L’IMPAIR : Intégral

L’IMPAIR

 

Il y a eu quelques garçons, et enfin lui, le grand amour que je n’attendais pas : Aurore. On dit de certaines rencontres qu’elles bouleversent votre vie. Jamais je n’aurais imaginé que la mienne puisse être à ce point transformée. Elle m’a réveillée, bousculée, sortie de cette route toute tracée dans un environnement bourgeois et catholique. Elle a aussi transformé la relation que j’avais avec ma famille, avec la société, mes amis, mon travail, et moi-même. Je suis chrétienne, bourgeoise et mariée avec une femme.

 


CHAPITRE #1

 

Je m’appelle Marie-Clémence. Je suis née il y a 30 ans dans une famille unie, aimante, plutôt aisée, une « bonne famille » comme on dit. Une éducation simple, chrétienne, au sein d’une fratrie de 4 enfants. Un papa, une maman. Mes parents sont issus de familles bourguignonnes, catholiques et bourgeoises. Ils se sont rencontrés jeunes, se sont mariés vite et se sont engagés dans une vie proche de celle de leurs parents, portée par leur foi.  J’ai été élevée avec une ligne directrice : l’amour. Chez nous, on est jamais méchants, on est des gentils, on ne juge pas les gens, on est jamais trop expressifs, toujours discrets, polis.

Tout était tellement tracé.

Je me souviens petite, m’installer dans la cuisine familiale avec tous les magazines de mobilier et décoration que je pouvais trouver, et passer des après-midis à programmer ma vie future. Je choisissais chaque meuble, dessinais le plan exact de l’architecture que je voulais pour ma maison, le tout pensé pour réussir une vie de famille parfaite comme je la désirais. J’annonçais d’ailleurs très vite à mes parents mon projet de vie : me marier avec un dentiste ! Argument avancé à ce moment-là : il gagne beaucoup d’argent, travaille beaucoup mais peut avoir son cabinet dans une annexe de la maison, donc être présent pour sa famille. J’imaginais un métier d’institutrice, trois enfants, deux garçons et une fille et une vie rangée, très rangée.

Je ne me suis jamais interrogée sur ma sexualité. Je pense que j’ai toujours pensé que l’on tombait amoureux d’une personne et pas d’un genre. Je n’ai fréquenté que des garçons, mais je ne me posais même pas la question de savoir ce qui m’attirait.

Après quelques amours furtifs et inintéressants d’adolescence, j’ai vécu une très jolie histoire d’amour avec un garçon, pendant 5 ans. Rencontré au lycée, je suis très vite tombée amoureuse de ce rêveur musicien d’une gentillesse et d’une douceur absolues. Je me projetais très bien avec lui dans une vie d’adulte comme je l’avais programmée. Il venait d’une famille catholique, plutôt classique, bourgeoise et me disait rêver d’une vie avec maison et enfants. Il dessinait avec moi le tableau parfait que j’avais imaginé tout en y ajoutant la musique, sa passion et son métier, comme booster d’amour.

En 2008, à 21 ans, je suis arrivée par hasard en stage dans une jeune société qui s’occupait du public des émissions de télévision. Au bout de quelques jours de stage, on m’a envoyée travailler sur un plateau télé (« L’édition spéciale » sur Canal + pour ceux qui ont connu !) en m’informant:  « Demain tu travailles avec Aurore, une blonde, tu verras, tu la retrouveras sur place. ».

Le lendemain, dans le métro en direction du boulot, j’ai remarqué une fille, blonde peroxydée aux cheveux très courts, casque audio sur les oreilles et doudoune, l’air  dur, perdue dans ses pensées et pas très souriante. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai tout de suite su que c’était avec elle que j’avais rendez-vous, alors que nous avions encore plusieurs stations de train avant d’arriver et qu’elle aurait pu être n’importe qui. Intriguée par cette fille si … masculine, j’observais de loin.

Pas de coup de foudre immédiat, non. Nous avons travaillé ensemble toute la journée mais je n’ai pas beaucoup de souvenirs, on s’est bien entendues je crois. Aurore m’a raconté plus tard qu’elle voyait en moi juste une petite stagiaire de plus à former, jeune et coincée.

Puis les semaines ont passé. Nous nous voyions souvent, entourées de nos collègues, et nous avons formé petit à petit un groupe d’amis. On sortait ensemble le soir après le travail, souvent jusque très tard. On faisait la fête, on sortait dans des restaurants, des bars… Moi qui était plutôt de nature « coincée », qui ne mettait quasiment jamais les pieds dans des restaurants, je découvrais une vie parisienne différente. Et j’ai vite pris goût à ces sorties, cet état d’ivresse, ces soirées qui n’en finissaient plus, à danser sans s’arrêter. J’étais heureuse. J’avais mes propres amis, je profitais de l’instant, je me sentais libre. Ce fut, je crois une des périodes les plus légères de ma vie. Je me lâchais enfin ! Je fréquentais des gens de tous horizons, souvent plus âgés que moi (Aurore et la plupart avaient bientôt 30 ans, j’en avais à peine 21), de toutes sexualités, toutes origines, et la vie avec eux était un ascenseur émotionnel.

Je continuais de fréquenter mes plus anciens amis, mon copain etc., mais ma vie est vite devenue comme « scindée » en deux. Petit à petit, je me suis créé deux existences.

 


CHAPITRE #2

 

J’étais toujours en couple avec mon copain, on se voyait 2-3 fois par semaine et j’en étais très heureuse, mais je vivais sans arrêt dans la projection de notre couple dans le futur. Il était une image. On était une image. On s’aimait profondément, on était aussi les meilleurs amis, les meilleurs soutiens mais on ne vibrait déjà plus. Nos deux chemins de vie commençaient petit à petit à prendre des directions différentes.

Je voyais Aurore dans mon groupe d’amis / collègues tous les jours et presque tous les soirs. Elle faisait partie de mon quotidien. Elle me faisait rire. Beaucoup. Elle racontait les histoires, elle racontait les gens avec tellement de justesse, elle observait, remarquait tout. Je la trouvais impressionnante, drôle, mystérieuse. Je crois que je ne me souviens même pas de m’être interrogée sur sa sexualité à elle. On ne parlait pas vraiment de nos vies privées. Je ne sais pas, je ne m’en souviens pas. Elle n’a jamais caché qu’elle aimait les femmes, mais je ne crois pas qu’elle en parlait. Je ne la voyais pas comme « la copine lesbienne », juste comme une personne qui faisait partie de ma vie et dont, petit à petit, je ne pouvais plus me passer. On était tellement différentes, je voyais que l’on venait de deux mondes étrangers, que nos personnalités n’avaient rien à voir. J’étais la petite bourgeoise, jeune, douce, polie, réservée, calme. Elle avait 8 ans de plus, elle était drôle, extravertie, sociable, elle aimait sortir, se bagarrer, vivre à 100 à l’heure…

Puis un matin, je me suis levée pour aller à ce stage comme tous les jours, mais en m’habillant, je m’en souviens très bien, j’ai voulu lui plaire. À elle. Juste à elle. D’un coup, j’ai commencé à penser pour elle. J’étais déjà assez féminine, mais encore très « ado », et j’ai eu soudain ce besoin d’exploser. Je n’avais rien perçu entre nous encore, mais d’un coup, je voulais qu’elle me trouve belle, très belle. Je voulais me démarquer des autres. Je ne voulais plus être sa petite collègue, je voulais qu’elle ne voit que moi. Je ne me demandais pas ce que je ressentais pour elle. Mais je savais ce que je voulais qu’elle ressente pour moi.

