux pas recommencer. Je ne veux pas attendre à nouveau, je ne veux pas revivre tout ça. Mais nous n’avons pas d’autre option, nous n’allons pas attendre que je tombe enceinte par magie. Car il n’y a rien de magique à tout ça. J’avais imaginé dans mon enfance que tout se passerait de manière naturelle, heureuse, j’avais ensuite imaginé en rencontrant Aurore que la PMA ne serait qu’une formalité.

Mais non, cela me demandait de puiser dans mes ressources, mon énergie, mon amour pour Aurore, mon désir si profond d’être mère, de repousser mes limites de patience, moi qui déteste attendre.

Je décide d’y retourner tout de suite, tant pis. Il faut y aller. Mais Aurore ne veut pas, elle m’a trop vue souffrir ces dernières semaines, elle veut que je laisse mon corps souffler un peu. Je râle, je ne supporte plus d’attendre, mais je sais qu’elle a raison.

Si nous décidons au départ de laisser passer un cycle, le traitement est finalement suspendu près de trois mois.

En août, Aurore perd celle qui l’a élevée comme sa propre fille : sa grand-mère. Après la disparition deux ans plus tôt de son grand-père, elle vit à nouveau un bouleversement et un deuil difficile. Et bien sûr, nous n’avons plus la tête à cette PMA.

En octobre, nous nous lançons à nouveau. Cette fois-ci, la clinique espagnole veut doubler la dose. Mais nous rencontrons un nouveau problème. La gynécologue française y est réticente cette fois-ci. Elle nous indique que le dosage que j’avais au premier essai correspond déjà à un dosage pour FIV en France, soit très fort, et que doubler la dose comme le préconise l’Espagne, c’est inimaginable ici, voire risqué.

Alors j’appelle la clinique Quiron, qui maintient qu’il faut doubler si je veux des résultats. Je suis prise entre les deux. Mais je suis têtue, je veux que ça marche. Je ne veux pas d’autre échec. Alors on double.

Nous reprenons tout le protocole, et les douleurs qui vont avec. Nouveau passage aux urgences, à Paris cette fois-ci. Mon ventre enfle. Les médecins m’annoncent que j’ai fait une hyper-stimulation ovarienne, due au surdosage.

Je n’en peux plus. Je suis épuisée, je ne dors pas.

Je regarde mon ventre comme mon pire ennemi, lui qui semble ne pas vouloir de tout ça, qui ne m’aide pas. Mon corps que je pensais connaître ne m’obéit plus.

Je n’en peux plus d’attendre.

Je me gave d’oursons en chocolat offerts par une collègue et amie qui est au courant de ce que je vis. J’en mange des dizaines, du coup j’ai mal au ventre, et je panique encore plus. J’ai l’impression que chaque photo, vidéo sur Instagram, Youtube, à la télévision me montre des jeunes femmes enceintes et heureuses.

Nous sommes le 7 novembre et demain, c’est le jour du test de grossesse. Je m’imagine que c’est négatif, et j’en ai déjà les larmes aux yeux. Puis j’imagine que c’est positif et je me culpabilise de me projeter et d’oser imaginer le meilleur. A rendre folle. Je me sens stupide que cela tourne à l’obsession.

Je me couche angoissée, stressée, le test de grossesse prêt à côté de moi.

Je me réveille à 3h du matin avec une crise d’angoisse. Mon coeur bat à toute vitesse, je n’arrive plus à respirer, je suffoque. Impossible de me rendormir. Tant pis, je vais le faire ce test, maintenant, j’ai trop attendu. Je vais aux toilettes, je tremble de tout mon corps, je ne sais pas si je suis prête à encaisser une mauvaise nouvelle.

La maison et la rue sont plongées dans le noir, dans le silence. Et je me sens toute petite face à ce petit objet qui va m’annoncer ou pas la nouvelle que j’attends tant.

Immédiatement, une barre horizontale apparaît sur le test.

Négatif.

Je fonds en larmes.

Je tremble et je pleure.

Je suis assise sur le carrelage de la salle de bains.

Je pleure.

Je pleure.

Ça n’a pas marché. Encore.

Je me relève.

Je me lave les mains.

Alors que je m’apprête à jeter le test que j’ai envie de briser en deux, je vois une barre verticale qui  apparaît petit à petit et un « + » se forme.