J’ai commencé à porter des robes tous les jours, des jupes crayon, des hauts plus féminins, sexy, des escarpins, un maquillage plus « femme »… Je faisais très attention à ses regards. Je voulais la surprendre en train de me regarder. Je voulais être sa seule obsession. C’est devenu une sorte de fil rouge pour moi. Je crois que jamais je n’avais ressenti ça.

Et je sentais que ça fonctionnait. Je ne me le disais pas clairement, mais je sais que je le savais. Elle me regardait. Et ce jeu de séduction est devenu une dépendance. On s’écrivait des messages tous les jours. Sans se dire les choses, mais ne pas se voir une journée devenait problématique. L’effet de groupe nous aidait beaucoup, car on ne se voyait que rarement toutes les deux. Chaque fois que je recevais un SMS, mon coeur (NB : j’ai d’abord écris « mon corps » – lapsus – ) se serrait. Chaque sonnerie de téléphone me rendait dingue, même si c’était juste pour parler travail. L’idée même qu’elle puisse m’écrire un message à moi, juste à moi, qu’elle fasse la démarche de chercher mon nom dans son répertoire suffisait à faire ma journée.

Un soir, nous avons fait la fête comme souvent avec des collègues dans un bar. Tout le monde était ivre. Un jeu bête et gentil s’est installé dans le groupe. Aurore devait, ainsi qu’un autre collègue, embrasser tout le monde un par un, juste un baiser sur la bouche pour rire, comme ça. Mon coeur s’est emballé, j’allais tomber dans les pommes ! Elle a fait le tour, embrassé chaque personne puis, arrivée à mon niveau, mon coeur s’est arrêté.

Je la fixais.

Je devais être rouge, ou très blanche je ne sais pas, mais le temps était suspendu.

Et alors que tout s’arrêtait autour de nous… elle a feint de ne pas me voir, elle est directement passée à la personne suivante, elle ne m’a pas embrassée.

J’étais abasourdie. Triste. Honteuse. Le coeur brisé. Elle m’ignorais, elle n’avait pas envie de moi. Pire, peut-être que je la dégoûtais au point qu’elle ne veuille pas m’embrasser même pour un jeu. J’ai vu rouge. J’étais en colère. Contre moi. Pas contre elle. Contre moi ! Comment avais-je pu croire un instant que ma parade fonctionnait ? Comment avais-je pu croire qu’une personne pouvait éprouver du désir pour moi ? Quelle idiote ! Petite bourgeoise frustrée, qui n’arrivait pas à dégager quelque chose, qui n’arrivait pas à rayonner. Je me détestais.

En fait, elle venait de passer la seconde.


 

CHAPITRE #3

 

Après cet épisode de déception et frustration intenses, j’essayais de me rebooster. J’étais totalement dépendante de cette relation (était-ce déjà une « relation » ?), et Aurore me relançait dès que je m’éloignais un peu. Si je me convainquais d’arrêter mon jeu de séduction à sens unique un matin, elle me donnait un regard dans la journée qui me suffisait à retomber dans mes travers. Je me sentais tellement belle dans son regard. Moi qui était incapable depuis l’enfance de me « déterminer » physiquement, de me « classer »,  d’évaluer si j’étais belle ou laide, ou encore lambda, un regard de sa part et j’avais l’impression d’être « visible ». Ce mot est étrange, associé à ça, mais c’était mon sentiment. Comme si j’étais presque transparente depuis toujours, et qu’elle dessinait avec ses yeux chaque millimètre de mon visage, de mes traits, de mon corps. Voilà, elle donnait du corps à mon existence.

Je ne comprenais absolument pas où elle voulait aller, et je ne savais pas plus où moi je voulais aller. J’étais en couple, amoureuse, elle était une femme, nous n’avions rien à faire ensemble, tout cela n’avait aucun sens. Mais l’instinct vous fait faire des choses insensées… ou totalement nécessaires peut-être.

En février 2009, nous étions invitées toutes les deux à l’anniversaire d’un collègue et ami très proche, Silvère. Cette soirée était fantastique. Je me sentais belle, forte et désirée. Tout le monde était ivre, dansait, chantait. Aurore et moi étions proches, elle me faisait rire, tellement rire.

Tard dans la soirée, je ne trouvais plus Aurore. Je suis entrée dans la chambre de Silvère, qui était plongée dans le noir, et je l’ai trouvée, appuyée à son bureau. J’ai cru qu’elle était triste, qu’elle s’était isolée car elle avait un problème, j’ai fermé la porte et je me suis approchée d’elle. Je n’avais aucun objectif, je ne me disais rien. Je vivais à la seconde. Et à cette seconde-là, j’étais seule, en face d’elle, dans le silence.

Elle s’est approchée de moi, très lentement, m’a serrée dans ses bras, très lentement, et a embrassé mon cou, très lentement, jusqu’à remonter petit à petit. Je frissonnais, je tremblais. Dans ce silence qui a semblé duré de longues minutes, je l’ai doucement repoussée avant qu’elle n’atteigne ma bouche.

– « Non Aurore, je ne suis pas celle qu’il te faut. Tu te trompes, ça ne peut pas être moi. »

Et je suis partie. J’ai pris mes affaires, et je suis rentrée chez moi.

Cette situation n’était-elle pas absurde ? A quoi est-ce que je jouais ?? Absurde ! Cela n’avait aucune sens, aucune logique ! Bien évidemment mon âme entière rêvait d’être avec elle, mais impossible de connecter ces sentiments à la réalité.

Je jouais à un jeu depuis des semaines et j’avais joué avec elle. Comme si je voulais juste voir si vraiment elle avait envie d’être avec moi. Je voulais juste en avoir la confirmation. Et elle me l’avait donnée à cet instant. Et comme si pour moi le jeu s’arrêtait là, j’étais partie. Cela devenait cruel.

Impossible de comprendre qu’en fait je tombais amoureuse.

Je rentrais à l’aube chez moi, et repartais tout de suite chez mes parents pour le weekend. J’étais totalement bouleversée. Obsédée à chaque seconde par son image, je me passais en boucle ces quelques instants passés dans le noir avec elle. Le ventre déchiré par l’envie furieuse d’avoir un signe de sa part. Savoir où elle est, comment elle va, ce qu’elle ressent. Je pensais qu’elle devait m’en vouloir terriblement, se sentir humiliée par ce rejet, alors que j’avais ma part de responsabilité.

Alors que je me noyais dans ce flot de pensées dans le train, je reçus un SMS. Mon coeur s’arrêta. C’est elle. Elle ne me déteste pas.

« Je n’aime pas te savoir loin de moi. »

Mon Dieu, moi non plus je ne supportais pas.

Le weekend passa. Je me tordais le ventre à penser à elle. Rentrée à Paris, je cherchais à la recontacter. Je voulais lui parler. Mais elle faisait la morte. Elle disparut. Elle ne répondait pas à mes messages, mes appels en boucle, elle avait même supprimé son profil Facebook. Impossible de la contacter. Personne n’avait de nouvelles depuis 3 jours. Et je me rendais malade. Malade. Malade. Tout partait en vrille. Nous étions jusqu’ici sur des non-dits, c’était un jeu. Mais c’était terminé.

Au bout de cette interminable attente, un soir, alors que j’étais couchée, à me demander pourquoi elle me rejetait, je reçu enfin une réponse. Elle me proposait de la retrouver dans un café, à Gare du Nord. Il était près de minuit, j’étais au lit. En quelques minutes, je me suis douchée, habillée comme jamais, maquillée et je partais à l’autre bout de Paris la retrouver.

C’était un soir de match de rugby, et Aurore était à une table, dans un bar, avec une bière, à regarder ce match sur un écran, seule. Je me suis assise en face d’elle, le cœur sur le point d’exploser. Nous nous sommes regardées longuement sans rien dire.

– « Qu’est-ce que tu veux ? » me demande-t-elle.

– « Que tu m’embrasses. »

Elle rit.

– « T’embrasser ?»

– « Oui. Juste un baiser. »

– « Un seul ? »

– « Oui. Je veux juste que tu m’embrasses, une fois. »

– « Tu sais, baby girl, moi, on ne m’embrasse pas une seule fois. Si je t’embrasse maintenant, je t’embrasserai toujours. »

Mon Dieu, j’implosais. Et je ne comprenais pas. C’est incroyable, mais je ne comprenais pas. Je trouvais cela absurde qu’elle me refuse un baiser, elle qui avait cherché à m’embrasser quelques jours avant. J’étais, à cet instant, persuadée qu’un seul baiser suffirait à calmer ce mal de ventre et ce désir. Qu’il fallait aller au bout de ça pour que tout reprenne son cours normal. J’avais 20 ans, j’étais naïve et je ne comprenais pas ce qu’elle venait de me dire, qui était pourtant essentiel.  Elle était en fait en train de construire des bases solides à notre histoire.

 


 

CHAPITRE #4

 

L’équilibre était totalement inversé.

Aurore m’avait couru après pendant des mois, j’avais joué de mes charmes, je l’avais poussée à bout, et je l’avais rejetée. Et maintenant, j’étais là, à espérer un signe d’elle et elle me laissait.

Mais pas tout à fait. Nous n’abordions désormais plus ce sujet-là, mais nous passions nos journées et nos nuits ensemble. Nous trouvions chaque jour un prétexte pour continuer de se voir après le travail, et le plus souvent, elle finissait par dormir chez moi. Il ne se passait absolument rien. Nous étions juste inséparables. Soudées. Chaque heure passée séparées l’une de l’autre devenait problématique. Sans se dire les choses encore une fois, nous cherchions sans arrêt des solutions pour être toutes les deux.

Nous dormions chez moi, dans le même lit, sans s’embrasser, sans se prendre dans les bras, sans être en couple, mais notre relation dépassait tout ça. Chaque seconde était un délice. Une relation extrêmement fusionnelle, mêlant amitié et amour. Je vivais tellement dans un monde parallèle que je ne réalisais même pas que j’étais, en réalité, déjà infidèle. Car oui, j’étais toujours en couple. Et plutôt heureuse, même si nous nous essoufflions un peu. Pas de disputes, pas de soupirs, il ne m’énervait pas, il était fidèle à lui même, tout était presque normal finalement. 

J’avais deux vies.

D’un côté, je restais persuadée que ce garçon que je connaissais depuis le lycée était l’homme de ma vie. Il ne me venait même pas à l’esprit qu’une autre voie soit possible, que je pouvais ne pas finir mes jours avec lui. Il n’y avait pas de plan B. Un seul plan: lui. Nous passions encore du temps ensemble, mais nous ne cherchions plus, je crois à en passer plus, à se dégager du temps l’un et l’autre.

De l’autre côté, comme un dédoublement de ma personnalité, je vivais ces instants avec Aurore et je faisais tout pour les prolonger. Elle me fascinait. Je la trouvais tellement énigmatique, je ne parvenais pas à lire qui elle était. Mais j’avais confiance. J’étais prête à m’abandonner totalement à elle, sans pour autant savoir qui elle était. 

Moi qui étais si sage, moi qui me couchais si tôt, avec un rythme très « enfant » encore, moi qui ne prenais aucun risque, qui ne me laissais jusque là jamais avoir par l’imprévu, je ne voyais d’un coup aucun inconvénient à ressortir de chez moi à 1h du matin pour aller la retrouver à l’autre bout de la capitale et errer ensemble dans les rues toute la nuit. Lorsque je repense à cette période, je suis fascinée et effrayée. En effet, j’avais une double vie, et je ne prenais aucun recule. J’ai mené ces deux vies sans me poser la question de la finalité. Sans me demander où j’allais. Ni qui j’allais pouvoir faire souffrir. Je ne pensais pas au cœur d’Aurore, ni à celui de mon copain. J’obéissais à mon instinct, et le monde n’existait pas.

Les semaines s’écoulaient, le temps passa. Ma relation avec Aurore devenait de plus en plus forte. Les gens disaient « Aurore et Marie-Clémence », nous ne formions qu’une(s). Et je continuais de mener ces deux vies. Une à deux fois par semaine, je retrouvais mon copain, et nous passions la nuit ensemble. Il m’accompagnait à mes réunions de famille, j’allais aux siennes, nous étions bien. Et chaque seconde du reste de ma vie était consacrée à aimer Aurore.

Et je n’avais toujours pas mon baiser.

Je lui réclamais, souvent. Elle me le refusait, toujours.

Je lui demandais pourquoi, je l’implorais, mais elle refusait. Un soir, alors que nous sortions d’un concert avec des amis, nous marchions dans la rue, derrière le groupe. Seules, je la fixais et lui demandais, pour la 100ème fois, de m’embrasser.

Elle me répondit :  « Non, pas ce soir, ce n’est pas le bon moment. »

« Il n’y a pas de bon moment ! », lui répliquais-je.

Elle me dit : « Le jour où on s’embrassera, on s’en souviendra, cet instant sera exceptionnel. Ca ne peut pas être ici, bêtement, dans la rue. »

Comme à chaque fois, ce soir-là, nous sommes rentrées chez moi, et nous avons passé la nuit à parler de tout, se regarder sans se toucher. Elle devait prendre un train à l’aube le lendemain.

Elle se leva pour partir. J’étais allongée, somnolente. Elle se pencha vers moi, me fixa et m’embrassa.


 

CHAPITRE #5

 

Je compris cette attente. Aurore nous offrait  en fait quelque chose de solide. Et moi, j’avais donc officiellement basculé, j’étais infidèle.

Aussi fou que cela puisse paraître, et moi qui n’ai aucune tolérance l’infidélité dans le couple, je ne le percevais pas comme ça. Je ne me sentais pas concernée. Mon copain et moi nous éloignions de plus en plus l’un de l’autre. Cela ne venait pas que de moi, c’était même l’inverse. Il rêvait de quitter Paris et de vivre sa vie de musicien à Londres. De voyager, de rencontrer d’autres gens, de développer son talent. Et moi j’étais bien à Paris, je ne voulais pas partir, je voulais m’installer dans un vrai appartement, travailler, fonder une famille. Parfois même, il me sous entendait une vie l’un sans l’autre. Sans le formuler clairement, mais il me disait que peut-être que l’on s’empêchait d’être « libres », que nous n’étions plus si bénéfiques que ça l’un pour l’autre. Et moi je résistais. Il m’ouvrait la porte et je ne voulais pas quitter cette sécurité que j’avais avec lui. Je ne voulais pas prendre de risque, je crois. Alors je le retenais et je lui rappelais que nous étions faits l’un pour l’autre. Jamais on ne s’engueulait, on ne se faisait pas de reproches, on avait énormément de respect l’un pour l’autre (étrangement vu ma situation).

Personne ne se doutait une seule seconde que Marie-Clémence, la gentille, sage, ennuyeuse Marie-Clémence, menait une double vie avec une femme. Même mes meilleures amis à qui je pouvais tout confier, ça, je ne pouvais pas leur dire. Je ne voulais pas leur dire. Je n’envisageais même pas de leur dire. Car c’était trop intime. Ce n’était pas quelque chose que je voulais partager.