Oh mon Dieu.

Ça a marché.

Ça a marché.

Ça a marché.

Je suis enceinte.

Je suis à la limite de la crise de nerfs.

Je respire et je retourne au lit. Aurore m’a entendue me lever.

« Je peux te montrer quelque chose ? »

Je lui tends le test.

C’est parti.

L’aventure commence.

Aurore est heureuse, mais elle ne réalise pas je crois. Elle semble surtout soulagée que tout soit terminé. Elle aussi a fait preuve de patience pour me supporter dans mes angoisses et mes douleurs depuis des mois. Elle redoutait un échec supplémentaire car elle redoutait ma réaction.

Nous restons très prudentes sur le résultat. J’ai envie de sauter de joie et je sais aussi que tout est très fragile. Que les fausses-couches sont fréquentes et les médecins m’ont bien expliqué que ma grossesse ne serait considérée comme « normale » qu’à partir de trois mois.

Tout semble irréel, j’ai presque du mal à intégrer dans ma tête que je suis bel et bien enceinte. Que nous allons avoir un enfant dans quelques mois.

Alors je m’apaise, je décide d’arrêter cette guerre que je me fais depuis des mois, d’arrêter de m’acharner, d’angoisser, de faire de tout ça quelque chose de négatif alors que je vis un des moments les plus bouleversants de ma vie. Je réalise que j’ai beaucoup de chance que tout ai fonctionné si vite, quand d’autres couples, homosexuels ou hétérosexuels, mettent parfois des années à avoir un enfant. Lorsqu’on a ça en tête, on ne relativise plus, on ne pense qu’à soi.

Je me concentre et je me projette.

L’avenir est à nous. Tout est à venir.

Et je pense à mes parents, à qui il faudra bien le dire.


CHAPITRE #27

Nous annonçons la bonne nouvelle de cette grossesse à nos plus proches amis. Je rêve d’en parler à ma famille, de partager ce moment avec mes frères et soeurs. Mais je redoute mes parents.

Depuis le début, je pense souvent à eux. Je suis perdue, bloquée. Je ne me vois pas vivre cette aventure sans eux, mais je sais aussi que je vais leur infliger une épreuve supplémentaire. Si le mariage était déjà quelque chose de difficile à accepter, le fait d’avoir un enfant avec une femme, grâce à un donneur anonyme, c’est impensable. Et je n’ai pas de solution. Depuis qu’Aurore et moi nous sommes lancées dans la PMA, j’essaie de me poser parfois pour réfléchir à la manière dont j’aborderai tout cela avec eux, mais je ne sais pas comment m’y prendre, alors je mets tout cela dans un coin de ma tête, en attendant le jour où je ne pourrais plus reculer.

Et maintenant je suis enceinte, et dans quelques mois, j’aurai un enfant. Mais je me dis bêtement que je leur annoncerai le plus tard possible, à peut-être six ou huit mois de grossesse, qui sait ? Comment leur dire ? Quand ? Je suis sensible, fragile, heureuse de réaliser ce rêve de petite fille, et en même temps terrifiée car j’ai l’impression de faire une bêtise. J’ai peur de leur réaction, peur de ne pas avoir d’arguments. Depuis notre mariage, les relations sont apaisées, je reconstruis petit à petit un lien avec ma mère, et j’ai peur de tout briser à nouveau.

En décembre, nous allons fêter Noël avec ma famille.

Ma mère vit une période difficile. Son père, mon grand-père, est âgé et malade. Elle en souffre beaucoup comme on peut l’imaginer. Je n’ai plus de contacts avec ma grand-mère et lui depuis longtemps, mais je ne me vois pas ne pas aller le voir à l’hôpital, peut-être pour la dernière fois. Je décide donc d’aller lui rendre visite avec ma soeur et mon beau-frère, sans Aurore. Laisser de côté toutes ces rancoeurs familiales, et juste passer quelques heures auprès de mes grands-parents. Ce moment se passe plutôt bien, je ne parle pas de ma vie et je me concentre sur eux.

Le cap des trois mois de grossesse n’est pas encore passé, mais je ne me vois pas laisser passer cette occasion de l’annoncer physiquement à mes frères et soeurs. Je ne veux pas leur dire par téléphone dans quelques semaines alors que nous sommes tous réunis. Nous décidons donc avec Aurore de leur annoncer juste à eux. Je sais qu’ils partageront notre joie et j’espère aussi qu’ils me conseilleront sur la manière de l’annoncer plus tard à nos parents.