J’aimais cette relation si exceptionnelle et inexplicable et je ne voulais pas la partager. Surtout pas avec des mots. Avec le recul, je pense que je fuyais l’idée de devoir verbaliser ce que je vivais, de devoir expliquer. Car cela aurait nécessité de prendre du recul. Et sûrement alors de réaliser l’absurdité de la situation, voire de prendre des décisions. Une seule de mes amies entra dans la confidence, un peu par hasard, au bout de plusieurs mois. Je me suis confiée un peu à elle, mais je reconnais que je la fuyais surtout beaucoup malgré sa bienveillance, de peur que ses questions ne me forcent à prendre conscience du mur vers lequel je fonçais.

Mon copain ne se doutait de rien. Je lui parlais d’Aurore, beaucoup, mais comme d’une amie. Ils se sont même croisés un jour dans une soirée. Là encore, situation improbable, dangereuse pour tous. Je ne sais pas pourquoi, mais je cherchais bêtement à provoquer ces rencontres. Il n’était pas plus curieux que ça de rencontrer ma « nouvelle copine de travail » avec qui je passais tout mon temps, et Aurore non plus évidemment. Ils se sont donc croisés une fois, au Glazart, un club parisien, où il mixait. Ils ont discuté pendant un moment et, comme m’a dit Aurore après, ils auraient pu devenir copains…

De l’autre côté, nous avions, avec Aurore, un groupe d’amis soudés, tous de la même société pour laquelle on travaillait. Ils nous voyaient passer notre temps ensemble, mais rien n’était officiel. Nous avions droit chaque jour à des questions, des soupçons. On transpirait l’amour. On se dévorait des yeux, ça se voyait bien entendu. Mais on niait, en bloc, sans jamais lâcher. Cela rendait parfois tout le monde dingue. Aurore me faisait livrer des bouquets de fleurs au bureau, des énormes bouquets, livrés en plein milieu de ma journée de travail, devant tout le monde. Je rougissais, je ne savais pas quoi dire. Tout le monde croyait que j’avais un admirateur secret, peut-être une personne qui venait assister aux émissions de télévision que l’on gérait à l’agence. C’était fou ! J’arrivais un matin, j’avais 3 bouquets sur mon bureau, le lendemain, une boîte avec un petit bijou. Mes collègues me harcelaient de questions, je faisais l’idiote.

Cela faisait rire Aurore, moi j’étais gênée et en même temps bien évidemment séduite. Jamais on ne m’avait couverte autant d’attention.

Je continuais de suivre en parallèle de mon travail des études à la fac à Paris. Je me sentais très seule là-bas à l’époque. J’avais deux ou trois amies, mais je ne parlais quasiment à personne. Parce que dès que je suis en situation de vie de groupe, une classe par exemple, je perds mes moyens, je ne parle pas, je suis froide, rigide, je me déteste, je reste dans mon coin. Je n’arrivais donc clairement pas à m’intégrer encore une fois, parmi ces gens branchés, très cultivés, extravertis. Je devais renvoyer l’image d’une petite bourgeoise coincée et ennuyeuse. Un jour, nous avons dû partir avec toute la promo à Berlin pour un séjour découverte. Aurore m’avait manquée terriblement. Notre voyage se faisait en avion, et notre vol retour arrivait de mémoire très tard. Je revois cette image parfaitement. Nous arrivions avec toute ma classe dans le terminal, depuis un étage. Et là, je vis Aurore, en bas des escalators, tenant une petite cordelette, et au bout, plein de ballons gonflés à l’hélium. Mon coeur explosait. Imaginez-la, elle avait traversé Paris, pris le métro, puis le RER avec tous ces ballons, à peut-être 23h, pour venir jusqu’à l’aéroport me chercher et se retrouver face à tous mes camarades de promo. Je ne ressentais aucune gêne, je ne voyais qu’elle et j’irradiais de fierté de l’avoir dans ma vie. Elle me faisait deux cadeaux ce soir-là sans le savoir : la surprise d’être venue me chercher, mais aussi de me donner confiance en moi face aux autres.

Le temps passait.

Si 99% du temps je ne m’interrogeais pas sur ma situation amoureuse et cette « double vie », parfois, ça se mettait à tourner dans ma tête, je me disais qu’il était temps de « choisir » entre elle et lui. Comme toute personne complètement perdue dans ces moments-là, je me fiais à des signes. J’implorais le ciel de me donner une réponse claire et une directive à choisir. Il m’envoya un matin un message radical.

Mon copain ne venait jamais chez moi, ou très très rarement, et nous passions de moins en moins de temps ensemble. Il était aspiré par sa musique, ses amis, il vivait la nuit et moi le jour. Il n’avait plus d’attention envers moi, nous étions devenus plus amis qu’amoureux.

Un matin, Aurore quitta mon appartement très tôt pour aller travailler. Je restais couchée, les yeux rivés sur le plafond, à demander à Dieu de m’aider, de m’envoyer un signe, maintenant.

« Aidez-moi. Aidez-moi. Aidez-moi. Eclairez-moi. Qu’est-ce que je dois faire ? J’ai besoin d’un signe, maintenant, tout de suite. »

J’étais seule depuis quelques minutes, dans le silence, à prier. Soudain, on frappa à ma porte. Interrompue dans mes pensées, j’étais sûre à 1000% que c’était Aurore qui avait oublié quelque chose. Je me suis levée, j’ai ouvert. C’était mon copain, un sac de croissants à la main.

Message reçu.


 

CHAPITRE #6

 

Je me retrouvais donc face à lui, face à ce « message », ce signe.

Ma tête bouillonnait.

Message reçu. Message reçu. OK. C’est ça. Je dois arrêter avec Aurore et reprendre ma vie. OK. Je vais faire ça. Non je ne peux pas. C’est impossible. Je n’y arriverai pas.

Mon coeur se serrait, j’avais du mal à respirer. Je hurlais à l’intérieur. L’idée même de ne plus l’avoir dans ma vie me faisait suffoquer.

Je ne peux pas. Non. S’il vous plaît. Aidez-moi. Non. Non. Non.

Pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression qu’on déchirait littéralement mon corps en deux. Une partie de moi restait là, immobile, dans ce confort, ce cocon de naissance, face à ce garçon. Une autre partie se révélait guerrière. Je voulais me battre. Me battre contre ce signe, contre cette consigne qui me disait de rester à ma place.

Les mois étaient passés, je ne les avais pas comptés. Pendant tout ce temps, jamais, pas une seule fois, Aurore ne m’a demandé de quitter mon copain. Jamais elle n’a abordé ce sujet, jamais elle n’a jugé mon couple ou mon comportement. Je crois que cela me perturbait et en même temps me donnait une grande liberté.

Une seule fois, elle m’a envoyé une petite phrase piquante qui m’a remise à ma place. Je lui avais fait, dans une soirée, une remarque de pure jalousie car je la trouvais trop proche d’une de ses amie. Elle m’avait répondu : « Mais si tu es en couple, ça veut dire que je suis célibataire, non ? ». Touchée.

Ce n’était pas allé plus loin, mais j’avais compris le message. Je ne pouvais rien exiger d’elle si moi-même je lui infligeais ma double vie.

J’étais paralysée. Ma vie était paralysée, et je laissais encore une fois le temps passer. Jusqu’au choc frontal.

Nous avions à l’époque un ami, Silvère. Nous formions avec lui un trio inséparable. Nous passions nos journées ensemble, nos soirées aussi. J’aimais passer mon temps libre avec ces deux là, ils me faisaient rire, tellement rire ! Silvère était une sorte de bombe émotionnelle. Il passait d’états euphoriques à des moments de grande tristesse en quelques secondes. J’aimais son intensité, j’aimais notre intensité à tous les trois. Nous partagions tout. Ou presque.

Silvère nous voyait dormir ensemble, nous voyait très proches avec Aurore, et nous interrogeait souvent. Il ne nous aurait jamais jugées, il était juste amusé, heureux de nous voir si fusionnelles et nous taquinait sur ce sujet sans arrêt. Mais on niait aussi. Il aurait pourtant été le premier heureux pour nous, mais nous ne pouvions pas lui dire. Silvère était d’une personnalité intense, et dérapait souvent dans l’alcool. Il perdait alors le contrôle, et nous avions peur qu’un jour, complètement ivre, il fasse une « gaffe » en public, ou même devant notre patron qui était son grand frère.

Alors il nous relançait souvent, et nous niions toujours. A contre coeur, car si on ne pensait pas au fait que nous cachions quelque chose aux autres, autant avec lui, c’était parfois difficile de lui mentir. Même si je pense qu’il savait, évidemment.

Silvère était malheureux sur terre. Il souffrait et nous étions impuissantes. Ses ascenseurs émotionnels devenaient de plus en plus vertigineux, et la moindre contrariété se transformait en un drame qu’il épongeait dans l’alcool et plus. Il nous appelait souvent en menaçant de mettre fin à ses jours. Nous répondions toujours, et à chaque fois nous débarquions chez lui pour le soutenir. Nous formions réellement un trio, et nous l’aimions profondément. A chaque « crise », il appelait, on répondait. 

Le 29 janvier 2010, Silvère ne nous a pas appelées. Il est mort. A bout de souffle, il a décidé de partir. 

Ce drame a été l’un des plus violent de ma vie. Il ne s’agit même plus de prendre une claque, là, c’était un boulet de canon que je prenais en pleine face. J’avais 22 ans, et je perdais un de mes meilleurs amis dans des circonstances violentes. Aurore et moi nous sentions amputées. Choquées. Terrifiées. Notre équilibre à trois n’était plus.

J’étais heurtée de plein fouet à quelque chose de plus fort que tout : la mort. Un stop net. Un souffle coupé. Le silence. L’absence. Le manque.

La mort avait déjà souvent visité ma vie. J’avais perdu plusieurs membres de ma famille, mais le suicide est un acte délibéré d’une grande violence, et malgré les « alertes » de Silvère, on ne se prépare jamais bien sûr à perdre un ami.

J’apprenais que non, le bonheur, l’amour et la sécurité ne sont pas des choses avec lesquelles ont naît et qui ne nous quittent pas. J’étais née dans un cocon familial sécurisant, aimant, avec des facilités, et je jouais la diva dans cette double histoire d’amour depuis plusieurs mois. Comme si tout cela ne pouvait pas mal se finir. Mais que je le veuille ou non, la vie était plus forte que moi et allait me surprendre encore.

Maintenant, il nous voit, il sait pour nous, et je sais qu’il est présent dans notre histoire.

A partir de ce jour-là, être séparée d’Aurore, même quelques heures, devenait insupportable. Invivable. C’était déjà le cas avant, mais nous passions à un stade au dessus. Je ne voulais plus voir mon copain. J’étais bouleversée, triste, en deuil, et je ne voulais pas pleurer dans ses bras, je ne voulais pas de son réconfort. Je ne voulais qu’Aurore, qui comprenait ma douleur. Je réalisais que ma vie pouvait s’arrêter d’une seconde à l’autre. J’étais terrifiée à l’idée que la mort puisse nous séparer.

Quelques jours après son décès, nous étions, avec Aurore, à une soirée, avec des collègues. Seules dans une pièce, nous eûmes cette discussion que nous évitions depuis un an. Pour la première fois, nous parlions de nous comme un couple, nous envisagions le regard des gens.

Aurore me dit : « Etre avec une femme, ce n’est pas facile. Ce ne sera pas accepté par les gens, par ta famille, ce seront des épreuves et des épreuves. Il faut être prête à affronter ça. Il n’y aura presque personne d’heureux pour nous. »

Je sentais qu’au delà de ce deuil que nous vivions, il y avait quelque chose de plus grand qui changeait. Un cycle se terminait. Rien ne pouvait plus être comme avant.

Une « donnée » fit tout basculer. Silvère vivait une histoire avec un garçon depuis quelques mois. Nous le connaissions assez peu, mais il nous avait raconté une chose qui a été déterminante pour moi : l’entourage de ce garçon ne savait pas qu’il était homosexuel. Il ne voulait pas le dire. Il n’était pas prêt. Lorsque Silvère est mort, j’ai pensé à lui. Il vivait la perte de son « amoureux » et ne pouvait pas en parler avec son entourage. Il a « refusé » notre soutien, et a dû vivre ce deuil seul. 

Je me suis dit une chose simple. Si demain, je meurs, personne ne saura. Personne ne saura qui était mon grand amour. Personne ne saura que je ne vivais que pour elle. Personne ne saura qui j’étais. 

STOP.

 

On arrête tout.

On arrête les mensonges.

On arrête les secrets.

On arrête de jouer.

On se lève, et on affronte.

On se lève, et on décide.

On se lève, et on agit.

On se lève.

Et on saute dans le vide.

Je me suis levée, j’ai pris mon téléphone. J’ai appelé mon copain. Je lui ai dit que je n’étais plus amoureuse. Que j’aimais toujours autant ce qu’il était, mais que je ne vibrais plus, que c’était terminé.

C’était réciproque. Nous étions délivrés. Nous avons mis fin à notre histoire de 5 ans au téléphone, simplement, mais avec une grande bienveillance. Je ne lui ai pas parlé d’Aurore car, et c’est la vérité, je n’y ai même pas pensé. Je ne l’ai pas quitté pour Aurore, je l’ai quitté car je ne l’aimais plus, je l’ai quitté pour moi. Pour ma vie.

J’ai raccroché. J’étais dans la chambre d’Aurore, seule, elle était à la cuisine, elle ne savait rien de mon choix, je ne l’en avais pas avertie avant, je ne lui en avais pas du tout parlé, elle ne savait pas tout ce chemin dans ma tête depuis 10 jours après la mort de Silvère.

J’ai appelé une de mes meilleures amies à qui je n’avais rien raconté jusqu’ici. Je lui ai tout dit au téléphone d’une traite et, après de longues minutes qui furent nécessaires pour qu’elle réalise que la petite MC avait une double vie avec une femme depuis un an, je lui ai demandé si je faisais le bon choix, elle qui me connaissait si bien. Elle m’a répondu : « MC, tu n’as pas besoin de moi visiblement pour prendre des décisions. Tu as déjà fait ton choix, vas-y. »

Je suis allée dans la cuisine, j’ai regardé Aurore et je lui ai dit : « Je l’ai quitté. »

Nous sommes restées silencieuses. 


CHAPITRE #7

 

Ça y est, je l’avais quitté. Ça y est, nous étions ensemble, abasourdies.

Quelques secondes sont passées qui m’ont semblé durer une éternité. Quelques secondes où nous avons eu peur toutes les deux. Moi, j’avais le sentiment d’être en pleine chute, comme si je venais de basculer d’un pont, un élastique fragile accroché à mon pied, en priant pour ne pas m’écraser violemment sur le sol. Un saut dans le vide. Voici donc ce que je venais de faire pour la première fois de ma vie. Voici donc ce que c’était que de se sentir libre, vivante, de sortir de cette autoroute que j’avais empruntée il y a plusieurs années.