Nous profitons d’un moment où les parents s’absentent pour nous réunir au salon. C’est avec une grande émotion que nous leur annonçons que je suis enceinte. Je suis émue car j’ai tant rêvé de partager ce moment avec eux. Ils sont heureux pour nous, cette annonce ressemble jusque là à n’importe quelle annonce de ce type dans une famille. Tout est normal. Je vois mon beau-frère et ma plus petite soeur partir dans la pièce à côté et revenir. Ils nous annoncent à leur tour qu’elle aussi est enceinte ! C’est incroyable, nous nous retrouvons toutes les deux à attendre un enfant à seulement un mois d’écart. Double dose de bonheur pour nous tous.

Eux ont prévu d’annoncer la nouvelle le soir de Noël à mes parents, certainement un cadeau qui leur fera très plaisir. Je leur dis que de notre côté, je ne suis pas prête à leur annoncer, que je gèrerai cela plus tard, beaucoup plus tard.

Le lendemain matin, le 24 décembre, nous nous préparons tous pour déjeuner en famille. Dans ce moment doux du réveillon de Noël qui approche, le téléphone d’Aurore sonne. Elle va dans la pièce à côté, je la retrouve.

C’est Yvette, la voisine de son père.

Son papa, Gilbert, est mort.

Seulement quatre mois après sa propre mère, la grand-mère d’Aurore, il est parti, lui aussi.

La mort.

Ce 24 décembre, la mort est là. Et Aurore perd un des derniers membres de sa famille.

Elle est bouleversée, et j’assiste, désemparée, à son malheur.

Ma famille se montre d’un grand soutien, discret et tendre, pour l’accompagner dans cette épreuve qui survient un jour de fête.

Une fois de plus, la mort fait basculer notre vie. Elle nous attrape, nous fait tomber, nous piétine. Nous pousse à revoir notre jugement, à relativiser.

Le père d’Aurore est mort ce matin. C’est terrible, bouleversant, éprouvant.

Nous attendons un enfant, c’est une bonne nouvelle, c’est un bonheur.

Point.

Remettre les choses à leur place.

Je ne veux plus m’angoisser de la réaction de mes parents alors qu’il se passe des choses bien plus graves dans une vie. S’ils réagissent mal, tant pis. Je suis enceinte et c’est un heureux événement, pas un drame.

Nous allons leur annoncer aujourd’hui. Pas attendre. Cela ne sert à rien. C’est moi qui en faisais un problème. A moi d’en faire une bonne chose.

Le soir même, nous nous retrouvons tous autour du sapin. Nous avons discuté de tout cela avec ma petite soeur et mon beau-frère avant. Ils sont venus nous voir pour nous encourager à l’annoncer en même temps qu’eux. Ils pourraient avoir voulu que ce moment reste à eux, mais ils ont eu la gentillesse de nous proposer de partager tout cela ensemble.

Nous ne voulons pas leur voler leur moment. A eux d’annoncer l’heureux événement avant, et surtout à eux de nous dire lorsque nous pourrons le faire après. On ne veut pas empiéter.

Avec une immense émotion, mes parents découvrent le cadeau de leur plus petite fille. Ils sont très heureux, profondément émus. Je vois mes parents les prendre dans leurs bras, et je respire. Je sais que lorsque ce sera notre tour, leur réaction ne sera pas la même. Je sais que je dois faire une croix sur cette image que j’avais rêvé petite fille de ma mère pleurant de joie lorsque je lui annoncerai ma grossesse.

Mon beau-frère fait un signe à Aurore que nous pouvons y aller. J’ai le coeur qui bat à toute vitesse.

Les larmes viennent.

Aurore reste en retrait.

Je regarde mes parents et je leur dis :

« J’ai quelque chose à vous dire. Et j’espère, je prie pour qu’un jour, vous le preniez aussi comme un cadeau. Aurore et moi attendons un bébé. »

Je peine à terminer ma phrase, la gorge nouée. J’ai les yeux baissés et je suis morte de trouille.

Je relève la tête et je vois mon père d’abord qui s’avance vers moi, très ému aussi, suivi par ma mère, qui semble dans un état de choc, entre tristesse, bonheur, je ne sais pas.

Mon père dit : « C’est Aurore ou toi ? »

C’est moi, Papa.

Il me prend dans ses bras, et ma mère vient aussi se mêler à l’étreinte.

« J’avais tellement peur de vous le dire. Tellement peur que vous me rejetiez. »

« On se doutait un peu que ça allait arriver un jour. On savait que tu voulais un petit. », me dit mon père.

Je regarde ma mère et je ne peux m’empêcher de lui demander pardon. Elle me prend dans ses bras et me dit une phrase dont je ne me souviens que de la fin.

« C’est difficile, mais tu sais, je suis pour la vie. »

Elle me dit la vérité.

C’est difficile pour elle, mais elle ne retient que le beau : il s’agit de donner la vie.

C’est de loin un des moments les plus bouleversants de ma vie.

Cette journée fut irréelle.

En seulement 24h, j’ai appris que j’allais avoir un enfant en même temps que ma petite soeur, que j’avais perdu mon beau-père, et j’ai annoncé ma grossesse à mes parents.

Surréaliste.

Un ascenseur émotionnel.

Une fois de plus, la mort est arrivée et m’a poussée en avant.

Avance, Marie-Clémence.

J’aime ma famille et j’aime la réaction qu’ont eu mes parents. La bienveillance. L’amour. Voilà ce dont ils ont fait preuve. Peu importe le fond de leur pensée, ce qu’ils auraient voulu pour moi, ce qu’ils avaient imaginé. Peu importe leur opinion sur l’homoparentalité, ils sont face à leur fille qui va avoir un enfant et ils se concentrent sur l’essentiel : cet enfant qui aura une famille, des oncles et tantes et des grands-parents aimants. C’est tout.

La route fut longue, mais l’arrivée est belle et je suis fière de ce chemin parcouru avec eux. Ils ne m’ont jamais lâchée. Ils ont tous un peu souffert de tout ça, ils ont peut-être parfois été maladroits, mais jamais ils ne m’ont lâchée.

Ce que je redoutais le plus, l’annonce à mes parents, est désormais derrière moi. Je me sens forte, soutenue, et pleinement heureuse de cette grossesse tant désirée. Alors lorsque j’ouvre le cadeau de mes grands-parents, je suis en colère, mais je ne me laisse pas abattre.

Chaque année, ils nous offrent un chèque à chacun. Et dans la période difficile qu’ils traversent tous les deux, mon grand-père hospitalisé depuis plusieurs semaines, nous n’en attendions même pas. Je suis donc d’abord agréablement surprise de découvrir les enveloppes sous le sapin qu’ils ont confiées à mon frère pour nous les remettre à chacun.

Je regarde les enveloppes et je vois sur chacune d’elles les noms des couples. Les deux prénoms de chacun inscrits.

Sur la mienne, il n’y a qu’un prénom. Le mien.

Pas celui d’Aurore.

Ce cadeau qu’ils me font, ils ne le font pas à Aurore, alors qu’ils le font à chaque beau-frère et belle-soeur.

Très bien.

Aucun problème.

Je ne vais pas repartir en guerre, je ne vais pas m’énerver. Je ne dis rien.

Deux jours plus tard, j’encaisse ce chèque sur mon compte bancaire.

Je sors mon propre chéquier et je rédige un chèque du même montant. Le bénéficiaire ? L’association « Le Refuge », qui vient en aide aux homosexuels mis à la rue par leurs proches.

Ils ne l’auront jamais su, mais en faisant ce cadeau uniquement à mon nom, en ignorant une fois de plus la présence d’Aurore dans ma vie, ils auront finalement aidé une association d’aide aux homosexuels.

Je ne veux pas de conflit, je ne veux pas de guerre, mais je ne me laisserai pas faire.


CHAPITRE #28

Les premiers mois de grossesse se passent plutôt bien, même si je suis malade, comme une grande partie des femmes enceintes au premier trimestre, et aussi stressée au quotidien que tout cela s’arrête brutalement.

Mais de partager cet heureux événement avec notre entourage me rassure énormément. Nos amis sont heureux, nos familles aussi, et tout cela nous porte.