Pas une seule fois depuis notre rencontre, pas une seule fois, elle ne m’avait demandé, sous entendu ou dirigé vers une rupture. Elle ne m’a jamais posé d’ultimatum, elle n’a rien exigé. Elle m’a laissé faire ce chemin. Elle a été d’une patience hors norme. Et ça a payé. Elle a fait ce choix qui a été très difficile, elle a pris un risque énorme en attendant patiemment comme ça. Car j’aurai pu ne jamais quitter mon copain et, comme cela arrive souvent, finir par lui briser le cœur. Mais non, elle savait au fond d’elle qu’elle faisait le bon choix, et qu’elle devait attendre. Elle avait obtenu une garantie précieuse en faisant cela. Il n’y avait aucune chance que je fasse demi tour et que je retourne avec ce garçon. J’étais profondément triste de cette séparation, que je vivais comme un échec, car j’avais aimé donner cette image de couple parfait, la Marie-Clémence qui a une relation stable destinée à durer toute la vie. Mais à la fois, je ne regrettais absolument rien. Je savais qu’il me manquerait, je venais de passer 5 années avec lui où j’avais été heureuse, et j’aimais ce garçon. 

Depuis ce jour, pas une seule fois, pas une seule seconde je n’ai regretté ce choix. Pas un instant je me suis dit que je pourrais donner une « autre chance » à ce couple avec lui. Et pourtant je pense souvent à lui avec un profond respect, je n’ai jamais eu d’amertume, de désir, de colère, de nostalgie…  ou tout autre sentiment que j’ai pu observer lors de séparations dans mon entourage. Et je suis sûre qu’il est bien plus heureux aujourd’hui avec une autre femme qui a dû lui ouvrir d’autres perspectives.

Mais il y avait au delà de tout ça une absolue nécessité de vivre.

Aurore venait de me réveiller, de remuer ma vie, et je voulais la passer avec elle, il ne pouvait plus en être autrement.

Une nouvelle vie démarrait pour nous.

J’étais officiellement en couple avec une femme. Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette information ne comptait absolument pas pour moi. Ce qui était fou dans ma tête, c’était de me dire que j’avais quitté mon copain et que j’avais rencontré quelqu’un d’autre. C’est tout. Le fait qu’elle soit une femme, je n’y pensais pas, et c’est, je pense, ce qui a aussi été ma force pour la suite.

Dans cette bascule immense, ce tournant radical, je passais de l’envie de nous cacher du monde extérieur à l’envie de crier à l’univers mon amour pour elle. Tout s’est enchaîné très vite. Dès que nous voyions des amis, nous leur annoncions que nous étions ensemble. Notre entourage proche, nos collègues / amis n’étaient pas surpris. Ils s’en doutaient et étaient plutôt ravis que nous leur annoncions enfin clairement. Ils étaient juste heureux pour nous, heureux qu’on leur donne enfin raison après des mois de questions sans réponses… et épatés par Aurore de m’avoir détournée du « droit chemin » !

Pour mes amis de longue date, ce fut plus long. Parce que mes copines n’étaient pas vraiment préparées à cela. Elles ne me voyaient pas au quotidien avec Aurore depuis des mois, et me connaissaient en couple depuis le lycée, installée. Elles étaient à la fois surprises et amusées je crois de me savoir en couple avec une femme.

J’ai eu la chance globalement de bénéficier de beaucoup de bienveillance de mon entourage quotidien, de nos amis. Je vivais tout cela comme une libération. Et mon amour pour Aurore ne faisait que grandir. Mais il a fallu calmer mes ardeurs assez vite, car j’allais me heurter au regard des gens dans la rue.

Je ne voyais aucun obstacle à nous « montrer » dans les lieux publics. Je ne me posais même pas la question. J’aimais Aurore, nous démarrions notre histoire, alors oui, j’avais envie de lui tenir la main, de me blottir dans ses bras, de l’embrasser etc. C’était pour moi tout à fait naturel. Mais je découvris à ce moment là une facette d’elle que je ne connaissais pas.

Elle repoussait toujours mes « élans » d’amour en public. Elle ne voulait pas me tenir la main. Pas m’embrasser. Nous qui étions dans notre « vie d’avant » extrêmement fusionnelles, tout à coup, elle marquait une rupture forte entre les moments « intimes » et les moments « publics ». Et je ne comprenais pas. Elle me disait qu’elle était mal à l’aise, qu’elle sentait le regard des gens, qu’elle avait peur qu’on nous interpelle.

C’est fou quand on y pense. Aurore s’était toujours affirmée comme homosexuelle, et c’était moi, la petite bourgeoise hétérosexuelle, qui l’incitait à se libérer en public. Le regard des gens ? Je m’en foutais royalement. J’étais tellement fière d’être à ses côtés, tellement fière de nous, que je voulais le montrer au monde. Oui, les gens nous regardaient et nous regardent toujours, et alors ?

Aurore était beaucoup moins à l’aise avec ça. Les regards extérieurs la gênaient. Elle essayait aussi je pense de me protéger, pour que je ne prenne pas de remarque en public qui pourrait me faire regretter d’être avec elle.

Je me souviens parfaitement de la première fois que j’ai pris l’homophobie en pleine face.

Nous étions à un arrêt de bus, un matin, en banlieue. A quelques mètres de nous, une femme est arrivée avec deux enfants de peut-être 7 et 4 ans. Aurore et moi étions en train de parler, tranquillement, jusqu’à ce que la prenne dans mes bras quelques secondes. Nous avons tout de suite senti le regard de cette femme sur nous, qui a pris la main de ses deux garçons et leur a dit, en nous fixant : « Ne regardez pas ça, les enfants, c’est dégueulasse, c’est le diable. » Son regard était tellement méprisant.

Nous n’avons rien répondu, et franchement, cela ne m’a pas touchée. Je ne me sentais pas blessée. Le seul sentiment que j’ai eu, c’est beaucoup de peine pour ses deux enfants, qui nous regardaient, et qui ne comprenaient pas. J’ai eu de la peine pour eux, car je me suis dit que leur mère les condamnait déjà à ne jamais pouvoir être eux-mêmes. Si l’un d’entre eux est aujourd’hui homosexuel, il vivra avec cette image diabolique qu’elle y a associée. Alors j’ai juste souri à ces deux petits. Et ça ne m’a pas déstabilisée une seconde.

C’était donc ma première « expérience homophobe », et je me sentais prête à affronter les autres. Des remarques dans la rue, on en a essuyé, des hommes qui crient de loin « Hey, les gouines ! », ou encore « Vous avez besoin d’un mec peut-être ? » on en a entendu. Mais que dire ? Ce n’est qu’un besoin d’afficher une virilité débordante, un besoin qu’ont certains hommes de se sentir indispensables à l’épanouissement des femmes. Idem, ça ne me touche pas, j’ai un peu de pitié pour eux à qui on a appris dès le plus jeune âge qu’ils sont des rois.

Cette homophobie ordinaire n’était rien à côté de la grande bataille que j’allais devoir mener : l’annoncer à ma famille.


CHAPITRE #8

 

Chaque étape de ma relation avec Aurore était tellement intuitive, tellement imprévisible, que j’en avais oublié qu’il allait falloir l’annoncer à mes parents, à ma famille. Je ne sais pas pourquoi, je crois que je ne m’étais pas interrogée sur cette étape. Comme s’il n’allait pas y avoir d’étape justement. J’avais plus peur de leur annoncer ma séparation avec mon copain, que de leur annoncer ma relation avec Aurore. J’ai donc commencé par passer le mot sur ma rupture. Et alors que je pensais que tout le monde tomberai des nues et que je les décevrai d’avoir échoué dans cette relation, j’ai senti au contraire un certain soulagement. Non pas qu’ils ne l’aimaient pas, au contraire, il avait une vraie place dans la famille, mais plutôt comme si tout le monde, sauf moi, savait depuis longtemps que nous n’allions pas terminer nos jours ensemble. Comme si tout le monde savait qu’il ne me correspondait peut-être pas vraiment, que nos chemins se séparaient. Je crois que c’est le cas de beaucoup de gens dans une rupture, la famille ou l’entourage proche révèle souvent avoir pré-senti les choses, mais n’osait pas s’en mêler. J’ai donc été assez surprise par la « facilité » d’acceptation, alors que cela me stressait beaucoup. Comme si je voulais ignorer le plus difficile à dire.