De mon côté, je suis heureuse, mais je peine à réaliser ce qui nous arrive. J’ai tant désiré, imaginé ce moment, et pourtant je n’arrive pas à percuter que dans mon ventre il y a un petit être que nous aurons dans nos bras et dans notre vie pour toujours. C’est un sentiment si étrange, si nouveau, indescriptible. Un mélange de bonheur absolu, de plénitude, mais d’angoisse aussi.

Aurore, elle, est encore plus loin de tout cela. Elle n’arrive pas du tout à enregistrer cette information. C’est souvent moi qui parle de la grossesse. Elle ne la nie pas bien entendu, elle est heureuse aussi, mais elle ne réalise vraiment pas. Je crois qu’à ses yeux aussi, il lui faut un temps pour accepter que je ne serai plus uniquement Marie-Clémence, sa femme, mais que je serai aussi une mère. Elle m’a rencontrée alors que je n’avais que 21 ans, j’étais une gamine, et aujourd’hui je vais être maman. C’est un peu fou, la vie.

En février 2018, je perds mon grand-père. Notre peine à tous est immense et même si nous étions tous préparés à cette nouvelle, le départ d’un proche bouleverse toujours une famille et nous ramène chacun à réfléchir à la relation que nous entretenions avec cette personne.

Je suis triste, et je regrette énormément ces dernières années sans avoir eu de réel contact avec lui. Je suis triste car j’aurai aimé que les choses soient différentes. J’aurai aimé passer plus de temps avec lui, qu’il soit au courant pour ma grossesse, qu’il rencontre son arrière-petite-fille. J’aurai aimé que nous ayons le temps de mieux nous comprendre. Mais la vie est faite ainsi, je ne pouvais pas forcer les choses, je ne pouvais pas lui demander, leur demander à tous les deux avec ma grand-mère de remettre en question tout leur mode de pensée acquis depuis des décennies.

Alors je prie, beaucoup, je lui parle, intérieurement. Et j’espère que maintenant, de là où il est, il me comprend.

Les obsèques sont une épreuve, une journée qui a laissé une marque à vif encore pour moi. Ma grand-mère, elle-même évidemment bouleversée par la perte de l’homme de sa vie, reste bloquée sur ma relation avec Aurore. Elle signifie bien à mes parents qu’elle ne souhaite pas qu’elle soit présente aux obsèques, ni même, et surtout, que son nom apparaisse sur les annonces de décès publiques. Mes parents assistent, désemparés, à tout ça. Ce n’est absolument pas le moment de parler de ma relation avec Aurore et pourtant elle en parle. Peut-être pour ne pas trop penser à son deuil, je ne sais pas. Evidemment, je n’ai jamais envisagé qu’Aurore puisse être présente. Même si je lui avais demandé de m’accompagner, elle n’aurait pas voulu. Ne serait-ce que pour ma mère. Elle compatissait totalement à sa peine, surtout avec ce qu’elle-même venait de vivre ces derniers mois, et elle voulait juste être la plus discrète possible, ne surtout pas être la cause d’un malaise pour ma mère alors qu’elle est en plein deuil. Je n’ai jamais demandé ni même imaginé non plus que son nom puisse apparaître sur un faire-part, je m’en moquais, c’est matériel, superficiel. Cela me désole qu’une fois de plus ma situation perturbe un événement familial. Je n’ai rien demandé.

La question se pose très vite de ma présence à moi aux obsèques. Je ne me vois absolument pas ne pas être là pour ce dernier adieu. Mais je suis enceinte de bientôt quatre mois, et cela commence à se voir. Il est hors de question que ma grand-mère l’apprenne, elle exploserait. Ce n’est pas le moment d’infliger ça à tout le monde. J’espère donc qu’elle ne le verra pas.

Le jour de l’enterrement, j’enfile une robe noire. Mon ventre se voit trop, je suis serrée dedans. Je mets un gros pull noir par dessus, ample, et mon manteau. On ne le voit plus.

Le contact avec ma grand-mère est froid. Evidemment les circonstances ne prêtent pas à des retrouvailles chaleureuses, mais je garde mes distances. Je ne veux pas de problèmes.

Ma petite soeur, enceinte aussi, a déjà un petit ventre bien visible. C’est une très belle femme enceinte, et elle fait vite l’objet de toutes les attentions. Chacun vient la féliciter, les mains se posent sur son ventre.

La situation est un peu surréaliste. J’ai envie de pleurer. Je m’affaire à servir tout le monde avec les petits-fours, les boissons. J’essaie de ne pas penser à la situation qui est profondément injuste. Je voudrais moi aussi pouvoir être aux côtés de ma petite soeur et parler de ma grossesse. Je l’envie tellement.

Ce n’est la faute de personne. Pas celle de mes parents, pas celle de ma grand-mère qui n’est même pas au courant. La faute à personne. On fait chacun avec ce qu’on a, on fait avec une situation, une circonstance qui nous est donnée à cet instant.

Et cet instant se situe en 2018 où je cache ma grossesse en public parce que je suis en couple avec une femme.

Je m’assois un instant et je touche discrètement mon ventre. Pour la première fois depuis le début de la grossesse je réalise.

Je réalise que ce n’est pas que moi que je cache aujourd’hui. C’est mon bébé. Cet enfant dans mon ventre n’est pas encore né que je lui interdis déjà de se montrer.

Je m’en veux énormément.

Je n’ai pas le droit de lui infliger ça.

Toutes les décisions que j’ai prises depuis bientôt dix ans avec Aurore, je les ai prises pour moi. Pour elle et moi. Mais aujourd’hui, c’est ma responsabilité de donner une place à cet enfant. Qui n’a rien demandé. Et je veux qu’il arrive dans un monde où il n’aura pas besoin de se cacher sous prétexte qu’il a deux mamans.

En fait, je réalise ce jour-là que j’ai un bébé dans le ventre. Une âme, une personne. Ce déclic dont j’avais besoin.

Lorsque tout le monde quitte la maison, j’enlève enfin ce gros pull et j’ai l’impression que mon ventre explose.

Mes frères et soeurs viennent tout de suite à moi pour m’apporter leur soutien, chacun à leur manière. Nous en rions presque, comme si je m’étais déguisée toute la journée. Mon ventre est encore plus visible que le matin même, comme si, à l’intérieur aussi, il se montrait.

Mon frère me dit même en plaisantant : « Tu fais l’opposé d’un déni de grossesse, toi ! » C’est exactement ça. Mon ventre est énorme d’un coup.

Sur le moment, cette journée fut difficile, mais avant tout parce que j’enterrais mon grand-père. Ce n’est qu’après, dans les semaines qui ont suivi, que j’ai commencé à repenser à tout cela avec un réel malaise. Aujourd’hui encore, maintenant que je tiens dans mes bras mon enfant, et même s’il n’a pas eu conscience de tout cela dans mon ventre, je m’en veux de lui avoir imposé de se cacher.

Dans les semaines qui ont suivi, j’ai repris mon énergie et me suis concentrée sur ma grossesse. Je ressens à la fois un amour infini déjà pour mon bébé, et en même temps j’ai une peur bleue de ne pas être à la hauteur. Malgré le fait que mes parents acceptent bien la nouvelle, j’ai toujours ce goût amer, cette sensation de faire quelque chose de mal, comme une enfant qui fait un grosse bêtise. Cela ne vient pas d’eux car ils ne marquent aucune différence entre ma soeur et moi. Cette impression est ancrée en moi car même si j’ai concrétisé un désir mûrement réfléchi, je peine à me trouver crédible en tant que future maman, parce que j’ai fait les choses hors des schémas que je connaissais. Des images pré-formatées qu’on nous a appris enfants et qui reviennent souvent.

Je crois que ce qui fait de cette période un moment si particulier, c’est aussi qu’en réalité, je deviens un peu adulte. Je construis ma propre famille. C’est mon frère qui me dit cela un jour, alors que nous abordions encore une fois ces éternels conflits familiaux. Il m’a expliqué que je devais me concentrer sur Aurore, mon bébé et moi. Qu’à présent, ma famille, ce sont eux. Que mes parents et mes frères et soeurs feront bien sûr toujours partie de ma vie, mais que je dois apprendre à me détacher et à devenir adulte.