Comme à aucun moment je ne me considérai comme homosexuelle, je n’avais pas l’impression de devoir faire un « coming-out », car ça n’en était pas un. Mais les semaines et les mois passaient, et je me sentais frustrée de ne pas parler d’Aurore à ma famille. Car ils sont très importants pour moi, et que, comme tout le monde, lorsque je suis heureuse, j’ai envie de le partager. Cela devenait difficile de dire « J’ai fait ça », « J’ai vécu telle ou telle expérience », alors que j’avais envie de dire « On ». Et je l’aimais tellement, j’avais envie de parler d’elle, de leur raconter cette personne exceptionnelle qui avait bouleversé ma vie.

Je suis très liée à mes parents. Ils ont toujours été très présents dans ma vie, nous sommes une famille de quatre enfants, avec une éducation chrétienne classique.

Ma mère est une fille de bonne famille, mère au foyer qui a consacré sa vie à ses enfants et son mari. Elle a elle même un rapport complexe avec ses propres parents : élevée dans une éducation stricte, elle les vouvoie et ne reçoit pas de coup de fil pour son anniversaire, mais elle a un respect pour eux qui est immense, et ils ont une autorité forte sur elle depuis toujours. Mon père, lui, est le petit dernier de sept enfants, une « bonne famille  » aussi comme ils disent.

La place que l’on occupe dans une famille est déterminante pour notre vie, à mon sens. La structure familiale dans laquelle on grandit définit beaucoup de choses, et nous donne les armes (ou non) pour affronter les obstacles. Pour ma part, nous sommes donc quatre enfants, mais mes parents ont perdu un bébé avant moi. Il y a donc mon grand-frère, puis cet autre grand-frère que je n’ai pas connu, ensuite moi, et enfin deux petites soeurs. J’ai nourri pendant près de 15 ans une obsession pour ce frère disparu à quelques mois. Dès mon enfance, j’avais avec moi, où que j’aille, son faire-part de décès, avec sa photo, dans mes affaires. J’allais à l’école avec, il était dans mon agenda, tout le temps. J’avais besoin de le regarder, de regarder cette photo en noir et blanc de ce bébé et de me « connecter » à lui. Je rêvais très souvent de lui, et je pensais sans cesse à la douleur de mes parents. Nous n’évoquions que rarement ce frère, mais je ressentais une peine continue et immense de l’avoir perdu, moi qui ne l’avais pas connu. Je voulais consoler mes parents, je voulais le faire revivre, je voulais qu’ils ne regrettent pas que moi j’ai survécu, et lui non.

Les enfants sont très égo-centrés, c’est un fait connu. Et bien j’ai voulu tout porter. L’idée que mes parents puissent être contrariés par quelque chose, quoi que ce soit, me révoltait. Lorsque mon père a perdu sa mère, ma grand-mère, et que je l’ai vu pleurer, qu’il a pleuré dans mes bras de petite fille de dix ans, j’ai ressenti une émotion tellement forte, une douleur qui compressait ma poitrine, que je n’arrivais plus à respirer. Je ne voulais pas qu’il ou elle souffre, jamais, et donc aussi, que jamais ils ne soient déçus par moi. Je devais être à la hauteur.

J’ai donc longtemps aimé jouer à la « petite fille modèle » à la maison : ménage, rangement, devoirs, je voulais que mes parents soient satisfaits, surtout ma mère. J’avais aussi besoin d’apporter un maximum de vie à cette maison. Tout le monde est de nature plutôt réservée chez nous. Nous ne sommes pas une famille « bruyante », extravertie. Des gens simples, bien élevés. Moi, j’avais besoin qu’il se passe des choses, tout le temps. Je ne supportais pas le silence. Les repas à six dans le calme, ça ne me plaisait pas. J’étais donc à l’école une fille très réservée, plutôt timide, et à la maison, j’avais un débit de parole assez important, au point de les rendre fous parfois. Besoin qu’il y ai de la vie, besoin de sortir de cet état de deuil permanent que je ressentais dans l’atmosphère. En réalité, tout le monde allait bien. C’était moi qui ne sortait pas de ce deuil.

Je ne cachais rien à mes parents. Même si je savais que je faisais souvent des choix qu’ils pourraient ne pas apprécier, au lieu de les garder pour moi, j’avais toujours besoin d’aller leur parler et de les convaincre que mes décisions étaient les bonnes. Quand mes frères et soeurs gardaient bien pour eux ce qui concernait leur intimité, moi il fallait que j’aille leur parler de ma sexualité par exemple. Evidemment, cela menait à des engueulades infinies où je criais à l’injustice, et où je m’efforçais à 17 ans de les convaincre que j’étais une adulte responsable. C’était donc devenu presque absurde. Je voulais qu’ils soient fiers de moi, qu’ils aiment tous mes choix, et à la fois j’en faisais sans arrêt qui ne leur allaient pas.

Ecrire tout cela est important, car ça a défini une grande partie de mon identité. Ce que je faisais à la maison, je l’ai reproduit en société. Besoin de plaire, d’être parfaite, de ne jamais décevoir quelqu’un. L’idée même de ne pas être appréciée, même par une personne qui ne me connaît pas, ça me rend malade, et je me remets en question. J’ai mis des années à comprendre. Je suis encore beaucoup comme ça, mais je m’arrange avec le temps. Si j’ai fait le deuil de ce petit garçon qui habitait mes pensées, si je l’ai laissé partir, il a fallu que j’accepte que j’avais autant ma place que lui sur terre. Que bien sûr, jamais il ne décevrait mes parents, puisqu’il n’est plus là, qu’il aurait toujours une place particulière dans leur coeur, mais que ma place existe aussi, à part entière. Un travail quotidien dans ma petite tête…

Et me voilà, à 23 ans, avec une annonce qui allait bouleverser plus que je ne le pensais mon rapport à mes parents. Je l’ai très vite dit à mes frères et soeurs. Je n’avais aucun doute sur leur soutien. Ils sont ouverts d’esprit, et je savais que cela se passerait bien. Mais seulement trois mois après avoir « officialisé » avec Aurore, je ne résistais plus, il fallait que j’en parle à mes parents.

Je savais qu’ils ne me mettraient pas à la porte. Je les connais et je savais qu’ils étaient trop tolérants et aimants pour avoir une réaction aussi violente. Je pensais à ce moment là que mon père serait celui qui réagirait le plus mal. Je me suis dit, c’est un homme, il ne comprendra pas, comme beaucoup d’hommes hétérosexuels, qu’une fille qui aimait les garçons puisse subitement aimer une femme. Et je pensais que ma mère, elle, en tant que femme, comprendrait tout à fait que l’on puisse passer cette ligne.

Le soir de l’annonce, nous étions tous ou presque réunis. A table, nous avons engagé un débat sur l’homosexualité. Je ne crois pas avoir déclenché cette discussion, mais j’y ai participé. Plus nous parlions plus je me disais qu’il était temps pour moi de dire la vérité. J’avais envie de parler de moi, qu’ils comprennent que tous ces homosexuels dont ils parlaient à table, et bien j’en faisais partie.

« À 10, tu le dis…

1, 2, 3. »

Je n’y arriverai pas.

Mon coeur battait à toute vitesse.

Je recommence : « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 9,5, 9,75… »

Je n’y arrive pas.

Morte de trouille la petite.

D’une seule phrase j’allais tout faire basculer.