Ne plus vivre au travers du regard de mes parents. Ne plus m’interroger, à chaque fois que je fais quelque chose, sur le fait que cela leur plaira ou non. C’est bien la plus grande différence entre mes frères et soeurs et moi. A chaque fois que j’ai pris une décision, de mes études, mon métier, ou même ma relation amoureuse, je me suis toujours sentie obligée de leur en parler tout de suite, comme si je recherchais leur approbation. Et bien évidemment, comme je n’ai pas toujours fait des choix qu’ils auraient souhaités pour moi, j’ai tendu le bâton pour me faire battre et j’ai eu la sensation de les décevoir. Alors que mes frères et soeurs ont, je crois, une plus grande indépendance. Ils font leurs choix et si les parents les interrogent, alors ils en parlent, sinon, ils considèrent que ça ne les regarde pas.

Ce qui m’aide à grandir, c’est de commencer à sentir ce petit être qui bouge dans mon ventre. Et ce petit être est une petite fille. Nous en avons eu la confirmation. Je n’avais aucune préférence, j’aurai été tout autant heureuse d’avoir un petit garçon. Mais d’avoir une fille me rajoute une petite pression supplémentaire. Je sais si bien tout ce qui attend une femme tout au long de sa vie, les plus belles choses comme les plus difficiles.

Aurore avance aussi de son côté. Mon ventre s’arrondit de plus en plus, et on distingue les premiers mouvements de bébé. Elle réalise à ce moment là qu’il est possible d’aimer quelqu’un que l’on ne connaît pas encore : son enfant. Notre fille réagit à sa voix, donne des coups, elles communiquent. C’est magique. J’ai hâte qu’elle arrive pour qu’Aurore ressente ce bonheur de la maternité. Je suis sûre au fond de moi qu’elle trouvera sa place. Car Aurore a peur depuis toujours de ne pas réussir à trouver son rôle dans la vie de cet enfant. Je suis sûre qu’elle sera une mère incroyable. J’ai hâte qu’elle la fasse rire comme elle me fait rire, qu’elle la fasse se sentir belle, forte, comme elle a toujours su me porter.

Je veux qu’avec Aurore, nous donnions toute notre énergie, tout notre amour à cette petite fille pour l’aider à devenir plus tard une femme libre. Juste libre. Le reste suivra.

Juillet 2018. La rencontre.


Les prochains chapitres seront ajoutés au fur et à mesure de leur publication sur ce même post !

Merci ❤

MC

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32 réflexions sur “L’IMPAIR : Intégral

  1. Wahou…
    C’est magnifique. Tu écris vraiment très bien. J’imagine bien cette histoire numérique prendre forme sur le papier d’un roman !

    Il y a toujours des moments heureux, des moments tristes, et ces moments où les deux opposés s’affrontent comme ton histoire les conte…
    Merci ! ❤️
    J’ai découvert ton blog grâce à la story Instagram de Lola Dubini. Alors merci à elle aussi ! 😉

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  2. C’est un bonheur de lire votre histoire.
    La similitude avec la nôtre est assez troublante d’ailleurs 😅
    Nous nous retrouvons complètement dans votre parcours, Aurore avait raison en disant que votre relation serait plus ou moins acceptée, que le parcours serait semé d’embuches.

    Cela fait plus d’un que j’en l’ai annoncé à mes parents, ma mère ne veut toujours pas entendre parler clairement de notre relation…

    Ce n’est pas simple de sortir du cadre, de ne plus être l’enfant parfait mais qu’est ce que ca fait du bien d’aimer, d’être aimée par la personne que l’on a choisi. Tout comme vous l’avez si bien fait, nous aussi avons décidé d’etre Heureuses.

    Hâte de lire la suite de votre belle histoire 👩‍❤️‍💋‍👩.

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    1. Merci pour ton message !
      En effet, ça va au delà d’une relation amoureuse, ça remet en question notre relation à nous même, à notre famille… c’est un bouleversement mais c’est un cadeau, car malgré les « problèmes » que l’on peut rencontrer avec sa famille, c’est l’opportunité de réfléchir sur soi !

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  3. Je ne commente jamais alors je me bouge parce que je sais que ça fait plaisir et qie c’est important! Haha
    J’adore te lire, en apprendre plus sur votre histoire. Votre amour est si beau, votre histoire si belle malgré les obstacles! Très belle demande en mariage au passage, Aurore a bien rebondi haha
    Tu devrais regrouper tous ces chapitres et en faire un livre !
    Je vous souhaite tellement de bonheur a toutes les 3 🙂 .

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