D’une seule phrase, je pouvais tout bouleverser. Mais je ne pourrais plus jamais revenir en arrière.

Je le fais ou je ne le fais pas ?

Silence.

Je n’ai pas pu, là, devant eux, dire la vérité, qui j’étais. Pas celle qu’ils espéraient.

J’étais partagée entre cette impression que tout devait se jouer, se dire maintenant, et l’envie de prolonger cette « sécurité » un peu plus longtemps.

« Et si je les décevais au point qu’ils regrettent de m’avoir comme fille ? Et si je passais la limite et qu’ils ne m’aimaient plus ? »

Après le repas, je suis allée marcher dehors, essayer de respirer. Je me retrouvais une fois de plus face à un vide immense, un trou noir dans lequel je devais sauter. Naïvement, je pensais que d’avoir sauté le pas et d’avoir tout quitté pour Aurore serait le seul grand saut à faire, mais non, je devais recommencer, et à nouveau, j’étais là, sans élastique, sur ce pont, seule face au vide.

Mon père est venu me retrouver. Serein, comme d’habitude, calme, apaisant, fumant sa pipe et me regardant.

« Ça va ma chérie ?

« Oui… »

« Ça te touche beaucoup ces discussions que l’on a ? »

« Oui. »

Respire Marie-Clémence.

C’est maintenant.

« Tu sais Papa, je dois te dire quelque chose… Je vous parle tout le temps d’Aurore. Ce n’est pas juste une amie… elle est plus que ça pour moi. »

Je l’ai dit ? Je l’ai dit ?

Silence.

« On s’en doutait avec Maman, tu nous parles de cette Aurore depuis quelques mois et on devinait quelque chose. »

« J’avais peur que vous me rejetiez. Mais je te jure, Papa, je l’aime, c’est réel. »

Mon père, après un temps, dans la nuit, avec ce ton posé et rassurant que j’aime tant, m’a dit cette phrase :

« Tu sais ma chérie, il y a ce que ce que l’on imagine, ce que l’on souhaite, ce que l’on projette pour ses enfants, et il y a ce qu’ils sont. On ne t’aime pas moins parce que ta vie n’est pas celle que l’on avait souhaitée pour toi. »

Cette phrase résonne encore dans ma tête. Oui, c’est ça, moi qui avais tellement peur de décevoir mes parents, de perdre leur amour, mon père, à ce moment là, a dit ce qu’il fallait dire. La vérité. Il avoue à cet instant avoir imaginé des choses pour moi, avoir projeté une autre vie, et il me découvre telle que je suis ce soir là. Telle que je suis. Nous nous rencontrons, en fait.

Et il l’accepte car je crois que cet homme, mon père, l’être le plus porté et dirigé par l’amour que je connaisse, a compris ce que je ressentais et ce qui me guidait. L’Amour.

L’Amour est tout ce qui compte. La seule chose nécessaire, le seul argument.

Cet homme, catholique, qui n’avait jamais fait un pas de travers, la fierté de ses propres parents et de ses enfants, m’assurait ce soir-là de son amour inconditionnel.

Nous avons échangé quelques minutes dehors, je lui ai juste expliqué le sérieux de cette relation. Mais il m’a dit aussi : « Tu sais, ce choix de vie aura des conséquences, est-ce que tu es prête à remettre en question ta vie de mère ? ». Bon, il y avait encore du chemin à parcourir, mais l’essentiel était fait.

Alors que je discutais avec lui dehors, dans la nuit, j’ai réalisé au bout d’un long moment que ma mère était là, dans l’entrebâillement de la porte, en chemise de nuit, comme une enfant qui se cache.

Elle écoutait, oui. Et elle pleurait.

Ma maman, elle, n’a pas compris ce soir-là.

Elle a pris la nouvelle comme un soufflet. D’une violence inouïe. Elle aussi elle avait imaginé beaucoup de choses pour moi. Mais certainement pas ça.

Elle avait l’air tellement déçu. Le regard d’une telle tristesse.

Je suis allée auprès d’elle.

« On s’en doutait avec ton père, mais de là à l’entendre, c’est un choc. »

Je la sentais réellement sous le choc, le regard hagard. Je me suis dit qu’elle avait juste besoin d’entendre quelques arguments, que, comme d’habitude, j’allais devoir expliquer par A+B que tout allait bien, qu’il n’y avait pas de problème, j’ai donc sorti mon laïus sur le fait que l’on aime une personne et pas son genre, qu’il n’y avait aucun mal à aimer une femme, que j’étais heureuse etc.

Mais je sentais dans son regard qu’elle ne m’écoutait pas. Elle ne voyait pas tout ça. Elle a vu les autres. Elle a vu le regard des autres, la sexualité, les petits enfants qu’elle n’aurait pas, sa belle-fille lesbienne qu’elle imaginait « camionneuse », différente de notre famille, les reproches de ses parents, les regards en coin des gens…

Il y a eu une vraie cassure ce soir-là entre nous. Je suis descendue aussi vite de mon nuage et j’ai compris qu’il y aurait des obstacles. Les mois qui suivirent furent très difficiles. Je suis têtue et je voulais que ma mère accepte la situation. Je lui parlais d’Aurore, de mon amour pour elle, de mon bonheur, espérant qu’en me voyant heureuse comme ça, cela lui suffise pour accepter. Mais ça ne marche pas comme ça, du moins avec elle. Nous avions des discussions compliquées au téléphone, elle pleurait, disait que je lui faisais du mal.

Pour elle, je confondais amitié et amour. Elle m’a dit un jour : « Aurore est plus âgée que toi. Ce que tu ressens, c’est une forte amitié pour cette fille, pas de l’amour, pas l’amour du couple. »

Pour elle, c’était totalement insensé d’avoir aimé jusqu’ici des garçons et de pouvoir tout plaquer pour une femme. Elle me disait aussi qu’elle me connaissait mieux que moi-même et qu’elle « savait » que je n’étais pas comme ça. Elle déprimait complètement et j’assistais, impuissante, à ça. Je commençais à éviter le sujet, ne supportant plus de sentir que je faisais du mal à ma mère.

Mon histoire d’amour était associée à une bêtise. Une connerie d’enfant que l’on me reprochait. Mais je ne voulais pas quitter Aurore. Je voulais faire plaisir à mes parents, j’étais prête à beaucoup, mais pas à ça, je ne pouvais pas. Je ne savais pas quelle attitude adopter. Faire comme si je ne lui avais jamais dit ça, ou alors revenir à la charge, sans arrêt, jusqu’à ce qu’elle accepte. Elle, choisissait la première option visiblement. Lorsque nous nous appelions pour prendre des nouvelles, je ne pouvais dire que « Je », car dès que je disais « Aurore et moi, on a fait ci ou ça… », il s’en suivait un blanc au téléphone puis des soupirs, puis des larmes.

Mon coeur se déchirait. C’est insupportable de sentir que l’on déçoit sa mère à ce point, pour quelque chose qu’on ne peut pas changer. Nous étions déchirées. Elle, prostrée dans son silence, dans ses larmes, et moi impuissante et triste.


 

Les prochains chapitres seront ajoutés au fur et à mesure de leur publication sur ce même post !

Merci ❤

MC

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7 réflexions sur “L’IMPAIR : Intégral

  1. Wahou…
    C’est magnifique. Tu écris vraiment très bien. J’imagine bien cette histoire numérique prendre forme sur le papier d’un roman !

    Il y a toujours des moments heureux, des moments tristes, et ces moments où les deux opposés s’affrontent comme ton histoire les conte…
    Merci ! ❤️
    J’ai découvert ton blog grâce à la story Instagram de Lola Dubini. Alors merci à elle aussi ! 😉

    Aimé par 1 personne

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